6- La solitude est-elle un silence en soi?

La solitude n’est pas nécessairement un silence en soi, mais elle est très certainement une forme de mutisme. Qui, après une longue période de solitude, ne s’est pas surpris par des mots collants, mous mais presque abrasifs dans cette bouche pâteuse, la notre. Des mots lents ou précipités, hésitants ou mal appropriés par simple glissement émotif, des mots dont la fonction impose au corps solitaire une certaine brisure. Les mots qui brisent le mutisme de la solitude sont aussi des mots qui brisent le corps solitaire. Dans la violence de cette brisure, mensonge et vérité semblent secondaires, comme un après-coup. Lorsque le corps est brisé, la morale est secondaire.

Pour qui abandonne la solitude en lui pour la solitude du monde, il ne peut plus exister de littérature. La littérature ne parle qu’à la solitude en nous, et non pas à la solitude qu’on éprouve parmi les autres. La solitude du monde n’est rien d’autre que l’ennui, la littérature ne peut rien y faire, elle n’est là ni pour occuper, ni pour divertir. La solitude du monde, c’est toute la mesure de la futilité des choses.

La solitude en soi est différente. C’est une solitude qui se rapproche du sentiment méditatif, elle n’est pas ennui, elle est souvent recherche et parfois compréhension, elle est questionnement et vagabondage de l’âme, elle est promeneuse, mais elle n’est jamais ennui. La solitude en soi est tout ce à quoi la littérature peut s’adresser, elle est tout ce qui permet au vagabond de voyager plus loin, au promeneur de reconnaitre l’unique valeur de la solitude pour s’ouvrir à d’autres possibilités. La littérature est là pour que le mutisme de la solitude en soi jamais ne brise les corps solitaires.

Ne retourne-t-on jamais à sa solitude ? Peut-être pas. La solitude est un état-d’être autant qu’un savoir-être qui se trouve parfois interrompu par une frénésie sociale. On retourne parfois à la société, mais jamais à la solitude puisque, même « en société », elle reste présente en nous. Parfois, on se gorge des autres jusque dans les plus grandes profondeurs de notre solitude. On a quand même encore besoin de rêves.

Autre question qui vient souvent s’associer au thème de la solitude : les solitaires sont-ils suicidaires ? La réponse me semble catégorique : non. Les solitaires sont tels exactement pour ne pas se suicider. La mélancolie est une tristesse fantasmée qui nécessite la solitude pour ne pas être brisée par la réalité, là où il y a fantasme, il ne peut y avoir désir de mort. On peut bien sûr fantasmer sur la mort, mais à cet endroit on n’exprime encore  qu’un désir de vie. La mort fantasmée est exactement le contraire de la mort réalisée. Non, les solitaires ne sont pas suicidaires. Ils sont solitaires parce qu’ils s’attellent encore à la vie, malgré tout. La solitude n’est jamais une fuite en avant. Savoir être seul, c’est accepter ce qui est présent en nous, c’est épouser nos formes méditatives et la constance de notre être. Savoir être seul est un savoir vivre, c’est s’accorder avec une vérité de fait. Nous n’en avons pas fini avec la question du suicide.

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