3- La solitude exclue-t-elle la collectivité ?

La solitude exclue-t-elle la collectivité ? Peut-on être solitaire et pour autant appartenir à une famille, à une communauté, à une nation, à une confession, à une tradition, à une culture ? Solitude et collectivité sont-elles entièrement exclusives l’une de l’autre ? Ou, pour s’exprimer différemment, l’appartenance à une culture, une tradition, un héritage, un passé commun avec d’autres personnes nous interdit-elle la prétention à toutes formes de solitude ? Une fois de plus, et dans d’autres termes encore, qui a une conscience peut-il prétendre à la solitude ? D’instinct, il semble que oui, tout simplement parce que la solitude n’est pas l’isolement. C’est un cas particulier où conscience et détachement fonctionnent de façon dynamique, productive, créatrice. La solitude est créativité.

Or à quoi rime la solitude dans la deuxième rêverie de Rousseau. Il dépeint ce qui précède l’épisode de son accident du 24 octobre 1776. Sur les hauteurs de Ménilmontant, Rousseau parcours les variations de la flore environnante et celles du paysage changeant et « riant » dans lequel il baigne avec force poésie. La campagne, écrit-il, est encore « verte et riante » bien que « défeuillée en partie et déjà presque déserte ». Par ce contraste, Rousseau remarque que cette campagne offre « l’image de la solitude » à l’approche de l’hiver. Il s’en dégage une impression mixte de douceur et de tristesse, à l’image, dit-il, de son âge et de son sort. Cette campagne offre à notre promeneur l’image de sa solitude. Et sa solitude est loin d’être universelle. Elle est mélancolique, bardée d’une vitalité encore manifeste, mais aussi de tristesse et d’ennui.

« Seul et délaissé je sentais venir le froid des premières glaces, et mon imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude d’êtres formés selon mon cœur ». Rousseau répond « oui », la solitude et la collectivité sont bien compatibles (certes grâce à l’imagination) mais isolement ou délaissement et collectivité ne le sont pas. C’est bien là toute la différence. Retour sur lui-même, réflexion sur sa vie, ses affections, ses détachements, ses idées, ses espoirs, et puis enfin, « paisible méditations » et contentement. Ce contentement n’est autre que le produit d’une solitude radicale. Et quelle est la chose qui extrait Rousseau de cette solitude radicale ? L’inconscience. Relatant son accident, il raconte comment il perdit conscience et… sa solitude. Son accident le propulsa hors de lui dans un monde attentionné, inquiet, intéressé, vaniteux et présomptueux sur lequel il possède si peu de control quant à ce qui lui arrive qu’il finit par s’en remettre à la destiné. De Jean-Jacques le promeneur solitaire, on passe à Jean-Jacques le fataliste.

Posons-nous la question une fois de plus, puisque nous ne nous la posons jamais une fois pour toute : sommes-nous jamais vraiment seuls ? Puisque, dans la solitude, il y a toujours aussi l’autre. Et cet autre est bien souvent « je », c’est-à-dire la matière à réflexion, la matière à méditation. Si la solitude est ainsi toujours habitée par l’autre, fût-ce cet autre moi-même (je), n’est-ce pas là la seule différence entre solitude (où l’autre est aussi autrui) et solitude radicale ( ou l’autre n’est que soi-même) ? Mais il y a encore autre chose, une autre forme de solitude dont Rousseau évoque dans sa troisième rêverie. C’est la solitude devant la mort. Dans cette solitude-là, ni autrui ni moi-même ne formons compagnie. La solitude devant la mort est une solitude définitive tout autant qu’elle est infinie. Elle est, pour tout dire, réelle. Car si la vie n’a aucune fin, il est aussi indéniable qu’elle aboutit à sa propre fin. Cette ultime solitude n’a rien de comparable avec l’isolement et pourtant elle n’est pas non plus comparable à la solitude et à la solitude radicale. Elle est vierge d’apprentissage et vierge d’expérience. Elle est entière.

A ce compte, peut-on alors parler de la solitude ? Il est évident qu’il existe des solitudes mais que ces solitudes suivent bien moins une typologie spécifique qu’un constant mouvement existentiel lié à certains mouvements de l’âme que l’on appellerait humeur ou état d’esprit. Les solitudes contiennent cette intériorité de l’expérience, elles ont un caractère immanent, elle sont infinies dans leurs mouvements.

Et pourtant, voila une conclusion qui parait des plus précipitées. Les solitudes par rapport à autrui et les solitudes par rapport à soi-même ne sont en rien immanentes puisqu’elles sont relatives. Les solitudes entières quant à elles… Elles seules relèvent du tragique, elles seules s’inscrivent dans l’innommable, l’être ou ne pas être.

C’est en cela que la troisième rêverie de Rousseau n’est déjà plus à propos des solitudes entières mais est déjà imbibée de résolutions, d’un dénouement heureux. C’est en cela que la troisième rêverie tourne à la comédie : « Heureux à par mes progrès sur moi-même j’apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n’est pas possible, mais plus vertueux que je n’y suis entré ». Rousseau est content de lui-même, il n’est déjà plus entièrement seul.

La difficulté des solitudes, c’est bien qu’elles sont invisibles. L’isolement est palpable, il est l’œuvre d’un défaut de plein plutôt que d’un enrichissement de vide, c’est-à-dire l’œuvre d’une privation, d’une présence pleine tout simplement absente. Les solitudes, elles sont invisibles. Elles n’ont jamais contenues quelque chose et aucune solitude n’est le reniement d’un avoir. La solitude est un vide qui reste à être remplie. L’isolement est un plein qui s’est déjà vidé. La solitude est le vide originel, l’indéfini, l’informe, l’indompté, le chaotique. La solitude est la vacuité de l’être.

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