L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 14

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« Souffle de vie, élan du temps

Rien ne dit que c’est un instant

Routes pourries, océans blancs

Tout ébloui, tout défaillant » Loïc.

 

Ces erreurs de discernement n’étaient que le fait de son ignorance. Excusable ? peut-être, nul n’avait le devoir de savoir, celui-ci s’avérait bien trop souvent le fruit du hasard. Au lycée déjà, elle n’avait su refuser la compagnie corrosive de sa peur. Ce gouffre grand ouvert où toutes possibilités se fermaient. Elle avait alors développé une stratégie qui aurait pu la sauvez, cette stratégie si classique de la mélancolie où la tristesse devenait seconde nature contre les absurdités si précieuses au vivant.

Elle s’était engagée dans d’ambitieux projets de lectures et d’études mais uniquement le long des contours, des limites, le long des marges, des périphéries. Si toute possibilité menaçait de se fermer, alors à quoi bon faire cas des centres, fussent-ils multiples, à quoi bon aller droit à un but qui n’en avait pas. Elle avait intégré l’université depuis la longueur de ces marges, sans avoir vraiment lu un seul des auteurs au programme mais plutôt tous ceux qui tombaient dans les catégories annexes, suivant une méthode hors-curriculum et extra-Lagarde-et-Michard.

Elle avait comme cela lutter jusqu’au haut de sa maîtrise, un combat quotidien pour réorienter mentalement tout un monde qui voulait l’engouffrer. Funambule sans le nom, elle avait habilement contenu son vertige jusqu’à ce que, intégrée à sa citée universitaire, elle ne sut plus à quoi elle rimait, à quoi elle servait, quel était « le sens de tout ça ». On aurait pu s’en moquer.

Elle avait grandie, trop doucement. Alors l’histoire l’avait choisi. Non plus une pensée périphérique mais une pensée à la fois d’avant le gouffre et d’avant le but. Une pensée du possible, de la connaissance soutenue par l’évidence. Elle était venue aux études supérieures vierge de tout savoir, précocement. Mais à présent, cette précocité était devenue précipice, sans centre, ni périphérie. Et pour cause, il n’existait pas de pensée d’avant le gouffre, elle en était maintenant convaincue.

7 août 20– : Mon rapport aux autres me pousse en avant de contradictions, il me répugne et il me refuse. Sa matérialité crie d’une envie de désincarnation, cependant que mon immatérialité m’envahit contre mon gré. Et la virtualité sociale, comment s’en satisfaire, une spontanéité à retardement, un frisson sans agent, une provocation sans fil conducteur. Le virtuel, du rien entouré de tremblements vaniteux, l’excitation de l’image de soi-même, l’indulgence de l’observation de ses propres réactions et comportements. Marre de soi. Marre de soi sans les autres. Marre des autres. Le roulis, l’envolée volée, le courbement, tous les sentiments se retournent sur eux-mêmes : ils sont monotones comme la pluie, et il faut vivre à Glasgow pour se rendre compte combien ils sont monotones.

Le silence de sa mère. Elle ne pouvait tout de même pas rester au pays, comme ça, à remplir ses journées par des ballades au Petit Mont en compagnie de sa mère. Et pourtant. Le silence de sa mère lui avait suggéré le contraire, le jour de son départ. Cette femme l’avait serré dans ses bras, les épaules arrondies et si frêles que Loïc avait à peine osé la presser contre sa poitrine de peur de la brisée alors qu’elle avait fait semblant de lui dire qu’elle reviendrait très bientôt, et puis ce détachement de leur corps, sa mère avait crispé les doigts autour de ses clés de voiture par crainte d’être oubliée, seule, ou parce qu’elle était pressée de partir, Loïc ne savait trop. Et ce regard humide qu’elle lui lançait comme un reproche, Loïc s’était demandée si sa mère aurait voulu que plus jamais elle ne revînt afin que plus jamais elle n’eût à revivre ce déchirement, cette douleur, cette crainte, ce tranchement profond dans son abdomen de soie. Cette vieille femme était restée silencieuse, comment exprimer une quelconque révolte contre le silence.

Un doctorant, ça ne connaissait pas de vacances, surtout d’été quand elles étaient l’occasion d’un travail plus assidu parce que moins distrait. Pas de cours à préparer, pas de séminaires de recherche, très peu de conférences, restait le temps de l’accomplissement. Il ne s’agissait pas d’une option offerte aux plus zélés mais d’une convention à laquelle tous devaient adhérer. Et puis les vacances se faisaient autrement quand on était comme ça, doctorant.

Le repos se prenait lors des séances et séjours de formations où, tout en ajoutant des lignes indispensables à un curriculum vitae dont la longueur témoignait, année après année, d’une existence anémique passée à se rendre indispensable, on pouvait se libérer l’esprit des impératifs de sa thèse, prendre du recule, se rafraîchir les méninges comme disaient certains. Tout cela était des images. Loïc les murirait en fin d’été, après son séjour à Cambridge où elle avait été admise pour une formation à la recherche.

En attendant, elle pouvait se concentrer sur son travail, une chance parmi les autres. Quelques jours en arrière seulement et Loïc était encore en haut de cette montagne. Sa mère lui posait des questions impossibles, des questions si agaçantes qu’elles en étaient restées presque silencieuses. Elle avait été si irritée ce même soir qu’elle n’avait souhaité qu’une chose : être à son bureau, enfin.

Maintenant, elle y était, à son bureau. L’échine ronde, le regard moite sur l’étendu du travail qu’elle pensait devoir accomplir d’ici la rentrée, figée comme ces figures de cendre caillées, témoignage sinistre de ravages volcaniques d’autres âges, d’autres civilisations. Bien loin d’elle la verdure luxuriante de l’été alpin sur des monts de force, de grandeur, de noblesse, dont les roches saillantes tranchaient au rasoir les riches feuillages.

Comme peinte au couteau, cette nature-là passait sous le regard de son esprit. Là, assise à son bureau, une nature à l’image des idées qu’elle voulait s’en faire. Non pas un paysage de roche et de Braque des territoires du nord australien, non pas un paysage de grand maître flamand couché sur l’horizon d’ambre des parcs finlandais, non pas un paysage de figures kandinskyennes tracées sur les contours du désert jordanien. Mais une roche affilée, fendant la couverture de hauts pins. Ce qui était simple de près, lui semblait si dangereux de loin.

Parfois, lorsqu’elle n’était pas à son bureau, elle avait l’impression de se désintégrer, comme si sa propre existence lui échappait dans la finesse de l’air qui venait cependant à lui manquer. Son seul vœu était alors de s’atteler à l’ouvrage. Et pourtant, une fois à son bureau, la vie qu’elle imaginait exister lorsqu’elle ne la vivait pas l’asticotait de sa béance.

Comme par un fait exprès, il lui semblait que la vie était toujours de l’autre côté. Là, elle devait écrire, travailler. Ce n’était pas ce bureau qui lui ferait faire cela mais l’oubli délibéré de cette vie immaterielle. Le bois meurtri de ce bureau, entaillé dans son vernis jusqu’au cuir, l’espace plane de ses mouvements de papier n’y pouvait rien, c’était Braque, les maîtres flamands et Kandinsky qui l’empêchaient de travailler. Aucune béance n’y remédierait.

Elle s’était pourtant bâtie de toute pièce, jour après jour, composition après composition, pendant des années, pour ça, exactement pour ça. Pour écrire, travailler, et non pas pour voyager. « Qu’à cela ne tienne », s’évertuait-elle à se convaincre à voix haute. Elle avait des choses à comprendre. Soit. Devant elle, ses livres alignés par ordre alphabétique exhibaient leur tranche colorée, ils agitaient une cape brodée de titres si familiers qu’elle n’en apercevait plus que le contour des lettres plutôt que les mots, battaient l’air de son champ visuel comme un drapeau sous des vents contraires.

Mais qui donc pouvait encore croire à la causation ? Quelle histoire ? Son histoire ? Loïc le pensait, savoir qu’elle était née ne suffisait pas à expliquer son existence. Quel historien pouvait encore croire à la causation ? Ces livres non-lus attendaient patiemment leur tour sans trop amasser de poussière pour ne donner aucun signe du temps perdu, où une lecture aurait été retardée, repoussée, ou encore pire, ignorée. Elle ne devait pas laisser à la poussière la mesure de ses progrès. Ces livres promettaient des horizons tranchants pour ces jours où la monotonie viendrait s’installer dans les pages obscures de sa thèse. Disposés là pour un futur encore à venir, ils ne pouvaient tout simplement pas amasser de poussière.

Sur sa gauche, une pile d’ouvrages devait être abordée prestement, l’écriture de son prochain chapitre en dépendait. Venait alors la question de la méthode. Fallait-il qu’elle lût chaque ouvrage tout en prenant des notes, puis, une fois les lectures accomplies et bien que celles-ci pussent prendre des mois, qu’elle assemblât une critique générale d’après ses notes, tout en prenant le risque de simplifier certaines démonstrations et de sous-estimer la valeur de tel ou tel ouvrage, voire de déformer des vues qu’elle aurait eu grande peine à comprendre au moment de ses premières lectures ? D’autres ouvrages pouvaient toujours devoir être lu en premier lieu, avant même qu’elle pût comprendre celui-là sans avoir su s’en douter lors de sa précipitation initiale.

Ou fallait-il qu’elle composât sa critique au fur et à mesure de ses lectures au risque de finir par assembler une liste d’idées simplifiées et inarticulées les unes en relations des autres, voire, dans le pire des cas, de gloser le plus simple pour éviter de mésinterpréter le plus compliqué ? Bien que la méthode semblât première, sa justification ne l’était jamais. La question n’était donc pas « par où commencer ? » mais bien « comment commencer ? ». De toutes les manières, une injustice serait commise.

Elle jugea qu’une marche rapide dans le parc l’aiderait à prendre ses distances, hors de sa chambre, après tout, c’était enfin l’été. Et puis elle ne pouvait pas s’enliser plus en avant sans solution. Si elle tournait et retournait la question assez de fois durant sa marche, une évidence se manifesterait, et même si une injustice devait être commise, au moins sa décision serait libre.

C’avait été par un jour clair qu’elle avait quitté sa mère et son pays, tout du moins cette dernière fois. La veille de son départ, elle s’était sentie envahie d’une telle fatigue que garder le sourire pour ne pas provoquer de questionnements sur sa santé l’avait amené au bord de l’asphyxie, comme si toutes les formes possibles de son existence manifeste avaient été épuisées, pompées hors d’elle, comme si toutes les attentes du monde extérieur avaient été remplies et l’avaient laissée vide autant que rassasiée.

Elle avait pris son cahier noir à petits carreaux : J’aimerai pouvoir vivre au degré zéro. Vivre dans une moitié de vie me meurtri. Une moitié de vie, ses douleur, sans mémoire, ses douleurs du répété et du toujours. Vivre au degré zéro serait un corps sans mémoire, ce ne serait jamais rien. Une vie au degré zéro ne pourrait pas me heurter, une vie sans moitié, sans répétition. Et si cette douleur venait d’un seul impératif, celui d’être heureuse. Toute autre chose que le bonheur est interdite. Le bonheur est tout et la seule chose. La douleur, cette inadéquation à un bonheur qui ne saurait avoir d’autre but que les fins humaines. La fin de tout. C’est le bonheur et c’est cette fin qui m’empêche de tout et de ne rien accomplir, vivre au degré zéro. Vivre sans le bonheur, accepter l’existence, la solitude, dans tout. Combien de recommencements peut-il y avoir dans une vie ? Chacun témoigne de l’échec du dernier. Recommence-t-on parce qu’on échoue ou parce que le commencement, le départ, le zéro au compteur, nous font trembler d’excitation ? Tous ces recommencements se répètent, chacun avec plus d’envie et avec moins de foi en soi. Ne changerai-je jamais ? Se peut-il qu’un moment vienne où on vit enfin avec ces écorchures ou passe-t-on vraiment notre temps à soigner nos plaies en les ouvrants ? J’ai mal au corps. Tout ce qui se voit n’est que ce qui est caché, la simplicité crie mes insuffisances. Nous ne sommes jamais qu’un mythe de nous-mêmes, de ce nous qui se voit et qu’on pointe du doigt.

Sur le chemin de l’aéroport, là-bas, elle avait remarqué que les colleurs d’affiches électorales commençaient tout juste leur besogne pour les présidentielles à venir. Bientôt, on verrait apparaître dans ce paysage par endroits semi-urbain, par d’autres semi-rural, dans tous les cas indéfinissable, les visages joviaux et sereins de candidats déjà défigurés par de ridicules moustaches qui n’en étaient pas, ou par des verges de bandes dessinées pornographiques, comme dans les grandes villes.

A cet endroit, la France serait unie jusqu’aux quatre coins de son hexagone, elle ne parlerait que d’une voix de pantin par ces graffitis grossiers n’assumant pourtant aucune prétention à l’originalité ni au réalisme, tout comme le portrait électoral des candidats en lice, celui de la présidente d’un groupe d’extrême droite tapageur y compris, lui qui serait orné d’une non plus subtile croix gammée au milieu d’un front porté haut et fier, et dont les branches seraient immanquablement dessinées à l’envers (lorsque ce groupe-là, bâti sur les silences d’une tristesse partagée, trop humaine, deviendrait moins tapageur et plus harmonieux, quelques années plus tard, sa présidente, toujours en proie à plus d’attention dans un paysage politique qui l’engouffrerait au risque de la confondre dans la masse républicaine dont l’assurance se cultivait dans l’antre d’une terre miséreuse, glisserait maladroitement dans la piscine vide de son châteaux familial et, des suites malchanceuses d’une brisure de la colonne vertébrale, finirait par succomber à de longues semaines de douleur, « c’est bête de mourir comme ça » dirait sa mère, comme s’il y avait des façons intelligentes de mourir d’un accident).

Le lendemain de son départ, tous les aéroports européens avaient été fermés, conséquence fâcheuse d’un nuage de cendres volcaniques en provenance du nord-ouest Atlantique. De retour dans un Glasgow pluvieux, elle avait laissé un monde figé derrière elle. Enfin, elle était revenue aux choses sérieuses.

Vouloir vivre l’été d’un pays perdu était vain, elle ne vivrait que l’été d’un seul pays à la fois, et celui-là serait frais et humide. Une fois de plus, elle avait fait l’erreur de ne pas assez se couvrir. Rien d’exceptionnel dans cette fraîcheur, c’était juste qu’en l’espace d’une semaine elle avait égaré sa mémoire corporelle. Le parc, Church Street, Byres Road, Great Western Road, Woodlands Road, puis un thé chaud dés son retour, son plan était simple.

Vouloir que se fût l’été, un été autre, le vouloir même avec la plus grande ferveur, ne suffit pas à la réchauffer. Aussi accéléra-t-elle le pas. Il n’existait aucune solution à l’impuissance de sa volonté. Si elle voulait s’immerger dans le travail comme il se devait, elle admettait également que vouloir n’était pas nécessairement pouvoir. Ces deux conditions à l’action formaient un triangle bancal et infernal. La solution n’était ni dans l’un, ni dans l’autre, mais sur la fine corde qui les mettaient en relation l’un à l’autre. C’était une solution qui bien souvent restait vierge d’extériorité, une simple expérience intérieure qui pouvait presque être décrite mais n’augurait aucune explication. C’était une expérience caduque, inutile, impalpable, aux extrémités de son travail doctoral.

Et maintenant la colère. Elle battait le goudron de la semelle, puis frappait les platebandes du talon. La colère remplissait le fond de sa gorge, nouée, une colère contre son impuissance, son immobilisme, une colère contre elle-même, coincée là, bêtement, à la narguer, une colère sans fin à l’origine béante. « Bordel de bordel de bordel ! ». Il fallait marcher, plus loin.

Puis il y eut du gris, clair et lisse, aux contours mous. Trois dimensions qui rapidement n’en firent plus que deux, un gris-clair dur, criblé de larges aspérités acnéiques, épiderme granuleux, gris-sombre par endroits, le clair s’obscurcissant, fendillé d’un trait scarifiant, irrégulier et puis brisé. Et un gris plus sombre, lisse de nouveau, le noir complet, puis un gris hachuré, passant par un autre gris et un autre encore. Lisse de nouveau mais pas monochrome. Maintenant les gris se mélangeaient, sans contrastes, vraiment, juste du gris-bleuté. Des trottoirs, ce fut tout ce qu’elle vit de son œil naturel. Il était plein de larmes.

Après trois heures de marche, son errance était complète. Epuisée, abasourdie, la voilà qui se mit à pleurer, au-delà des larmes, sans savoir pourquoi. Elle avait froid, pleurer la réchauffait, c’était son semblant d’été. A qui pouvait-elle expliquer cela ? Pleurer était encore toute la solitude qu’elle possédait. On ne partage pas les pleurs, jamais.

Et puis, pour la première fois depuis le début de son doctorat, elle ressentit soudain la peur. Le manque de savoir était une antivaleur non négociable. S’il était vrai que comprendre, véritablement, n’était jamais que regretter, il lui fallait néanmoins aller de l’avant, tarir ces larmes dont elle était la source.

Devant toute impossibilité, il existait toujours au moins deux options. En bonne historienne, Loïc ignorait la première, et se jetait donc dans les bras de la seconde. La renonciation. De retour dans sa chambre, il lui fut impossible de rester en place, s’agitant entre nécessité et devoir jusqu’au moment où, l’aubaine de toute impatience étant d’avoir ses limites, elle finit par prendre les devants : cette fois-ci, c’est elle qui allait inviter Ray à boire un pot.

Comme son e-mail lui sembla contenir un brin d’empressement trop évident  (elle lui demandait si elle était libre le soir-même), elle ajouta d’une phrase maladroite qu’elle était « bloquée », se rattrapa par une flatterie comme quoi c’était à elle seule, Ray, qu’elle pouvait « parler de ces choses-là », puis conclut sur une fausse politesse tout en espérant ne pas l’« importuner». Tout, dans son message, sonnait faux, mais tant pis. Envoyer.

En attendant la réponse, il ne servait à rien qu’elle essaya de se tromper en s’attelant à son bureau. Au lieu de cela, elle se prépara un sandwich beurre de cacahouète et confiture pour se remplir l’estomac, juste au cas où Ray accepterait d’aller vider quelques verres. De retour dans sa chambre, elle n’avait effectivement pas tardé à lui répondre. Une fois la communication dénudée de ses préambules, elles avaient en somme convenues d’aller se saouler au Halt Bar où la bière était médiocre, la clientèle peu accueillante et les tenanciers prétentieux, mais peu importait, « poudreux est le flacon… », Loïc s’était-elle dit en concluant leur rendez-vous.

Elle arriva la première, non pas par empressement mais parce qu’elle avait toujours réglé la montre sur le mur de sa cuisine avec cinq minutes d’avance, pour ne jamais être en retard. Elle commanda une IPA, celle qu’elle savait ne pas contenir de houblon de Fuggle, puis trouva une banquette libre sous les hautes fenêtres découpées dans des boiseries sombres et poussiéreuses.

Sur sa droite, un homme âgé, le visage souriant mais l’air hagard, fixait le sol en dodelinant doucement la tête, comme pour montrer le désaccord qu’il entretenait dans sa conversation intérieure. Une pinte à moitié vide devant lui, il portait un de ces chandails qui faisaient dire aux Glaswegiens que si le bouton du haut était défait, c’était parce qu’on était en pleine vague de chaleur. Sa solitude à lui était à l’épreuve de toutes les saisons. Probablement qu’il trainerait bientôt les pieds autour de sa cuisinière à gaz, rouillée et graisseuse, sur laquelle il mettrait une seule tranche de saucisse carrée à frire pour son repas du soir, la vieillesse ayant eu raison de son appétit. Probablement qu’il penserait alors à ces âmes moins seules, abritées dans ce pub dont les murs encerclaient l’unique havre où, le lendemain, il reviendrait encore chercher une solitude moins évidente.

A la première gorgée, Loïc étendit les jambes sous la table devant elle, bancale et collante par endroits, et rapprocha un petit tabouret du pied pour Ray. Elle ne voulait pas s’écouler en lamentations devant elle, mais il lui semblait que Ray pourrait lui donner le coup de fouet qu’elle méritait et qui la ferait repartir. Malgré les mouvements désordonnés qu’avaient ponctué leurs précédentes conversations, Loïc avait aussi remarqué que Ray ne connaissait pas de sautes d’humeur. Elle était ce paradoxe-là, impassible bien qu’enflammée. L’impassibilité, après tout, était une question de constance, elle était ce qu’elle gênerait chez les autres. Ray savait balayer le doute du revers de la main. Elle n’aimait pas s’embarrasser, disait-elle comme pour justifier son implacable assurance. Loïc avait perdu sa route, elle prendrait celle de Ray en chemin, droite, large et plate, sans embranchement ni épingle.

Elle arriva avec un quart d’heure de retard, insignifiant puisque Loïc ne portait jamais de montre au poignet alors qu’elle pensait encore n’avoir la mesure de rien. Elles échangèrent quelques banalités sur le séjour de Loïc en France, sur l’été qui s’attardait, sur les doctorants en fin de cycle dans leur faculté. Et puis elles entamèrent une discussion légère sur les Lumières écossaises qui tourna rapidement en des questionnements trop pointus pour leur état d’ébriété précoce. Si le contenu était vide, l’attitude, elle, était pleine.

Ray redoubla d’assurance, toute question que Loïc essaya de soulever furent soit ridiculisées d’un mot, soit opposées par un répétitif « mais la question ce n’est pas cela, c’est ceci ». Elle commença à en vouloir à Ray de la jeter dans de plus profondes eaux troubles que celles dans lesquelles elle faisait déjà signe de se noyer. Par malice, à moins que ce fût par dépit, Loïc finit par dire :

— Les Lumières écossaises sont un cul-de-sac. Il n’y a pas d’instinct moral, tout au plus une interprétation morale des instincts, ce qui ne dit pas grand-chose sur les corps, en somme.

— Arch, tu nous refourgues du Victor Cousin en culottes courtes, c’est Thomas Reid qu’il faut que tu lises, enlève tes filtres cartésiens.

— Le sens commun ? L’évidence rationnelle en nous, bien profonde, si profonde qu’on ne peut pas la déraciner, à moins, bien sûr, que tu acceptes que la preuve même d’une évidence, c’est qu’elle est exactement ça : une évidence. C’est une tautologie, Ray, tout ce qui est évident passe par la représentation et toute représentation est une forme de rationalité. C’est un cul-de-sac.

Loïc n’essaya plus de contenir sa frustration, sa direction, néanmoins, lui échappa. Comment commencer ? continua-t-elle à se demander. Au demeurant, cette frustration n’avait rien à voir avec les remarques qui lui étaient faites, mais plutôt avec les impossibilités que Ray semblait ne pas vouloir voir. C’était Ray elle-même qui était parvenue à la frustrer. Ce n’était pas que Ray voyageait le pied léger sur les routes terreuses de son existences, au contraire, Ray aimait ce qui était lourd, ce qui avait du poids, ce qui tenait la route. Mais le travail de thésarde, ça ne tenait pas la route, c’était tout bancal. Ray choisissait des nourritures riches, des bières noires épaisses appelées porter, elle portait la même veste rembourrée par tous les temps, elle s’agitait mais ne changeait pas d’opinion si elle avait mis toute son énergie à se convaincre que c’était la bonne. Mais elle, elle savait faire le vide pour ne pas s’embarrasser de doutes. Converser avec Ray revenait à découvrir des vérités dont on était déjà assuré : beaucoup pouvait très vite se réduire à peu et on finissait par commander une nouvelle tournée.

— Au juste, quel est votre problème à vous les français, avec la réalité ? Vous la dénigrez et puis ensuite vous vous plaignez de son manque. Vous produisez des Montaigne, des Descartes, une révolution à tout casser, puis un poststructuralisme à tout renverser, et pour finir vous voudriez qu’on vous plaigne quand vous vous prenez les pieds dans le tapis.

Loïc ne faisait pas dans le patriotisme. Elle avait quitté la France sans s’être jamais sentie française. L’union nationale du territoire sous la république, une plaisanterie à laquelle seuls les parisiens, ceux qui venaient peupler ses montagnes pendant les vacances d’hiver, croyaient. Quand elle avait dit à son père qu’elle se sentait plus allobroge que française, il avait fait montre d’une telle incrédulité qu’il avait fini par invoquer De Gaulle. Elle avait cru entendre la voix d’outre-tombe de son grand-père. Lui, au moins, avait ses raisons. Son père à elle, n’avait que ses préjugés.

— Sans le doux séjour du bon David Hume en France, celui-là n’aurait pas su douter, il n’aurait pas su être sceptique et sans scepticisme, il n’y aurait probablement pas eu de Reid. Pire encore, Ray, peut-être n’y aurait-il pas eu de Kant, et alors pas de philosophie écossaise, pas de modernité en Écosse, qu’une vielle culture de bigots et de zélés.

Elle y allait fort, mais tant pis, il fallait que Ray sortit de ses gongs, les pincettes de la politesse commençaient à se desserrer, autant tout lâcher. Ray resta silencieuse le temps de boire quelques gorgées. L’alcool étant l’ennemi de la nuance, son assurance finit par tourner en une effronterie que Loïc trouva néanmoins vivifiante du fond de son hébétement. Ray avait peut-être raison : Loïc se posait toutes les mauvaises questions.

Le pub s’était rempli et elles avaient progressivement levé la voix tout comme leur entourage si bien qu’elles s’exprimaient maintenant sans plus de retenue. La pinte du vieillard assis à droite de Loïc semblait toujours à moitié vide, à croire qu’il buvait et commandait des refiles en cachette et à vive allure, mais prenait toujours une longue pause une fois atteint la moitié du verre.

— Et tu penses t’en sortir comment ? Te concentrer sur la forme plutôt que sur le fond ?

Elle lui parlait de sa thèse. Quand Loïc lui répondit qu’elle espérait certainement que sa thèse fût plus qu’un simple exercice universitaire, qu’elle la voulait bien tournée, modelée, illustrée, que si elle se sentait certainement friser l’imposture, la beauté vers laquelle sa thèse viendrait à tendre serait un pas vers le vrai, Ray lui avait répondu à brûle pour point :

— Belle ? Ta thèse ? Qu’est-ce que tu me racontes-là ? Ce sera un éperon à la Duchamp qui finira dans le musée des thèses oubliées. Tu fais de l’histoire, pas de la littérature. On consomme l’histoire comme on consomme d’autres substances euphorisantes, pour s’abstraire au temps, aux finitudes, pour nous aider à croire, encore. On se vautre dans le passé pour que le temps suspende son vol et nos heures propices leurs cours. Même l’art en est réduit à l’atemporalité de l’histoire, là où on peut se goberger d’âges d’or et autres mythes fondateurs. Regarde autour de toi, Loïc, on ne va pas au musée pour voir les peintures de Van Gogh, on en est incapable, il nous faudrait les yeux de Van Gogh pour le faire. On y va pour prendre la mesure de la représentation des tableaux de Van Gogh dans l’histoire de la peinture. L’histoire n’est qu’un instrument parmi toutes nos poursuites euphorisantes. Si tu veux de la beauté, passe ton doctorat et fais autre chose, tout autre chose.

— L’histoire ne devient que ce qu’elle est dans notre pratique en tant qu’historiennes. Je m’en fous de mon doctorat. Une fois finit, au mieux ce sera un objet de moquerie, au pire un embarras. Ce que je veux c’est écrire une thèse, mais l’écrire pour qu’elle soit aussi belle que signifiante. Quand j’ai dit oui au doctorat, je pensais que c’était pour acquérir de nouvelles connaissances et tout le tsoin-tsoin, mais aussi pour participer à la production de nouvelles idées et toutes ces conneries. Je pensais que l’excellence de cette acquisition et de cette production serait sanctionnée d’un diplôme si tout se déroulait comme prévu. Mais il ne s’agit plus de ça, plus du tout, plus maintenant. Ma thèse est devenue ce que je suis et je ne peux que devenir ce qu’elle est. Le doctorat, je m’en fous.

— Une aristocrate universitaire, voilà ce que tu deviendras si tu te crois plus importante que tes diplômes.

— Tu affectes un détachement auquel je ne crois pas.

— Et bien détaches-t-en à ton tour. Le monde dans lequel nous vivons n’est plus fermé, Loïc. Nous en avons la clef. A toi de jouer. Tu te trompes, tu demandes l’impossible, tu veux changer les choses mais c’est à toi de changer.

— Parfois, il me semble plus facile de vouloir changer les choses. Et puis tu parles de diplômes comme d’autres parlent de leur relevé bancaire en fin de mois, comme si un doctorat était la garantie d’un compte bien juteux, une fin et c’est tout. La vie de tous les jours ne trouve pas toujours sa justification dans ses seules fins.

Ray allait la traiter de terroriste lorsque le vieillard se leva et quitta le pub d’un pas hésitant tout en prenant appui sur son épaule au passage.

— Je crois qu’il en a assez, il a même laissé la moitié de sa dernière bière.

— Non, il n’a pas touché à son verre de toute la soirée, répondit Ray.

Abrutie par l’alcool, plus confuse qu’avant la grande renonciation, Loïc décida de demander un rendez-vous avec son directeur de thèse dés le lendemain.

[Chapitre 15]

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