4- Qu’en est-il de la solitude du déraciné ?

Pourquoi donc Rousseau aime-t-il à se prendre pour Montaigne ? C’est attendrissant, oui, c’est aussi là la manifestation de son goût légendaire pour l’autofiction. Rousseau aime déployer ses parures. Il aime Plutarque. Tout comme la deuxième promenade offre un récit parallèle à l’essai « De l’excitation » de Montaigne (Essais, livre II, ch. vi), la déclaration de lecture soutenue dans la quatrième promenade offre une réplique à Montaigne. Ce dernier déclare : « en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque » (livre II, ch. x), à quoi ce premier répond : « Plutarque est celui qui m’attache et me profite le plus » (Quatrième Promenade). Est-ce aisé de raconter la solitude par la lecture ? Rousseau n’est-il déjà plus seul lorsque, ouvrant une mise en échange avec Montaigne, il se range à ses côtés au beau milieu de sa célèbre librairie (pour en savoir plus sur la librairie de Montaigne, voir, entre autres, « Des Livres » (livre II, ch. x et aussi xxxiii, xxxvi)).

Rousseau, donc, aime Plutarque. Pourquoi Plutarque est-il devenu son ami le plus loyal ? Parce que, clame-t-il, Plutarque est celui qui lui a enseigné qu’on pouvait très bien tirer profit et utilité de ses ennemis. Avec Plutarque, Rousseau n’est déjà plus seul puisqu’il a un allié. Dans sa solitude, Rousseau compte ses amis et il reconnait en Plutarque un fidele support face aux ennemis qui l’ont contraints à l’isolement. Et c’est ainsi que Rousseau s’en va en promenade méditer sur les bons mots du fidèle Plutarque. Ce qu’il trouve alors ? Que la maxime « connais-toi toi-même » s’avère des plus difficiles à suivre. Et pourtant, c’est à sa solitude qu’il doit cette vérité. La méditation solitaire n’est pas une condition nécessaire au connais-toi toi-même, elle est une prise de conscience de nos limites, et elle est aussi une voie royale vers le doute. Comme Hume l’avait également expliqué, le scepticisme peut être affaire de solitude, en société il est rarement possible de douter au-delà du raisonnable.

Au demeurant, Rousseau, tout comme Hume , exprime quelque chose de chère à la pensée occidentale : que le scepticisme est un aveux de solitude, bien sur, mais aussi qu’il est une forme de penser tout comme une autre et que sa condition de possibilité première est la solitude. Si on veut en faire l’expérience, on doit accepter sa condition. Qui ne le veut pas limite son expérience épistémologique. Et quel dommage. Le renier serait renier une partie de nous-mêmes. Alors que l’isolement inspire le remord, la colère, l’impuissance, le désaveu et parfois la honte, la solitude ouvre l’esprit à une nouvelle forme de pensée. Si l’isolement inspire une forme réactive et moribonde, la solitude impose une force active et vivifiante.

Mais poursuivons Jean-Jacques plus avant. Le doute qu’il émet au regard de la maxime delphique concerne un aspect humain très défini : le mensonge. En d’autres termes, le doute qu’il émet concerne la morale. Ne concerne-t-il jamais rien d’autre ? Car par le biais de sa réflexion sur le mensonge, Rousseau échafaude une réflexion sur la vérité. Ce scepticisme issue d’une solitude consciencieuse n’est-il jamais qu’une autre forme de réflexion sur la morale dépourvue de la pression normative extérieure, d’autrui ? N’est-elle pas une forme de réflexion sur la légitimité de la morale omnipotente et sur la possibilité d’une étique de soi ? Rousseau est, bien entendu, homme de lettres, c’est un philosophe, un homme affairé aux activités intellectuelles qui bercent son époque et son pays, imbibé de son rôle de penseur et de ce que certains ont qualifié de vanité intellectuelle toute étudiée.

Mais qu’en est-il du commun, de l’ordinaire, du journalier, qu’il soit par exemple salarié, apprenti ou étudiant, retraité, immigré, chômeur ou handicapé ? Que signifie le terme ‘solitude’ pour celui-là ? La solitude n’est-elle pas, pour celui-là, ce que Simone Weil appelle un « déracinement » , c’est-à dire une carence participative au regard d’une collectivité porteuse d’un sens de la continuité, d’une cohérence historique, c’est-à-dire encore un déni d’appartenance à un lieu, une origine, une activité, une communauté ? Non pas un sujet ou un bannissement (on parlerait alors d’isolation) mais tout simplement une impossibilité de participation (parce que cette collectivité est, en elle-même, inexistante) ou d’appartenance (parce que lien, origine, activité ou communauté résident moins dans une réalité matérielle que dans une hyper réalité idéologique) ? Qu’en est-il de la solitude de celui-là dont le salaire est incertain, insuffisant, irrégulier, dont l’instruction n’est que vulgarisation de savoirs dont il n’est pas la source, dont l’activité professionnel ne définit plus son identité sociale, personnelle, voire intime, dont les codes et systèmes n’accusent aucune forme de ressemblance avec les apprentissages et savoir-faire ancestraux, dont la dépendance économique, institutionnelle, ou structurale nie toute forme d’autonomie, de responsabilité, d’égalité, d’honneur, et de sécurité ? Qu’en est-il de cette solitude-là ? Celle qui se reflète dans le regard vague des banlieusards, dans le regard abattu des demandeurs d’emploi en fin de droits, dans le regard humble des demandeurs d’asile, dans le regard déconfit des jeunes face à un avenir qui ne leur appartient pas et celui triste des vieux devant le vide de ce qu’ils ont perdu ? Qu’en est-il de cette solitude-là monsieur Rousseau ?

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