11- Comment passer d’une solitude de dépit à une solitude heureuse ?

Il est aisé de se rallier à Rousseau sur cette simple remarque de la huitième promenade. C’est lorsque nous sommes pris dans le tumulte du monde que la solitude nous ennui. Et d’ajouter que c’est également lorsque nous sommes pris dans nos propres tumultes intérieurs que la solitude nous menace. Il faut nourrir une certaine paix avec le monde et une certaine paix avec soi pour que la solitude se révèle douce et bonne, pour qu’elle devienne l’expression de nos désirs plutôt que l’expression de la volonté de nos désirs, cette dernière impliquant une lutte, une résistance, un épuisement des sentiments.

Il est cependant surprenant que, bien que solitaire invétéré, Rousseau en vienne à se poser la question la plus destructrice et la plus négative à l’encontre de tout solitaire : « Comment en suis-je venu là ? » Cette question reste intacte quant à son pouvoir destructeur et à sa charge négative pour la simple raison qu’elle s’adresse non pas à la réalité du solitaire mais à sa capacité de synthèse à l’endroit de sa solitude. Elle s’adresse à quelque chose qui n’est pas de l’ordre de sa réalité, mais plutôt de l’ordre de l’abstraction. Or, l’abstraction, parce qu’elle est indépendante de la réalité, est aussi le lieux privilégié de l’inadéquation. Oui, Rousseau souffre de se poser cette question-là, il le sait, alors pourquoi le fait-il ? Parce qu’il veut encore dénoncer la « trahison » dont il a été la victime.

Sa question abstraite, lointaine, détachée, synthétique, est avant tout revancharde. Car c’est bien en victime que Rousseau se présente à son lecteur. Et cependant, malgré l’adversité de son état, il se déclare heureux, le bonheur dont il se goberge étant moins de l’ordre du réel (en réalité, il se morfond dans ses écrits) que de l’ordre de l’abstraction. Pour tout dire, Rousseau n’est pas une victime. Et ceci non pas parce qu’il serait l’instigateur de ses propres tumultes, mais bien parce qu’il tire tous les bénéfices de la solitude à l’endroit même de ses tumultes. La solitude qu’il loue avec tant d’ardeur n’est pas une solitude de dépit.

Mais Rousseau sait aussi poser les questions qui importent. C’est pourquoi il demande : comment passe-t-on d’une solitude de dépit (un isolement) à une solitude heureuse ? Lisons attentivement sa réponse : en apprenant « à porter le joug de la nécessité sans murmure ». En d’autres termes moins grandiloquents, en apprenant à accepter son sort. C’est là, pour Rousseau, la clé d’une solitude heureuse. Ne s’attachant plus à rien, continue-t-il, nous nous appuyons sur nous-mêmes. Et c’est en devenant plus proche de soi que l’on devient également plus heureux. Cessez de résister contre l’inévitable, acceptez votre destin, restez en toutes occasions fideles à vous-mêmes. C’est le philosophe qui parle : comprendre, c’est accepter (et vice et versa). A cet égard, Rousseau rejoint Spinoza.

Cependant, quelle est la cause de notre incapacité à cela ? Nous portons en toutes choses bien plus d’importance à l’intention du geste qu’à son réel effet sur nous. Ainsi, nous nous préoccupons plus d’autrui que de nous-mêmes. Et c’est en cela que nous portons aussi plus d’importance aux desseins du monde qui nous entoure qu’à « l’aveugle nécessité » de ses pointes. Si ce n’était pas nous, ce serait un autre. Et Cioran de répondre : « Nul n’est responsable de ce qu’il est ni même de ce qu’il fait » (Cioran, De l’inconvénient d’être né). Cela va de même pour les autres.

Mais il y a là une difficulté à laquelle Rousseau ne répond pas. Si comprendre, c’est accepter, alors le destin est au-dessus de toute compréhension (le destin n’a d’autre raison d’être que lui-même). Et vouloir être plus proche de soi-même en acceptant son destin, c’est aussi vouloir être plus proche de soi-même sans pour autant pouvoir se comprendre. L’aveugle nécessité ne peut se comprendre, elle est ou elle n’est pas. L’accepter relève d’autre chose que d’une simple tentative de compréhension. L’accepter relève d’une certaine sagesse.

Et donc l’endroit du philosophe est moins celui par lequel comprendre, c’est accepter, que celui par lequel accepter peut se faire sans comprendre. A cet endroit-là, Rousseau s’éloigne de Spinoza.

Certes, Rousseau a du mal à l’admettre. Et c’est pourquoi il substitut au hasard du destin les bienfaits de l’amour-propre pour écrire une des expressions les plus évocatrices qu’il soit sur la nature de la solitude des modernes : « En se repliant sur mon âme et en coupant les relations extérieures qui le [l’amour-propre] rendent exigeant, en renonçant aux comparaisons et aux préférences, il s’est contenté que je fusse bon pour moi ; alors, redevenant amour de moi-même, il est rentré dans l’ordre de la nature et m’a délivré du joug de l’opinion ». Voilà une leçon de conduite en bonne et due forme eu égard à l’estime de soi.

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