2-Quel genre de solitaires sommes-nous?

Quel genre de solitaires sommes-nous ? Sommes-nous de ceux qui dépeignent notre bonté naturelle (c’est-à-dire ce que nous sommes, par nature) pour dénoncer l’imposture des autres ? Ou sommes-nous de ceux qui dénoncent la méchanceté des autres pour mettre en exergue notre bonté naturelle (c’est-à-dire notre innocence originelle)? La solitude de Rousseau le long de sa première rêverie semble s’apparenter à celle de Schopenhauer : une solitude dépourvue d’espérance et donc caduque de toute déception, une solitude qu’on appelle supportable, comme rempart contre la crainte du pire, un état d’indépendance et de sagesse (« Le sage n’aspire pas au plaisir mais à l’absence de souffrance », nous dit Aristote) plus que de commandement et d’action (le « Connais-toi toi-même » socratique ou le « Ose savoir » d’Horace).

La solitude de Rousseau est moribonde (« Tout est fini pour moi sur la terre »), elle est renoncement (une résignation « sans réserve »), elle annonce une fin, la fin même de sa vie. Mais c’est dire que la vie n’est que toute peuplée, qu’elle se vit de concert et à l’unisson avec les autres. C’est dire que Voltaire a raison. Rousseau reprend donc le dessus et déclare ne devoir ni ne vouloir plus s’occuper que de lui. De lui-seul. C’est alors que la solitude de Rousseau change, qu’elle se transforme, se morphe en quelque chose de plus Montaignesque. Rousseau retrouve alors le ton qu’il a emprunté à Montaigne pour ouvrir ses Confessions, ce « seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité » (Les Confessions, première partie. Montaigne, lui, écrit : « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moi que je peins’, Essais, ‘Au Lecteur’). Cependant, Rousseau y ajoute aussi une variante : « Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris mes rêveries que pour moi ». Contrairement à Montaigne, c’est l’écriture qui plonge Rousseau dans la solitude.

La solitude commence-t-elle lorsque les autres cessent de se préoccuper de nous ou lorsque nous cessons de nous préoccuper des autres ? Ou un peu des deux ? Le solitaire peut émerger d’un « puisqu’on ne s’occupe pas de moi, je ne m’occupe pas des autres », d’un «  je ne m’occupe pas de vos affaires alors ne mettez pas le nez dans les miennes », d’un « fichez-moi la paix » radical (n’en déplaise à Léautaud), ou d’un « me voici donc seul sur la terre » constatif. Dans tous les cas, la solitude est un état d’esprit, contrairement à l’isolement qui lui est un état de fait. C’est aussi une attitude (posturale) plutôt qu’une servitude, même si elle s’avère volontaire. On ne nait pas solitaire, on le devient ! Soit, disons-le avec Rousseau. Tous ces objets qui nous affligent, qui nous déchirent, qui nous sont pénibles, c’est en les ôtant de dessous nos yeux que nous cessons ces douleurs. En l’absence d’objets douloureux, absences de douleurs. Si tout ce qui nous entoure est objet de douleurs, il nous reste alors encore un endroit où nous refugier : nos rêveries.

Le pouvoir de la fiction est un pouvoir thérapeutique. C’est un lieu où, certes, la solitude est de rigueur, mais où cette solitude n’est que le produit dérivé d’une distanciation par rapport à l’objet douloureux. Elle aussi peut être éphébique. Pour certains, la question de la solitude pourrait s’apparenter à la question de l’origine. Sommes-nous véritablement jamais seuls ? Un Rousseau se promenant à Belleville, est-il aussi solitaire qu’un Rousseau se promenant à Genève ? Sommes-nous jamais véritablement seuls là où la mémoire réside ? Plutôt qu’être une question d’espace, la solitude n’est-elle pas une question de temps ? N’est-elle pas ce chancellement d’un espace pris entre les filets du temps ?

Et puis, sommes-nous jamais véritablement seuls lorsque, comme Rousseau, nous rêvons afin d’écrire ? Il le dit dans sa deuxième promenade, son but est de « tenir un registre fidèle de mes promenades solitaires et de mes rêveries ». Rousseau ne se promène déjà plus seul, il est déjà en conversation avec son lecteur imaginaire. Cependant, à une époque où le droit de regard sur l’expression publique est des plus considérables, Rousseau associe cette solitude à une condition nécessaire pour garantir sa pleine liberté de pensée. Une fois de plus, quant est-il pour nous ? Pour nous, la solitude peut-elle encore être cette garantie? Il me semble que solitude et liberté de pensée ne sont pas nécessairement conditionnelles l’une de l’autre. Mais alors, la solitude dont Rousseau parle doit être quelque chose de plus spécifique. Elle est aussi une solitude dans la pensée même. Ne pas penser avec ou contre autrui, mais en libre-penseur, c’est-à-dire indépendamment de la critique et de la louange.

Peut-on penser seul ? Là encore il faut faire la différence entre solitude et isolement. Un certain type de pensée (la libre-pensée) semble pouvoir se développer dans la solitude. Il s’agit alors de penser l’alternative, et non de penser à partir du vide. N’est-ce pas cela que Nietzsche décrit : « On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, en raison des opinions régnantes de son temps » (Humain, Trop Humain, I, §225, je souligne). La libre-pensée de Rousseau n’est cependant pas celle de Nietzsche, elle n’est pas une pensée de l’alternative, elle est une pensée qu’il caractérise comme naturellement contraire aux opinions régnantes de son temps. Elle n’est pas nuance, réflexion, critique. Elle est autre par la nature même de son auteur, tout de go. La libre-pensée de Rousseau est une force en lui, c’est un élan, une flamme, un souffle. La solitude le fait vivre, et qu’il apprenne par sa « propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous ».

Oui, la solitude peut être une recherche de bonheur, mais une recherche de bonheur pour laquelle on reste redevable à ceux qui nous rejettent, à ceux qui nous isolent. Il est évident que solitude et isolement entretiennent un certain rapport d’ambigüité dans l’approche Rousseauiste. Pourquoi cette ambigüité ? Ou plutôt, pourquoi ce manque de distinction ? Parce qu’au-delà de la solitude ou de l’isolement, seul le bien prévaut. La solitude Rousseauiste sert une fin qui est liée à une bienveillance envers soi-même : c’est une solitude morale.

La solitude, c’est les autres. C’est eux qui nous rendent isolés. Seuls, nous ne sommes jamais véritablement seuls. Mais les autres savent s’immiscer dans notre solitude au point de nous sentir isolés. Oui, comment se sentir seuls lorsque notre devoir ou obligation envers nous-mêmes reste notre unique raison d’être ? Et comment ne pas se sentir isolés lorsque le monde reflète, par le biais d’autrui, la mesure de nos droits ou de leur manque, la mesure de ce que nous pouvons clamer être « notre droit » (au bonheur, au travail, à la reconnaissance, à la propriété, à la liberté d’expression…) ? La solitude devient isolement à cause d’autrui. Résister, c’est rechercher encore plus de solitude. En d’autres termes, il n’y a pas de solitude satisfaisante, voire heureuse, si ce n’est une solitude radicale. Ce qui apporte à la solitude son fardeau de douleurs, c’est sa modération, sa juste mesure ou sa tiédeur. Pour être satisfaisante, la solitude doit être radicale ou n’être pas.

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