10- La solitude est-elle l’innocence première d’une pierre encore brute ?

La solitude, est-ce l’innocence première d’une pierre encore brute ? Peut-être bien puisque la solitude ne permet guère le mensonge. A qui mentirait-on ? A soi-même ? Mais alors un autre nous habiterait. La recherche de la solitude n’est-elle jamais rien d’autre que la recherche de l’innocence ? N’est pas solitaire qui veut, dirait-on.

Il est remarquable que Rousseau ne conçoive la solitude qu’en plein air, dans l’état de nature. C’est là qu’il se promène, qu’il herborise, qu’il fait les rencontres le menant à ses commentaires sur le monde dans l’abstraction de son esseulement. Le plein air, la nature, la genèse de sa morale solitaire. Imaginons un instant qu’il s’essaye à penser la solitude dans le confinement de sa bibliothèque, de son salon, de sa chambre. Sa solitude ne serait qu’emprisonnement. Sans parler de la difficulté à se croire seul : les murs renferment toujours bien trop de monde. Quelle bibliothèque n’a pas d’auteurs, quel salon n’a pas de publicains, quelle chambre n’a pas d’amants, et quel prison n’a pas de regrets ? Alors que le plein air, la nature, c’est bien là que règne l’innocence du hasard.

Les quatre murs sont le lieux de la réflexion, le plein air celui de la rêverie. Et, comme Rousseau le précise dans sa septième promenade, puisque la rêverie délasse et amuse, toute pensée qui en émane est une pensée aimante. Et si toute rêverie ne peut qu’être l’œuvre d’une promenade en plein air, alors oui, l’innocence en est son nom.

Rousseau rêve d’innocence, de l’instant précédant la chute, celle qui l’a jeté dans sa « carrière littéraire », souillé de cette « importunité d’une célébrité malheureuse ». La solitude n’est ni régression vers un état antérieur, ni regret d’une sérénité et d’une intégrité perdue. La solitude, c’est un retour à l’innocence, à une ignorance salvatrice, non pas à un temps passé mais à un temps hors de ses gonds. L’état de nature.

C’est la maladie qui nous fait regarder et admirer la nature, nous-dit-il. C’est la maladie qui nous mène à voir la nature pour ce qu’elle peut nous apporter de remèdes, ajoute l’herboriste. C’est la maladie qui tourne la nature à notre avantage, qui nous en fait tirer les profits, qui justifie son exploitation. La nature comme source de remèdes. Et pourtant, elle est bien plus que cela puisqu’elle est aussi l’état d’une grande santé, comme le verra Nietzsche. Ne plus s’arrêter à son utilité, mais en comprendre son essence. Ne pas user de la nature pour assouvir notre intérêt matériel, dira-t-il, mais accepter qu’elle puisse être à l’origine de notre contemplation désintéressée. La nature n’est pas uniquement bonne envers le corps, elle est également généreuse envers l’âme. Il faudra attendre l’école transcendentaliste d’Emerson pour s’en apercevoir en plein.

« Je suis devenu solitaire, Rousseau déclare, parce que la plus sauvage solitude me parait préférable à la société des méchants ». Nous recherchons la solitude, voudrait-on corriger, parce qu’elle est bonne envers nos âmes, contrairement à la société des hommes. Et pourtant, si la société nous était bonne, rechercherions-nous la solitude pour autant ? Y aurait-il des solitaires si la société des hommes savait nourrir nos âmes tout autant que nos corps ? On a longtemps fait l’erreur de concevoir la solitude comme une expression ou une forme de maladie simplement parce que, pendant longtemps, on a aussi conçu la société comme saine de corps et d’esprit. Ce n’est qu’une fois après avoir dénoncé la société comme malade que la solitude s’est imposée comme bain de jouvence. La maladie de l’une a conditionné la santé de l’autre. La société et la solitude, la maladie et la santé, deux paires contradictoires dont l’enchâssement en une double hélix s’est contorsionné avec le bénéfice du temps.

Ce que le bon Jean-Jacques célèbre dans son récit d’herboriste amateur, c’est la quête. La nature est précieuse parce qu’elle est lieux de désir. C’est en ses terres qu’on s’aventure, qu’on s’engouffre, qu’on (se) cherche. La solitude est moins une chose qui nous éloigne des hommes qu’une chose qui nous approche de la nature. Et c’est au cœur de cette nature que nos désirs se révèlent intacts.

Mais il est des solitudes plus solitaires que d’autres. Celles, par exemple, où les décisions à prendre sur le fil de nos existences nous semblent sans issues ou en perpétuelles contradictions. Celles où se sauvegarder des effondrements du monde qui nous entoure nous semble au-dessus de nos forces. Celles où se garder entier alors que tout en soi s’effrite et s’épuise jusqu’à la lie. Si certains bonheurs nécessitent la solitude, certains combats nous l’imposent. Elle n’est pas pour autant toujours une autre expression de l’isolement. Elle peut parfois aussi être l’expression de la volonté de nos désirs face aux implacables forces du monde, hors de soi et en soi. C’est encore une forme de résistance par l’expression de la volonté de nos désirs.

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