7- La confusion des sens est-elle la plus haute des solitudes?

Mais revenons à Rousseau et à sa cinquième promenade. Il y parle de demeure, celle de son exil à la suite de la publication de ses Confessions, dans l’île Saint Pierre sur le lac de Bienne entre le 12 septembre et le 25 octobre 1765. La cinquantaine passée, Rousseau berce son âme des doucereux souvenirs d’une existence qu’il juge extraordinaire. Jean-Jacques, il l’écrit, a mené une vie que personne d’autre n’a mené, il a vécu là où personne d’autre n’a vécu. Son vécu est unique. En cela, il est seul au monde.

Pour décrire la singularité de son vécu, il introduit un néologisme dépeignant les circonstances de cette singularité, néologisme qui fera long feu au sein de la langue française : il vit au beau milieu d’un lac dont les rives sont romantiques. Romantiques. On n’aurait jamais rien décrit de pareil. Par l’usage de ce néologisme, Rousseau invente non seulement une atmosphère mais aussi une façon d’être dans le monde: il s’isole. Oui, le langage a ceci de puissant qu’il peut isoler l’expérience du vécu. Rousseau s’exile sur les rives romantiques du lac de Bienne. N’y-a-t-il rien de plus solitaire ?

C’est dans cet environnement d’un vide foisonnant et d’un silence bruyant que se recueille notre Jean-Jacques. L’aspect romantique des circonstances de son exil est avant tout bordé d’une atmosphère oxymorique. Cet aspect romantique n’est rien d’autre que la confusion des sens : il n’y a ni civilisation ni ville mais une verdure à foison, ni bruit ni fracas mais une faune criarde et des torrents assourdissants. La singularité de cet environnent n’est que la confusion des sens qu’il inspire. Oui, comme on peut être seul au cœur de cette confusion. Oui, comme la solitude se fait d’autant plus pleine là où nos sens deviennent plus décousus, voire incohérents. Oui, la confusion des sens, c’est peut-être cela la plus grande des solitudes. Pour Rousseau, cette confusion est telle qu’elle va jusqu’à ravir sa volonté : il aurait voulu faire de son exil « une prison perpétuelle ». Oui, la plus grande des solitudes, c’est bien lorsqu’on atteint la plus haute confusion.

La certitude de la cohérence, c’est toujours les autres puisque ce n’est jamais le produit de nos sens.

Mais de quoi donc est faite cette existence de Rousseau sur l’ île de Saint Pierre ? Elle est faite d’une seule et unique chose : l’oisiveté, le « far niente ». Dans son « séjour isolé », Rousseau le dit, il ne s’occupe qu’à s’enlacer de lui-même, sans autre arrangement. La solitude, n’est-ce pas la condition nécessaire à cet enlacement de soi ? A ce rapprochement de soi jusqu’à se toucher, jusqu’à l’étreinte ? Savoir être seul, n’est-ce pas savoir être plus proche de soi ? N’est-ce pas savoir être si proche de soi que d’espérer pouvoir vivre là jusqu’à la fin se ses jours « comme dans une auberge dont [on aurait] dû partit le lendemain » ?

Néanmoins, il est pertinent de lire combien notre promeneur solitaire est très vite avide de nier sa solitude. Face à la confusion des sens que son exil lui procure, Rousseau s’applique à ordonner les rives « sauvages » du lac de Bienne : Mr Rousseau s’adonne à la botanique.  Il décrit, il divise, il observe, il organise, il distingue. En d’autres termes, il systématise. Du chaos, né l’ordre. De la confusion, née la plénitude. Rousseau dompte sa solitude : l’île de Saint Pierre n’est déjà plus un havre de solitude, elle est maintenant un havre de plénitude où tout s’accorde avec lui.

La solitude est chose si fragile qu’on a vite fait d’interrompre cet enlacement de soi et de s’éloigner, à nouveau, de soi-même. Parce qu’il ne suffit pas d’être seul pour être solitaire. La solitude est bien plus qu’un état de fait : c’est un état d’esprit allié à un savoir-être.

[Retour]