9- L’universalité est-elle un remède contre la solitude ?

Donnons-nous une portée universelle à notre expérience personnelle afin d’être moins seul ou bien pour s’approprier le monde et l’assujettir à notre particularisme ? L’universalité nous rend-elle moins ou bien plus solitaire ? C’est ce que la première phrase de la sixième promenade de Rousseau pousse le lecteur à se demander. Car enfin, en faisant de notre expérience personnelle une expérience générale, il semble évident que, soit « je » est le monde, soit le monde est à mon image. En d’autres termes, le principe de généralisation est basé sur un échange fantasmé d’expériences que le langage porte aux cieux. C’est un principe de solidarité fondé dans la capacité d’abstraction des êtres pensants, oui, dans cette capacité à sortir de soi, à s’abstraire de soi-même dont Rousseau a déjà fait grand cas dans la cinquième promenade. Le principe de généralisation est partie prenante de notre capacité aux rêveries solitaires, de nos « ailes de l’imagination » comme il les appelle.

On ne peut se confondre au monde ou confondre le monde à soi-même que par la force élévatrice de nos ailes de l’imagination, ces mêmes ailes qui nous conduisent à la jouissance qu’inspire la solitude. En ne faisant qu’un avec le monde, nous sommes aussi seul au monde.

Mais la rêverie n’est pas véritablement à cet endroit. Elle est dans la réflexion que se fait Rousseau sur les bienfaits d’une action volontaire souvent bien vite tournée en contrainte morale. Faites le bien par générosité d’âme une fois, et on attendra de vous à ce que vous fassiez le bien par devoir. Un acte libre de bienfaisance peut rapidement se transformer en « onéreux assujettissement ». Et ceci arrive d’autant plus pour ceux qui…. s’exposent publiquement. D’utile, la bienfaisance devient nuisible. Rousseau ne veut pas faire le bien par devoir, il veut le faire par plaisir. C’est là que se niche sa liberté d’action. Un acte moral ne se commande pas, il ne peut être le produit d’un contrat social entre bienfaiteur et obligé. Un acte moral est issu du bon-vouloir parce qu’il est aussi issu du plaisir d’être accompli librement.

Contraint à l’exil, Rousseau reflète sur sa nature bienfaisante que la société des hommes a su briser. Et de verser son fiel acrimonieux. Cette société-là, il la méprise puisqu’elle l’a ravit à lui-même. Plus que ça, elle l’a rendu suspicieux, méfiant, indifférent, mauvais. Que n’y voit-on là une justification suffisante à la solitude ? C’est là une solitude négative que nous dépeint Rousseau.

Cependant, user des ailes de l’imagination pour ne plus être seul au monde mais bien plutôt un avec le monde a des vertus réconciliatrices puisque ses méfaits peuvent alors être repeints à l’image de notre plaisir. Ces ailes-là nous donnent encore la force d’être en vie, d’espérer, de vouloir être bon. Ces ailes-là arborent des vertus morales qu’on ne saurait condamner. Oui, Rousseau ne peut l’admettre que du bout des lèvres, la solitude a ses vertus.

[Retour]