8-La solitude peut-elle constituer un état ?

Les joies et la légèreté de toute solitude ne peuvent, selon Rousseau, pas « constituer un état ». Elles sont passagères, clairsemées et, oui, fragiles, si bien qu’elles ne pourvoient que d’éphémères instants de bonheur. Mais alors pourquoi ne pas ériger cette solitude en règle de vie ? Tout simplement parce que la jouissance qu’elle procure est, par nature, composée « d’instants fugitifs ». Elle est, par nature, tout sauf permanente. Or la jouissance, selon Rousseau, se doit d’être un état durable, sûr, stable. Elle se doit d’être, avant tout, marquée dans la permanence des choses. Elle n’a rien à voir avec la vie. Elle est, pour Rousseau, immatérielle, infinie, elle se trouve là-haut, dans « la suprême félicité ».

Quelle imposture que de louer la solitude pour finir par renier la vie ! Notre Jean-Jacques nous éloigne de ce qui compte pour réalité, véritablement. Une fois de plus, méfions-nous, puisqu’il ne peut accepter ce qu’« ici-bas » a à nous offrir, c’est-à-dire « que du plaisir qui passe ». Le bonheur n’est pas humain, notre promeneur nous l’assure :  « comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? »

Pauvre Rousseau, qui ne sait vouloir ce dont la vie est faite, c’est-à-dire de l’instant. Pauvre Rousseau, qui ne sait se satisfaire de ce qu’il est. Pauvre Rousseau, l’insatisfait perpétuel, pour qui la solitude et la suspension du temps qu’elle implique ne suffisent à s’aimer. Pauvre Rousseau, qui voudrait être autre et n’est que son vivant, qui refuse la plénitude d’un savoir-être pour le désir fourbe d’une plénitude suprême, qui se dupe d’une feinte mélancolie.

Et pourtant, il revient à l’attaque. Non, décidément, c’est bien dans ses rêveries solitaires que ce temps suspendu lui procurait un bonheur infini, non, c’est véritablement dans cette solitude-là qu’il se trouvait dans une situation où il n’avait à jouir de rien d’autre « d’extérieur à soi », de rien d’autre « sinon de soi-même et de sa propre existence ». Mais Rousseau parle de cet état permanent comme d’un souvenir, d’une émotion révolue, d’un instant passé ! Comment donc la permanence peut-elle aussi être passagère ? Quelle est l’expérience de cette contradiction, de ce paradoxe temporel, de ce mystère terrestre ?

La solitude est un défis au temps que la raison ne peut concilier. Sa puissance est inconcevable puisqu’elle est à la fois puissance passagère et bonheur suprême. Mais elle est moins le produit d’une expérience que celle d’une « imagination riante » dont seuls certains sont doués. Elle est aussi d’autant plus facile à atteindre que l’environnent s’y prête. Ainsi faut-il que l’occasion se présente pour rassembler toutes bonnes conditions. En d’autres termes, la solitude n’est pas un état de fait, elle se cultive. On en cueille les fruits à la mesure de notre savoir-être.

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