12- Quel est le rapport de la solitude au bonheur ?

L’estime de soi, c’est être plus près de soi malgré la rumeur du monde. Si Rousseau développe cet argument avec la critique (négative) d’autrui à l’esprit, sa démarche est toute aussi importante quant aux louanges. Car s’il est sage de rester près de soi au cœur de la tempête d’une critique déchaînée, il est aussi sage de faire de même au creux de la douceur des murmures de sirènes. De sorte que l’on n’est jamais trop près de soi. La solitude n’est alors pas un dépit mais une voie d’accès à l’exercice de l’estime de soi. Elle est une voie d’accès à la sérénité, à l’état de constance, au « plaisir interne », en un autre terme, au bonheur.

Et le bonheur, c’est le thème de la neuvième promenade. Une fois de plus, Rousseau insiste sur une soi-disant essence du bonheur qui serait un état permanent en contradiction avec le « flux continuel » du monde. Le fait que ce « flux continuel » puisse très bien être l’état permanent du monde, que le tout-change-autour-de-nous puisse très bien être une constante, ne le préoccupe pas. A défaut du bonheur, il s’adresse donc au « contentement ». C’est à celui-là qu’il veut louer le dialogue de cette dernière rêverie.

Mais c’est aussi dans cette dernière rêverie qu’il exprime son sentiment envers l’abandon de ses enfants (dont Voltaire en a maintenant fait la révélation publique suite à la haine déclarée de Rousseau envers le patriarche de Ferney). Oui, Rousseau est aussi un solitaire parce qu’il a abandonné les siens aux « Enfant-Trouvés ». Il s’en défend. Les aurait-il gardé, ses enfants, ils auraient été gâtés plutôt qu’éduqués, et alors, plutôt que de les gâter, mieux valait les placer aux « Enfant-Trouvés ». C’est donc par altruisme que Rousseau les a abandonné et c’est par altruisme qu’il contemple la solitude dans laquelle ces abandons l’on plongé.

Au lieu d’être père, Rousseau écrit… l’Héloïse et l’Emile. Alors qu’il ne cesse de clamer que ce sont ses écrits qui, aux yeux du monde, l’ont poussé dans un isolement qu’il n’avait tout d’abord pas recherché, il prétend ici que ce sont aussi ses écrits qui le relit à un monde dont il s’est sciemment isolé à force d’altruisme. Quel Jean-Jacques devons-nous croire ? Il a fait don au monde des lettres de sa connaissances des enfants tout en se privant d’être père. Voilà un altruisme encore plus élevé puisqu’il a pour cible la sagesse à l’usage du grand nombre.

Et puis maintenant qu’il est âgé et qu’il présume que la vieillesse répugne la jeunesse (quelle piètre estime de la jeunesse !) , il reste d’autant plus à l’écart de toute présence enfantine. A l’égard des enfants, l’altruisme de Rousseau n’a aucune limite (si ce n’est la profondeur hadale de sa mauvaise foi). Regardez-moi ces gens qui n’ont d’enfants que pour le plaisir, quel égoïsme, nous dit le bon Jean-Jacques. Entre le plaisir égoïste d’avoir des enfants et le devoir altruiste de les abandonner aux « Enfant-Trouvés », son choix est vite fait, sa bonté déclarée, et sa solitude justifiée.

C’est parce qu’il s’est distancié de tout contact avec les enfants que Rousseau trouve du plaisir à leur présence. La fugacité de leur attention envers le philosophe lui procure un plaisir d’autant plus grand qu’il est rare. Mais ces rares plaisirs qu’il nous raconte au fil de ses promenades sont des plaisirs de la bourse. Rousseau, généreux de ses écus, achète la joie et le pétillant des bambins qu’il rencontre sur son chemin en leur achetant friandises et délicatesses. Certes, c’est aussi la parcimonie qui le satisfait, mais la transaction n’en est pas moins pécuniaire.

Rousseau use de ses écus envers la jeunesse pour un unique plaisir, déclare-t-il, celui de « voir des visages contents ». Il finit par se consoler de cet aspect mercantile de sa bonté, et pourtant, il sait aussi qu’il use de ses écus à une autre fin : celle de briser cette solitude qu’il regrette tout en la clamant justifiée.

Cependant, la morale de cette rêverie, car chacune de ses rêveries a une morale, est bien différente. C’est de déclarer qu’être solitaire ne veut pas dire ne pas pouvoir se réjouir de la joie des autres (pour autant que cette joie soit morale précise notre auteur), mais, qu’en tant que spectateur, c’est aussi savoir la partager. La perche tendue à Adam Smith est ornée de fils blancs. Mais en tant que spectateur, n’est-on jamais vraiment seul ? Certes, on est par-delà les préjugés d’autrui puisque le propre du spectateur est aussi d’être l’inconnu, celui dont on ne sait rien d’autre que la direction de son regard, celui qui peut prétendre à « l’humanité pure ».

Une dernière question s’impose avec cette neuvième rêverie : le goût pour l’immodestie s’accorde-t-il au goût pour la solitude ? Chez Rousseau, les deux semblent inséparables. Oui, peut-être faut-il une estime de soi gonflée à bloc pour clamer haut et fort son amour de la solitude. Nulle âme chrétienne ne s’y retrouverait. C’est pourquoi cette solitude-là reste encore le cœur vivant des Lumières.

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