5- La solitude peut-elle être un terreau d’amoralité ?

« La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les biens » (Quatrième Promenade). Elle est source de notre conscience, elle est « l’œil de la raison ». La vérité, source de notre conscience. Et nous qui pensions que c’était l’inverse, qu’être vrai, c’est-à-dire fidèle à soi-même, c’était suivre sa conscience. Nous qui pensions que notre conscience était source de vérité. Voilà que Rousseau retourne le terreau de l’enracinement moral niché dans le creux de notre conscience. Et que dire de la proposition selon laquelle le bien fondé d’une vérité doit être la mesure de son utilité ? Comment un chômeur peut-il encore croire en lui-même après une telle proposition ? Comment ne peut-il pas vouloir sa propre destruction ?

La solitude qu’engendre une telle proposition et une telle conception de la vérité peut être abyssale. C’est une solitude au travers de laquelle s’exprime notre sentiment d’abandon. Non pas l’abandon des hommes, mais l’abandon de soi – on doit encore vivre avec ce soi d’éther. C’est une solitude et non un isolement parce que, malgré l’abandon, nous sommes encore hantés.

Rousseau dit que l’injustice ne consiste que dans le tord fait à autrui, mais il prouve que l’injustice peut aussi consister dans le tord fait à soi-même. Cette solitude-là a ceci de funeste qu’elle nous emprisonne plutôt qu’elle nous libère. Et elle a ceci de différent de l’isolement qu’elle nous habite plutôt qu’elle nous délaisse. Mais le propos de Rousseau, revenons-y puisqu’il est pertinent à notre discussion, est autre. La question à laquelle il cherche à répondre est celle-ci : qu’a-t-on à faire de la vérité une fois que l’on est seul ? La vérité est-elle utile à l’homme solitaire ? Après tout, ce qui nous pousse à dire la vérité plutôt qu’à mentir, c’est bien souvent la présence, réelle ou imaginaire, d’autrui.

Bien sûr, Sartre a discuté cet aspect bien longuement dans son exploration de ce qu’il appelle la « mauvaise foi ». La question reste : une fois seuls, sommes-nous contraint à la moralité que dicte notre rapport à autrui ? En d’autres termes, la solitude peut-elle être un terreau d’amoralité ? Si la réponse était négative, nous aurions là la preuve que l’homme est, par nature, un être fondamentalement moral.

Ce qui est intéressant dans cette quatrième promenade, c’est que la solitude permet à Rousseau de questionner la légitimité de la vérité sur le mensonge. Une telle question ne pourrait bien entendu se faire en société sans être imprimée du sceaux d’immoralité. La solitude est, dans ce cas-ci, garante d’une certaine liberté d’expression, affranchie des contraintes de la morale. Or, quelle valeur a la liberté d’expression si elle n’est pas pratiquée en société. Disons-le différemment : la liberté n’impose-t-elle pas la possibilité d’une contrainte ? Prendre la solitude pour une garantie de liberté est absurde. La liberté d’expression ne peut se légitimer que là où il existe une contrainte. Personne ne songerait à chercher la solitude pour s’assurer la liberté d’expression. Ce serait absurde.

Alors pourquoi Rousseau prétend-il tout autrement ? Parce qu’il pense que les questions de morale doivent être résolues par la conscience plutôt que par la raison. Or, quel environnement scié le mieux à la réflexion de la conscience si ce n’est la solitude, c’est-à-dire un environnent dénué de toutes influences ou argumentations qui ne sont pas sienne, dont l’origine n’est pas en soi. La solitude permet à la vérité d’être non pas une énonciation dont la source se trouve dans un quelconque savoir. La solitude permet à la vérité d’être en-soi. Rousseau parle de « l’instinct moral », à l’instar du « sentiment moral » d’un Francis Hutcheson ou d’un Adam Smith (le parallèle s’arrête là, cependant, puisque la sociabilité est la pierre d’angle du sentiment moral dans la philosophie écossaise). Mais une fois de plus, la solitude n’est que prétexte à quelque chose de plus fondamentale. La solitude n’est pas appréciée pour ce qu’elle est. Et qu’est-elle ?

On l’a déjà dit, elle est une absence (de compagnie, de l’autre, de ses semblables, etc.) et pourtant elle est quelque chose vers laquelle on est en droit d’aspirer (on cherche la solitude et on s’y habitue, on la craint et on la fuie, on la souhaite et on s’y refugie, on la dérange et on la goûte). Elle est à la fois absence et présence pleine. La solitude est non seulement une situation, c’est aussi un état. Et puis ce n’est pas seulement une situation et un état, c’est aussi une position. On est seul par rapport à autrui. Le substantif de solitude (solitudinem) est dérivé du mot seul (solus) qui lui est à la fois substantif et adjectif, c’est-à-dire qu’il est dérivé d’un mot qui à la fois désigne et qualifie. Referons-nous au Littré.

Solitude est ainsi:

1- Etat d’une personne qui est seule,

2- Etat d’une personne retirée du commerce du monde,

3- Isolement de gens qui n’ont point de semblables à eux,

4- (fig.) Isolement moral, privation d’affection,

5- Lieu éloigné de la fréquentation des hommes,

6- Lieu devenu inhabité, dépeuplé,

7- Désert, étendue de pays inhabitée, inculte.

La solitude peut s’appliquer à un être autant qu’à une chose ou à un lieu. Et puisqu’elle s’applique tout autant aux êtres qu’aux choses et aux lieux, elle ne peut donc pas être la condition d’accès à la vérité. Etant donné que seuls les êtres peuvent êtres moraux, alors que les choses et lieux sont ou ne sont pas, le jugement moral qu’on porte sur ces derniers est une toute autre affaire.

C’est pourquoi Rousseau introduit une distinction entre vérité de faits et vérité morale. La vérité de faits a trait aux vérités dites réelles. En cela, une fiction, par exemple, peut être entièrement imaginaire mais basée sur des faits réels. Il en va ainsi des romans historiques. En revanche, la vérité morale a trait aux vérités de jugement. En cela, on peut, sans mentir aucunement, présenter des faits, mais les dépeindre sous une couleur qui ne leur appartient pas (par exemple, présenter un fait comme bénéfique alors qu’il est désavantageux relève d’un crime contre la vérité morale). Toutes les vérités ne se valent pas.

Pour que la solitude soit une condition d’accès à la vérité, il faut donc que cette dernière soit particulière et qu’elle soit entendue comme jugement moral. Si la solitude peut être emprunte d’immoralité, elle n’est certainement pas emprunte d’amoralité. Bien au contraire.

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