Aphorismes de l’ombre…

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1-

Sans-emploi : Le soi-disant « real world out there » (le « dans la vraie vie ») est un monde d’idées. Il suffit de lire les descriptions de postes produites par les départements des ressources humaines ( ?) partout dans le monde du travail pour s’en convaincre. Ce « real world out there » est un monde dans lequel l’humain est structuré par la fonction des systèmes de productions. Mais rien ne dit que les idées doivent dominer. Lorsque ce monde d’idées semble nous être fermé (lorsque nous sommes sans-emploi par exemple, c’est-à-dire quelqu’un qui vit non seulement dans le manque mais aussi quelqu’un dont on ne fait pas l’usage), nous avons l’impression d’être privés d’un privilège. Mais contrairement à ce qu’on croit, comprendre ce monde-là (et donc en être) n’est qu’une fuite en avant dans les idées puisque cesser d’être quelqu’un qui vit dans le manque, c’est être quelqu’autre.

2-

Meaningful labour (e.g. creating a bearable world for ourselves) has no exchange value whatsoever. It is socially alienating.

3-

On s’encourage à posséder pour ensuite vivre dans la peur de perdre, en d’autres termes, pour se sentir vivre dans nos plus sombres profondeurs, nos peurs, nos angoisses et notre mélancolie.

4-

Ce qui se passe dans la réalité de la vie n’est ni réel, ni la vie. Chaque jour, enfant comme adulte, nous entendons parler de la vie comme de quelque chose qui n’est pas. La vie, ce n’est pas le jeu, pas l’école, pas les amis-es, pas les livres, mêmes pas certaines idées. La vie, « la vraie vie », c’est quelque chose qui existe dans un déni de soi imposé par l’autre (le manque de loisir, d’argent, de temps, de santé, etc.). Nous faisons beaucoup d’efforts et bien trop de concessions pour essayer désespérément d’entrer dans la vraie vie. Mais certains d’entre nous y sont persona non grata. En feignant de vouloir en faire partie, comme si « la vraie vie » était une fête que nous allions manquer, nous nous apercevons que rien n’y est et que rien n’y est véritablement. Les CV sont falsifiés, les lettres de motivations sont des mensonges, les entretiens d’embauche des parades burlesques, les emplois des coquilles vides de sens, les dettes sont virtuelles dans la spéculation d’autres, les divorces la seule révélation d’une prophétie annoncée à l’heure même du mariage. Si, comme toute persona non grata se l’est entendu dire, nous vivons dans « un monde à part » (hors du monde) et que la réalité de la vie n’est ni véritable, ni la vie, mais plutôt un déni, alors comme le dit Léautaud, « maintenant, foutez-moi la paix ! ».

5-

Au lendemain des élections présidentielles de 2012, le jour où la France s’est rabougrie : le retour des nations. La nation française, la nation des « petits », ceux qu’on ose à peine qualifier de classes moyennes, moyennes et médiocres, les petits qui font de la valeur du travail la base même du principe moral de leur existence. Non seulement le travail, mais aussi le travail dure, mal payé, asservissant. Voilà ce que c’est qu’une nation française qui défend la valeur du travail plutôt que les travailleurs et les travailleuses, voilà ce que c’est qu’une nation française qui défend une valeur, c’est-à-dire ce qui est jugé digne d’estime, plutôt que la réalité de l’existence. Un ramassis de petits aliénés par la mesquinerie du travail, oui, mais du travail malgré tout, valeur suprême. Une belle nation, une grande nation : une nation de petits. Contre les petits, les fainéants et les profiteurs sont les immoraux, les bannis de la nation, les antisociaux. Une belle nation de petits, la morale républicaine par le trou de la serrure.

Qu’on voit seulement les petits par le prisme de la valeur, rien qu’un peu, pour se rendre compte de ce qu’ils veulent. On y joue la comédie pour être encore plus petit que le voisin tout en demandant sa caresse sur la tête, on ne sait pas faire autrement parce qu’on n’existe nulle part autrement. On est les petits, on n’a qu’une dimension, celle qu’on veut bien nous accorder, alors on se la colle sous le bras et on continue, encore. Là, chez nous, s’exprime la mesquinerie, les idées courtes, le désir ardent d’un écran de télévision géant pour regarder le football, etc. Mais pas seulement, c’est surtout là que s’exprime une idée du changement par la répartition des biens. Oui, la répartition de la propriété aux plus méritants et la dénonciation des plus antisociaux. La confiscation, l’arbitration, le jugement sur la valeur morale des activités d’un tel, l’évaluation du mérite matériel d’un autre. Les rideaux tirés sur la racaille, les persiennes qui frémissent lorsqu’on jette un œil voyeur sur un extérieur qu’on condamne et qui cependant, comme dans toute porno-société, nous excite. Sans criminalité, le petit n’a plus d’excitation, il parle du gros mais le gros, lui, ne l’excite pas, on ne le voit pas, jamais. Sans criminalité, le petit s’ennuie. Le gros aussi. Sans criminalité le petit s’ennui tellement qu’il veut un écran de télévision géant pour se reposer du fardeau du principe moral de son existence. Le petit est un policier des mœurs dont l’existence même est menacé par l’établissement de l’ordre qu’il prêche. Hâtons-nous de mettre de l’ordre pour que cette nation de petits se meure enfin.

Lorsqu’on mesure une nation par la valeur, on en oubli la réalité de l’existence, de ces travailleurs et travailleuses qui souffrent parce que la seule attention qu’on daigne leur octroyer est celle que les principes moraux daignent générer.

6-

Il faut savoir s’imposer face au zèle des nations de petits, des nations rabougries, des nations mesquines, des nations tout court. C’est notre impératif. Il ne s’agit pas d’un ordre mais d’un assentiment. Il nous faut Hannah Arendt, il nous faut Max Stirner. Où sont nos Arendt, où sont nos Stirner ?

7-

La montée de ce nationalisme rabougrie n’est rien d’autre que l’expression d’un manque de finalité. À quoi sert la vie une fois qu’on a sa télévision géante? À quoi servent les loisirs une fois qu’on s’est permis une petite dérive perverse vers la fainéantise ? Ce nationalisme rabougri remplace le désir d’une vie accomplie.

8-

Pour la morale bourgeoise, un être accompli est un être qui travaille mais dont le travail est aussi vecteur d’épanouissement personnel, professionnel et humain (pour la morale rabougrie, se poser la question de l’épanouissement est déjà un outrage qui tient de l’hérésie). Mais encore faut-il que le travail soit à la hauteur de la morale bourgeoise. Quel travail nous est-il donné ou admit qui puisse nous permettre d’atteindre ce niveau d’accomplissement ? Y en a-t-il vraiment ? Car en-deçà de cette conception du travail comme vecteur d’épanouissement, ce qui prime avant tout c’est bien sûr la valeur économique du travail : tout travail doit assurer au travailleur son indépendance économique. La valeur du travail est bien entendu mesurée par sa conversion en pouvoir d’achat et non en vecteur d’épanouissement. L’épanouissement est la valeur ajoutée du travail, la plus-value ; il n’appartient pas au travailleur.

9-

Mais il est possible de faire un travail sérieux qui ne soit cependant ni dépendant des autres, ni léger. On peut travailler sérieusement dans l’ombre si la lumière nous paralyse. Au travail !

10-

Max Stirner : Son analyse de la Critique contre les masses et leur rapport de collaboration dans le libéralisme (l’un créant l’humanité, l’autre l’homme)  où « Le Critique est le vrai ‘porte-parole de la masse’ qui lui donne ‘l’idée simple et les façons de parler’ de l’égoïsme », cette analyse n’est pas inactuelle. Le Critique, celui qui impose d’être libre, est le porte-parole de cette masse qui n’existe que pour l’affirmation de sa liberté. Leur relation, cependant, est aliénante. L’idéologie et la matérialisation sont si éloignées l’une de l’autre que le Critique ne fait que lier les deux dans une complétude oppressive : ils sont liées de force ou par accord consensuel bien que leur rapport soit trompeusement considéré comme un ordre nécessaire.

11-

L’errance de l’âme appelle à l’épiphanie, mais l’incertitude de l’épiphanie est ho combien torturante. Ce n’est pas l’errance mais l’incertitude qui détruit le meilleur de nous-mêmes. Ne pas espérer une épiphanie mais ne vivre que par son désir ? L’épiphanie viendra-t-elle à se révéler une fois notre renoncement à la chercher ?

12-

Quelle chute ! : Nous croyons qu’une victoire, fut-elle difficilement obtenue à force de labeur, nous mènera à un degré de liberté plus grand (car tout est affaire de degré, n’est-ce-pas Mr Hume ?). Mais nous nous trompons. Chaque victoire nous mène à un nouveau combat, chaque victoire nous rend plus petit que le paroxysme à peine atteint la veille. Savoir vaincre avec grandeur, c’est savoir accepter la perte et la chute. Nul ne peut se permettre d’être fier d’une victoire sans trahir son imposture.

13-

Je gagne ma vie, chaque jour, je repousse la mort.

Je gagne ma vie, chaque jour, je défie la mort.

14-

Ce que certains d’entres nous faisons au quotidien n’est pas productif. Nous créons, tout au plus, notre vie. On finit pas nous haïr, mais nous ne sommes pas pour autant des victimes.

15-

Nous ne voulons pas de la réalité, nous nous en fichons bien de la réalité. Notre histoire est celle de ceux qui se fichent de la réalité, pas celle des dirigeants, des petits ou grands maîtres, des bureaucrates en culottes de père/mère de famille, pas non plus celle des médiateurs, des modérateurs, des tempéreurs. Cette réalité-là n’a rien à nous offrir, pourquoi la défendrions-nous ?

16-

En travaillant à l’étude, nous pouvons accomplir notre destiné. En luttant vainement à l’honneur, nous acceptons notre destiné. Il y a des choses que nous nous devons d’accomplir. Nous pouvons toujours nous affranchir de ces personnes qui veulent changer notre destiné, elles continueront, sans cesse, de parler en nous.

17-

Certain se sentent être des nullités au point de ressentir leur insignifiance comme un du. Pourquoi n’avons-nous pas su plus tôt chercher à comprendre les devoirs qu’impliquait  une vie ? Comment avons-nous pu nous jeter à bras ouverts dans les chimères et opinions d’une foi en la promesse des idéaux ? Nous ne méritons pas l’apaisement, nous ne méritons pas le calme parce que nous avons été, jusqu’à présent, paresseux.

18-

À la volonté de puissance qui nous fait tenir sur les routes sans fins, sans buts, seuls, peut soudainement se substituer la pauvreté de l’impuissance. Buter contre tout, n’aboutir à rien, en fait ne pouvoir rien commencer, engager, visionner, une paralysie complète de l’âme, une impasse des désirs, une impossibilité des valeurs. C’est qu’on se rend compte alors que notre rôle n’était que de prétendre penser en refourguant des connaissances ou ouï-dire, en discutant les écrits des uns ou le travail des autres qui ne sont rien d’autre que la refourgue de leurs connaissances ou ouï-dire etc. Jamais à la hauteur. Il n’y a rien que nous puissions penser ou dire qui n’eût été mieux pensé ou dit avant nous, par un autre. Être dans l’histoire procure une douleur de l’âme qui est aussi notre condition. D’une certaine façon, arrêter de penser les pensées des autres, c’est n’être plus humain. La question de la solitude demeure.

19-

Parfois, nous allons nous cacher dans le coin le plus éloigné et le plus sombre pour observer sans être trouvés, dans un coin hors de portée, sans échelle, sans escalier, avec nulle part où aller. Mais c’est en aboutissant dans ce coin-là, en s’échappant tout en s’enfermant, que nous nous apercevons qu’il n’y a plus rien d’autre que nous-mêmes… face au néant. Mais il fallait aller dans ce coin-là pour le savoir. Après la cavalcade, il faut se l’admettre : il n’existe rien d’autre. Nous en voulons alors à la vie au lieu d’en vouloir à nos idéaux. La dépression est alors inévitable puisqu’elle est le vide de tout idéal.

20-

On se sent à la fois moins seul et à la fois plus seul lorsqu’un médecin vous annonce que vous êtes cliniquement dépressif. Moins seul parce que les mots et la langue du mal-être deviennent une compagne fidèle. Plus seul parce que notre existence pour les autres n’est plus neutre, nous sommes alors accompagnés d’un appendice qui fera ombrage à toutes nos attitudes et paroles aux yeux des autres. Et puis plus seul encore parce que ce mal-être devient maintenant une histoire personnelle qu’il faut retracer. Nous n’appartenons plus au monde. À présent, la chose même qui nous a mis au pied du mur s’avère être notre seul antidote.

21-

Que vaut notre expérience au monde si nous perdons toute capacité à la mélancolie ? Voilà ce que les antidépresseurs nous font questionner.

22-

La crise dépressive connait trois étapes successives aisément identifiables :

1- Tout ce qui a une valeur symbolique cesse d’avoir une valeur propre reconnaissable. Tout se réduit au niveau du signe dépourvu d’effort critique, de réflexion, d’analyse ou de positionnement. Toute critique, réflexion, analyse, positionnement, sont portés hors du signe valorisé, dans d’autres signes, et ainsi de suite. Il y a fuite.

2- Une incapacité à se persuader soi-même que cette relation symbolique (entre valeur et signe) n’a aucune autre importance que celle qu’on lui accorde et donc aucune valeur en relation de laquelle nous pouvons nous positionner.

3- Une impuissance face aux possibles : « Eux, créateurs, ils se sont inclinés devant leurs créations » (Marx & Engels, L’Idéologie Allemande).

23-

Seuls nos affects nous permettent de faire l’expérience de l’universel tel que le sentiment océanique de la tragédie. Les siècles d’idées, de concepts ou d’artefacts ne nous apprennent rien sur nous-mêmes. Vivre, c’est connaître. Seule l’expérience de nos affects nous permet une connaissance du monde. La surproduction de connaissances autres, déplacées, différantes, étouffe l’exercice de notre expérience du monde (même si celle-ci fini par s’accorder avec ces connaissances autres), elle anéantie nos vies. Parce que cette surproduction est non seulement morbide mais aussi suicidaire, nous nous devons de nous en affranchir.

24-

Notre culture est si peu attrayante qu’il faudrait qu’on sache être continuellement vierge de toutes connaissances, de toutes sensations, de toutes émotions pour pouvoir continuer à la souffrir.

25-

La cause de nos déceptions actuelles ? Lorsque la promesse d’une ivresse n’est pas tenue alors que l’ivresse est ce à quoi on croit avoir un droit (naturel ?), le plus souvent sous les traits d’une consommation euphorique. Mais l’ivresse est le produit d’une culture de soi et non un droit, elle est tout d’abord apollinienne, c’est-à-dire qu’elle commence par une connaissance de soi-même pour en faire une expérience intériorisée, avant d’être dionysiaque, c’est-à-dire un respect de soi-même vers une expérience extériorisée.

26-

Qu’il est douloureux de vouloir s’engager dans une direction alors que celle-ci s’accompagne d’un sentiment d’abandon envers le monde des possibles. Et pourtant, qu’il est difficile de vagabonder parmi ce monde des possibles alors que nous aimerions tant nous ancrer dans quelque port, à l’abri des intempéries et avec la certitude des lendemains. Nous nous sentons comme des funambules sans filet, agiles au point de défier la pesanteur et pourtant fragiles au point de craindre la chute. Nous flottons au milieu d’une réalité d’éther.

27-

L’euphorie face à l’abondance des symboles creux nous permet de pallier au dégoût. Mais cette abondance met aussi en exergue toute la tragédie cachée derrière son masque de plume si bien qu’elle finit par être le vecteur d’une plénitude plutôt que d’un manque. Face à l’abondance des symboles creux, il n’y a plus que nous, bien trop de nous.

28-

Penser l’existant, le vivant, l’humain, en somme penser une forme de transmutation des royaumes, est une activité qui requière notre esprit tout autant que notre corps. C’est une activité épuisante parce que totale. Le travail et les loisirs sont des moments de relâchement dans cette quête, des moments où notre vie est suspendue au-dessus d’un vide existentiel, ce sont des aires de repos dans notre questionnement océanique.

29-

Il est nécessaire de renoncer à son passé, c’est par là-même qu’on précipite notre déclin et c’est par là-même qu’on retourne à la vie. Ce sacrifice est nécessaire non seulement au changement mais aussi à la vie. C’est aussi ça, s’aimer soi-même.

30-

Certains paysages, tels que les paysages écossais, sont nos héros tragiques. Nous en sommes les chœurs lorsque, battus par les vents glacés, assourdis par les ruisseaux rougeâtres, étouffés par les bruyères lugubres, nous sommes aussi, en nous, toutes les larmes d’une existence hostile à l’humanité. Au-devant de tous les vents, au-dessus de tous les ruisseaux, au-dedans de toutes les bruyères, les chants de l’automne sont nos consciences éternelles.

31-

Qu’avons-nous fait ou qu’allons-nous faire du morceau d’existence que nous croyons tenir entre nos doigts ? Une célébration de la vie ou une attente moribonde de sa fin ? Mais qu’est-ce que fêter la vie sans respecter la mort ? La vie et la mort ne font-elles pas toutes deux parties de l’existence, alors que le néant, lui… Mais au fond, ne serait-ce pas notre mort que nous finissons par tenir véritablement entre nos doigts ?

32-

De l’avantage de vivre dans une petite ville désindustrialisée : Ce sont des villes où la dégénérescence de la culture sous toutes ses formes peut atteindre une quasi perfection, le degré zéro de la culture. Ce sont des endroits où la chute annonce un renouveau. Ce renouveau ne sera pas indépendant, ces villes en seraient bien incapables. Au contraire, cette nécessité sera à la merci de forces plus grandes, plus larges, plus extériorisées, il faudra alors aussi que les grandes métropoles tombent leurs masques.

33-

L’homme, celui du XVIIIème siècle, est mort dans l’esprit de notre époque, mais la révolte de l’enveloppe de nos émotions ne pourra mener à une renaissance si elle n’est pas digérée. Les freins à nos émotions sont de deux ordres : le devoir (ce qui s’exprime, en actes, par l’ascétisme social, le dernier vestige et masque de Dieu) et l’utilité (c’est là un point de morale). D’un côté, le devoir est ce cadre dans lequel nos émotions sont brisées, anéanties, niées (bien qu’il en soit autre du devoir de la pensée libre). Notre vie émotionnelle y est un monde extra-moral dans lequel le devoir s’impose pourtant en ascétisme social. D’un autre côté, exposer la lutte entre l’utile et l’inutile se résume à exposer la morale comme elle se présente dans notre monde sécularisé. Là vit encore le masque de Dieu. La société y est l’arbitre supérieur, elle délimite les termes d’une justice suprême qui règne sur chacun.

La morale sociale est celle par laquelle nous existons pour l’autre et donc au monde. Si nous cessons de distinguer le bien du mal, la liberté qui émerge de cette distinction devient une prison volontaire. Rejeté du jardin social, nous errons dans le chaos, le monde n’est plus ordonné, il est océanique. Y vivre, c’est renoncer au jardin social et s’assurer une perpétuelle victoire sur nous-mêmes. C’est entrer une prison volontaire plutôt qu’une prison autoritaire. C’est une liberté qui ne se conquière qu’avec un certain effort : celui de notre volonté.

Nous sommes toujours seuls, face à nous-mêmes. En conséquence, les autres n’ont pas à imposer leur loi sur nous. Au bout du compte, c’est toujours face à nous-mêmes que nous finissons par résoudre la difficulté de notre liberté. Le social a beau nous imposer les termes moraux de notre existence, il n’y fait rien contre la réalité de notre liberté : au bout du compte, nous sommes toujours seuls. Bien sûr, la moralité du social est une imposture, elle n’y est pour rien dans notre volonté à vivre. Au lieu de celle-ci, c’est dans la réalité de cette solitude qu’il nous faut créer nos propres valeurs.

Le principe d’utilité est une cause finale. Une fois de plus, celle-ci n’existe pas comme nécessité mais comme morale. L’utile énonce des finalités contre l’éternité du monde alors que « Seule est éternelle la force qui n’a pas de but » (Camus). Mais pourquoi remettre en cause la morale sociale? Tout simplement parce qu’elle est appauvrissement : tout y est réduit à des principes économiques globaux si bien que la pauvreté de nos existences en devient acceptable presque partout.

34-

Quoi ? Nous serions une génération perdue ? Gâchée ? Nous n’avons mêmes pas été mis à l’épreuve, nous n’avons même pas pu nous convaincre que bien et mal sont affaires d’expérience humaine. Nous somme bons ou mauvais malgré nous. D’une certaine façon, notre moralité n’est qu’un accident de l’histoire.

35-

Nos grands ennemis : Nos doutes, nos incertitudes, nos inadéquations, nos impostures composent ce que Nietzsche appelle nos « grands ennemis ». Ils ne sont pas plus une oppression qu’une force qui nous pousse à l’action. Ils nous proposent une lutte qui, si nous l’acceptons, nous donne l’occasion de déployer la force de notre résilience. Ces grands ennemis, nous devons en être la conscience pour la vie.

Quels sont nos grands ennemis actuels? Le doute de nos compétences, l’instabilité de nos savoirs, l’insatisfaction d’âme et de corps. Nos plus grands ennemis sont nos meilleurs stimulants.

36-

La nature nous pousse au-delà de nous-mêmes, elle nous anticipe puis nous réalise. Il n’y a pas de nature humaine qui ne soit niée par le social. Seule condition à la morale, le social nous retient, nous rétrograde puis nous falsifie.

37-

Les lois de la nature, contrairement aux lois sociales, sont des lois dures où la justice n’est pas affaire de control mais affaire de dessein. Elles nous signalent la mesure de toute l’imperfection de nos simulacres. C’est pourquoi il faut encore préférer la solitude des montagnes à la foule des villes où douceur et justice sont impossibles.

38-

Le choix, celui tant prisé par nos démocraties libérales, n’est pas affaire de justice. Choisir, et donc exercer son libre-arbitre, c’est déjà être injuste.

39-

Beaucoup prétendent voir au-dessous et au-travers de nous. Nous, nous courbons l’échine et montrons la gorge, nous nous évertuons à ce que cette transparence convienne à la vanité de l’autre de peur que, s’il finissait par ne plus voir au-dessous et au-travers de nous, il en vint à regarder ailleurs. Mais alors, s’il regardait ailleurs, n’aurions-nous pas le champ libre ? Le regard transperçant de l’autre n’est-il pas notre limitation ? Pourquoi l’accepter, voilà la véritable question et tout le mystère.

40-

Si nous avons besoin d’un renouveau culturel, c’est bien parce qu’à l’heure actuelle nous sommes incapables de transformer notre environnent (matériel, intellectuel, virtuel) en inspiration. Notre environnent ne nous inspire pas, au mieux, nous le subissons. Mais alors, comment le transformer ? Comment peut-il de nouveau nous inspirer ? Comment faire vivre un environnent baigné et imbu de pauvreté, de détresse, de distractions et de bruits ? Comment transformer un environnent ignoble pour le rendre viable ?

41-

Je me souviens, j’étais la fille de l’air,

Maudissant la gravité, l’élément était mien,

Nulle nostalgie n’y faisait foi, seul l’horizon silencieux aux contours limpides.

42-

Méprise des vanités : La question n’est pas, qu’a-t-on a prouver et à qui ? Les buts qui sont des jalons ne font qu’enfler nos poitrines et nous poussent sans cesse hors de nous pour finir par nous faire vivre au travers de l’œil d’autrui. La question est, comment prouver ce que nous avons à prouver ? Par là se créer une éthique de vie, un enrichissement plutôt qu’un abandon de soi.

43-

Nous avons certes grandi dans les idéologies post-guerre-froide, les idéologies démocratiques initiées comme des mouvements de libération après les horreurs qu’ont vécu nos grands-parents, les Gorbatchev, les murs de Berlin, les Mandela, les Working Girls. Au niveau diplomatique, politique, populaire, notre monde n’était plus celui de nos grands-parents, plus celui des peurs, mais plutôt celui de l’audace.

Mais en devenant obligation et conduite morale, cette audace est devenue embarras. « Ayez de l’audace », voila l’impératif dans lequel nous avons grandi. Quant aux paralysés de l’audace ? Tant pis pour eux, leur paralysie n’empêche pas les autres d’en avoir, de l’audace. Mais l’audace n’est pas liberté. Elle prend la liberté en otage et, armée de sa conduite morale, elle la tient à bout portant. Écraser l’audace (à défaut de l’infâme, nos ambitions sont bien moindres, nos ennemis plus doux, ne parle-t-on pas de « soft power » ?), qu’en a-t-elle à faire puisqu’elle s’occupe de flinguer la liberté. L’audace nous donne l’illusion de faire des choix de vie alors qu’elle nous enferme dans une prison douillette sur les murs de laquelle le mot liberté est reproduit à l’infini.

44-

Toute dépression s’accompagne d’une perte de dignité, d’une perte de noblesse d’esprit, de grandeur d’âme et de puissance du sentiment. Toute dépression doit être détruite.

45-

Les étapes butoirs, forcées ou bien qui s’immiscent sous notre peau, sont-elles inévitables ? Les anniversaires, par exemples. Chaque année, le bilan ne s’impose pas, bien sûr, mais il est là, quand bien même, qui nous regarde, qui pèse de tout son poids sur nos épaules courbées, spectral. On a beau se moquer des anniversaires, chaque anniversaire (l’événement ?) fini par être incontournable : il s’impose à nous. Tout d’abord, nous faisons en sorte de l’ignorer, « vous savez, moi, les anniversaires, ça ne me fait pas beaucoup d’effet, en fait, pour tout dire, je m’en fiche ». Et puis on se retrouve seul. Impression qu’il faille faire quelque chose pour marquer le coup, quelque chose de spécial, d’inhabituel, juste pour soi. Mais quoi ? Comment créer l’événement quand on s’en fiche ? Il n’y a guère de choses qu’on se refuse pendant le reste de l’année qu’on puisse vouloir exceptionnellement, si ce n’est une chose que, somme toute, on ne désire pas en premier lieu. Comment créer l’événement, pour soi ? On hésite, on entre dans un café, puis dans un autre, une tasse de café-au-lait, c’est ça, quel événement ! On passe comme ça la journée à se demander comment on pourrait la faire unique, grande, à la hauteur des âges qu’on a patiemment accumulé sans broncher. Après tout, ces années n’ont pas été trop mauvaises, on a cultivé des rapports plutôt convenables avec sa famille, peut-être une relation amicale, amoureuse ou de compagnonnage plutôt satisfaisante,  clos certains projets. Après tout, ces années ont été à la limite de la nullité et du rien. Et puis on se dit que ce qu’on a accompli à 40 ans, on aurait tout aussi bien pu l’accomplir à 20 ans, ou l’inverse, peu importe, juste une question d’opportunités, de coïncidences, de hasards, rien dont on puisse se gratifier. Les choses auraient très bien pu être différentes, on aurait très bien pu mieux faire, ou moins bien. C’est à l’avenir qu’on pense quand on pense au passé. Et maintenant, le poids des années nous pèse, on digère mal son café-au-lait, on n’aurait pas dû, on n’en voulait même pas vraiment. Continuer, juste continuer malgré les étapes butoirs, forcées ou bien qui s’immiscent sous notre peau.

46-

Face à notre propre existence, il y a une décision à prendre d’où découlera notre bonheur ou notre culpabilité. Soit nous nous satisfaisons, soit nous regrettons. Entre les deux, il n’y a que des choses qui n’en sont pas. Fondamentalement, notre décision impose l’histoire de notre vie face à nous-mêmes.

47-

Si la nature ne connait ni bien ni mal, si elle est amorale, alors quelle est le rôle de la culture dans les sociétés humaines ? Sert-elle à canaliser nos vices et nos vertus ou les crée-t-elle ? Que pouvons-nous attendre de la culture, mise à part la réfutation d’une chose trompeuse qu’on nomme « nature humaine » ? Produire l’illusion ? Puis détruire l’illusion ? Maximiser la nature ? À quoi bon la culture. Si la culture est inhérente à l’être humain, alors elle devrait elle aussi ne connaître ni bien ni mal.

48-

Dans la solitude, comment pouvoir structurer nos vies ? Lorsqu’autrui n’existe plus comme réalité pour servir de référence (ou catégories comme dirait Kant), comment pouvoir encore utiliser notre liberté ? Pour finir, cesse-t-elle tout simplement ?

49-

La moralité (athée) et la raison prescriptive ont besoin de la société. Il n’y a pas de moralité (ce qui ne veut pas dire volonté) ou de raison (ce qui ne veut pas dire raisonnement) en-soi. Seuls, nous sommes immoraux et irraisonnables.

C’est donc la solitude qui nous permet de penser nos actes hors de toute morale, hors de toute raison prescriptive. Pour finir, ce que nous faisons seuls, nous nous devons de le faire car tel est notre volonté. Lorsque nous faisons en société ce que nous n’accepterions pas de faire seuls, alors nous aliénons notre volonté. Notre liberté n’est plus. Il faut savoir mettre un terme au faux dualisme société-solitude.

50-

L’infini est une grève que nous nous construisons, jonchée de nos démons. Nous n’en sommes jamais à la hauteur.

Nous devons pourtant faire face à nos démons : ils nous l’imposent. Nous le pouvons, c’est en les encerclant dans le langage que nous saurons clamer nos victoires.

51-

Pour beaucoup, l’existence se résume à s’occuper en attendant la mort. Il est bien rare qu’on accorde à la vie son dû et cela largement parce que la morale, fut-elle athée, nous l’interdit. Travailler et ne pas vivre, consommer et ne pas vivre, organiser, prioriser, évaluer et ne pas vivre.

52-

La blessure qu’on ne cesse de panser nous rappelle sans cesse notre doute face à l’existence. Nous posons la question tragique: pourquoi être plutôt que pas ? Pour sûr, c’est un fait. Cependant la question n’est pas pourquoi être mais : comment être ? C’est en répondant à la question du comment qu’on évite l’aspect moribond de l’existence. Si le pourquoi (question à laquelle il n’y a pas de réponse) impose la vie comme fardeau, le comment la libère. Elle s’impose alors à nous et nous révèle notre propre pouvoir.

53-

Dans le spectacle de la tristesse de nos mères, c’est toute la tragédie humaine qui se joue devant nous ; elle est insupportable parce que nous sommes humains, tellement humains. Parfois, nous pouvons rester en vie simplement pour que la tragédie humaine ne se joue pas.

54-

Les relations intimes (amours, parentés, amitiés) nous imposent l’existence comme devoir, or nous ne devrions rien imposer à l’existence car c’est elle qui est notre volonté, elle est nous, entièrement, elle est notre nécessité.

55-

Conseil aux solitaires : Souriez en toutes circonstances, vous passerez alors inaperçus, mais gardez-vous bien de rire car alors soit on vous enlèvera votre précieuse solitude, soit on vous isolera de force.

56-

Pourquoi se torturer à trouver une réponse à la question qui sans cesse nous est posée : « Mais, que voulez-vous à la fin ? Qu’attendez-vous de la vie ? ». Cette question n’est pas liée à l’action mais à la connaissance de soi. Or ceux qui pensent cette question conçoivent le choix comme nécessité alors qu’il n’y a aucune nécessité à choisir, c’est le processus de connaissance de soi qui nous commande nos actes. Pour ceux qui n’y comprennent rien, ceci peut passer pour de l’oisiveté.

57-

Vouloir choisir, c’est vouloir la fin (la causalité de la cause finale, finis est causa mediorum ad finem). En voilà une pensée moribonde !

58-

Nous passons notre vie à la recherche du bonheur tout en sachant que le bonheur se résume souvent à une vie qui a un sens (a meaningful life). Il y a quelque chose de bancal dans cette idée. En somme, chercher un sens à sa vie, voilà ce qu’est la recherche du bonheur, alors que le bonheur, c’est trouver un sens à sa vie. Et alors quoi ? Pour réaliser que notre vie, en elle-même, n’a pas de sens, du moins pas d’autre sens que celui qu’on lui donne ? Nous nous fatiguons pour rien.

59-

« Chercher un sens à sa vie, c’est ça qui est important ». La bonne affaire, et alors quoi ? En voilà un conseil inutile. Ceux qui le livrent en prétendant qu’il s’agit là d’une sagesse feraient mieux de se taire car c’est une sagesse de poltron.

C’est adopter une certaine forme de vie, une éthique dirait-on, qui nous mène à produire une vie qui a un sens. Notre éthique fait de nous ce que nous devenons. Pour devenir plus fort, plus grand, plus indépendant (en somme, plus libre), nous nous devons d’adopter une éthique qui nous amène à la hauteur de notre vie à venir, de notre devenir. Cette éthique dépend de notre volonté et de notre seule volonté. Les grecs, en défiant leurs dieux, se sont donnés une éthique sur-divine. Mais pour nous, les dieux sont déjà morts, alors que nous reste-t-il pour instruire notre devenir? Nous ne pouvons souhaiter une puissance qui rivalise les dieux étant donné que ceux-ci ne sont plus. Ne nous reste-t-il qu’à souhaiter une puissance qui rivalise les hommes afin de mesurer notre volonté ? Tout comme les dieux, ceux-ci ne sont plus. Se mesurer au sens lui-même ? Mais alors, quelle éthique ? Seule une vie créatrice peut créer du sens, un sens pour nous-mêmes. Il nous reste donc à produire une éthique créatrice pour créer un sens nouveau, unique, grand, un sens indépendant à notre vie. Il nous faut une nouvelle éthique (et non une nouvelle sémantique) pour créer un sens nouveau. Une nouvelle éthique, c’est-a-dire quoi faire pour créer du sens, une éthique générée par une certaine philosophie de l’action. Se libérer d’une culture qui prend tous les sens en charge, pour nous, si bien que notre éthique en devient impraticable. Refuser que le virtuel prenne tous les signes en charge, pour nous, si bien que notre éthique en devient illisible. Faire des expériences différentes de soi-même pour ajouter de nouveaux sens pour soi-même et non pas nécessairement de nouveaux sens de soi-même. Parfois, il faut savoir s’oublier pour vivre un peu plus.

60-

Pourquoi la découverte de notre propre force nous est-elle aussi souffrance ? Seule la consistance est valorisée, c’est-à-dire la tenue de soi sur le long terme, la performance du même et de l’unique, le pouvoir d’être un individu et d’être indivisible. Or certains d’entre nous sont sans arrêt divisés, ils sont des inconsistants-nés qui passent d’une chose à l’autre, qui se sentent vivre dans le déplacement. La consistance enveloppe toutes nos valeurs positives: la confiance, la fermeté, l’autorité, la stabilité, l’équilibre. L’inconsistance, c’est-à-dire le déplacement, enveloppe toutes nos valeurs négatives : la méfiance, le doute, le scepticisme (ce scepticisme vulnérable à toutes les nouvelles idées qui se présentent), l’instabilité, le déséquilibre. Notre force, ce qui nous fait vivre, ce qui nous propulse, n’a aucune place dans la morale sociale si ce n’est sur le banc des accusés. Comment faire de notre force une puissance alors que dans le carcan des valeurs sociales elle est notre faiblesse ?

61-

Plutôt que de nier le scepticisme ou de le bannir, la question devrait se poser de savoir comment vivre maintenant que les hypocrisies de la morale chrétienne ont été dénoncés (par exemple, le mythe de l’altruisme et du désintéressement) ? Comment être moral alors que Dieu est mort ? Comment être bon et heureux aujourd’hui (la question du pourquoi est hors de propos, on ne demande pas « pourquoi les roses ? » alors à quoi bon demander « pourquoi la bonté ? » ou « pourquoi le bonheur ? »)?

62-

Rien, autour de nous, ne nous incite à vivre si ce ne sont que de rares occurrences. Sans celles-ci, nous sommes assiégés par la mort, tout, autour de nous, est élevé en guise de célébration moribonde comme autant de petits objets plastifiés et inutiles qui nous réduisent à faire les bêtes. Continuer à vivre et célébrer cette vie malgré tout, le voilà le vrai courage, le voilà le véritable gain de nos vies.

Il fut un temps où la morale spirituelle (c’est-à-dire l’esprit religieux) était ce monde moribond. De nos jours, c’est le monde matériel que nous nous sommes crées qui est devenu ce monde moribond. Nous avons su spiritualiser ce monde matériel si bien qu’il n’existe à présent qu’au travers d’une morale qui n’est non plus religieuse mais sociale.

63-

La vie, cet état de santé de corps et d’âme, n’est pas un dû, elle doit se gagner chaque jour. Elle est la lutte d’un ethos et non pas la victoire d’un pathos.

64-

Erreur en la personne : Le « tu » qu’on nous adresse nous assassine. Dans les louanges ou dans les châtiments, il nous anéanti, il nous élimine. Entrons en résistance, nous ne pouvons tout de même pas porter le fardeau de l’injustice des autres !

65-

Certains d’entre nous sont en constante errance, égarés, sans nul part où poser leurs bagages dont, par ailleurs, ils sont dépourvus. En fin de compte, une errance vide. Nous obtenons certaines choses tout en croyant mettre fin à notre errance, nous cherchons parfois, et d’une certaine façon, quelconques appuis identitaires (un emploi, un diplôme, une amitié, une nation). Déracinés ? Certes, mais aucune racine ne semble jamais avoir véritablement existé. Nous errons, égarés. Aucun point d’ancrage n’est imaginable ni pensable sans consentir à nous duper, sans nous aliéner de bon cœur. Nous errons, égarés. Egarés non pas dans les ténèbres mais dans le trop plein de lumière. Nous errons, aveuglés.

66-

« Je n’ai pas la rage en moi, je suis rage » : Chercher à comprendre cette rage, chercher à se comprendre, n’est rien d’autre que lui/se donner une légitimité. Pourtant, ni elle ni nous n’avons besoin de légitimité puisque nous sommes, un point c’est marre.

67-

La dépression, c’est le renoncement au sens commun (Thomas Reid) sous la sauce de l’assentiment. La dépression, c’est donner raison à Dieux plutôt qu’à l’humain.

68-

Pourquoi présumerions-nous que le monde extérieur et l’expérience que nous en faisons puissent corrompre la grâce originelle qui nous habite alors qu’il se pourrait très bien que, pour beaucoup, nous ayons à vivre chaque jour sans jamais être touchés par cette même grâce ? Pourquoi présumerions-nous que la bonté qui nous habite puisse être corrompue par l’extérieur, de l’extérieur ? Pourquoi se considérer comme l’immaculé entaché uniquement parce que nous avons été, une fois, enfant? Et cette corruption, n’est-elle jamais rien moins qu’une volonté ? Car il n’y a ni bonté ni malignité qui ne soit voulu en premier lieu. Il n’y a pas d’innocence perdue, il y a d’innocence que voulue.

69-

Comment en est-on arrivé à considérer le questionnement éthique (comment vivre ?) comme pathologie (dépression) ?

70-

Nous nous sommes entourés de tant de futilités que notre vie n’est plus qu’une aire de loisir dans l’antichambre de notre mort.

71-

Ce sont dans nos arrière-mondes que nous menons nos luttes les plus féroces, sans relâche. Là se trouve notre mémoire, notre passé, notre « avenir », notre morale. Là se trouve notre soleil noir. Ces arrière-mondes n’existent pas, ils ne sont que de l’ordre de la représentation, tellement de l’ordre de la représentation, et pourtant, ils calquent l’ordre du corps biologique au point d’en devenir des buts et des fins. Pour ces arrière-mondes, nous avons encore l’Homère de l’Iliade et le Nietzsche de Par-delà Bien et Mal.

Dans notre monde, nous ne menons aucune lutte car il n’y a aucune résistance. Tout y est manifestation. Là se trouve notre regard sur cet arbre, nos jambes en mouvement. Ce monde-là est de l’ordre de l’étant, il est de l’ordre du corps non pas physiologique mais physiophilique. Pour ce monde-ci, nous avons encore le Nietzsche de Zarathoustra et le Bouddha.

72-

Pourquoi, comme sous le coup de marteau de la madeleine, nos mondes cèdent-ils toujours à nos arrière-mondes ? Notre étant aux représentations ? Quelles forcent ont-ils pour ramener sans cesse la manifestation au même de la représentation, hors monde ? Quelle est cette force ?

73-

Nos sociétés ne nous permettent pas d’être bons envers nos enfants. Nous sommes à la fois trop meurtris et trop incapables de clairvoyance.

74-

Notre problème est largement un problème de compréhension : qu’est-ce que nous essayons d’accomplir en tant que société ? Mais il est rarement question de fins : les motifs sont souvent rétroactifs, notre compréhension est une compréhension réactionnaire, l’accomplissement n’est qu’un effort de seconde main où nous intégrons ce que nous faisons dans le connu, toujours déjà dans le scenario des finis.

75-

Vient un jour où nous réalisons que la vie ne nous apportera pas tout ce qu’elle avait su promettre. Comment continuer après cela ? Comment et quoi réinventer ?

76-

Il arrive que nous ne puissions pas mourir parce que mourir hanterait ceux qui nous veulent en vie. Alors ceux-là deviennent notre croix. Et pourtant, nous sommes seuls, toujours. Peut-il exister plus grande injustice ? Ni liberté, ni justice. Vouloir (et demander) l’un ou l’autre est une absurdité qui va à l’encontre la vie. Notre soi-disant condition humaine est de n’être ni liberté ni justice, c’est là notre point de départ.

77-

Aujourd’hui, la mélancolie est traitée comme une anomalie dans l’équilibre de nos humeurs, une défaillance dans l’équilibre de nos hormones. On y applique un jugement de valeur. Mais si nous mettons ce jugement de côté, ne pourrions-nous pas voir la mélancolie comme une forme de mutation, un changement qui se produit dans la profondeur de l’être postmoderne et qui nous rend plus sensible au monde qui est notre, qui nous rend plus à même de percevoir notre monde et de l’embrasser ou de le rejeter selon cette capacité évolutive de notre perception ?

78-

Ma mère m’a appris que les matinées étaient les plus importants moments de la journée, le système éducatif quelles étaient faites pour l’étude. Comme ma mère avait raison et comme l’école avait tort.

79-

On voit tant de gens faire montre de bêtise à force de richesse, mais jamais à force de pauvreté.

80-

Tout instinct de survie nous pousse sans cesse à des épreuves méditatives, à l’établissement de l’attention, à la soi-disant culture mentale, un endroit de liberté et de création, un endroit de plénitude, un endroit où soi n’est pas mais l’existant est tout.

Là est un bonheur qui engendre nos vertus (l’exigence de lecture ou la marche par exemple), là est le bon. Alors que là où ce qui va à l’encontre de notre bonheur engendre nos vices (la cacophonie générale, l’excès, l’apathie), là est le mal.

Voilà qu’une éthique se dessine : nous ne devons vouloir que ce que nos affects nous dictent parce que là est notre bonheur. Le mal-être, la dépression, le moribond sont la négation de cette volonté. La liberté et le bonheur imposent des devoirs… envers soi-même. Au fond, en cherchant à se respecter, nous sommes tous des salauds existentiels. Soit.

81-

Nous aimons nos imperfections parce qu’elles nous permettent d’accepter notre propre existence, nous les cajolons, nous les caressons et puis nous nous vautrons dedans. Nous ne réalisons pas qu’elles finissent par nous commander, que nous finissons par les élever en idéal, que ces imperfections finissent par devenir nos nouvelles perfections. Si nous voulons les préserver comme notre capacité à accepter l’existence, notre existence, alors il faut nous imposer des perfections autres, voire même des perfections assez éloignées pour n’être jamais atteintes.

82-

Nos décisions et opinions sont, sauf dans certains cas précis, presque toujours le fruit du hasard. Non pas parce que nous sommes indifférents mais parce que toutes les causes que nous assignons à nos choix, décisions, opinions, excluent toujours toutes les possibilités que nous ignorons. Comment trouver un but dans une existence où règne le hasard lorsqu’on est dépourvu de croyance ?

83-

Le bel esprit européen, l’esprit de Voltaire, l’esprit libre, cet esprit s’éclipse aujourd’hui au profit des esprits de clocher, une tristesse, une amertume, une grisaille envahie une Europe qui déjà n’est plus. Quoi qu’il en soit, nos contemporains ne la méritent pas, ils sont eux-mêmes tristes, gris et amères. Penser pour soi, ça n’est pas juger.

84-

Que parler semble futile. Le silence n’a pas lieu de cité entre gens de bonnes manières alors parler en devient l’antidote, non pas quelque chose qui émane d’un besoin de dire mais quelque chose qui brise et contredit l’horreur du silence. Dans cette brisure, ce que nous disons a très peu d’importance, c’est la brisure (ne dit-on pas « briser le silence » ?) qui compte. Alors parler doit être une mesure de légèreté pour ne pas distraire son interlocuteur de ce qui lui importe le plus, c’est-à-dire pour ne pas le distraire du succès de la brisure. Parler ne doit pas faire basculer dans l’horreur du contraire, dans l’horreur de la recherche de la parole pleine. Le but du langage se réduit alors au rôle d’une musique d’ambiance : il nie le silence et est insignifiant par lui-même, il n’est que l’autre du silence, réduit à un outil de pacification.

85-

Dans la mélancolie, le désespoir n’est pas notre, nous n’en sommes que les simples spectateurs et témoins. Aux centres des villes, ils crient leur désespoir d’être différents, dans l’excentricité des villes, villes de banlieue, dortoirs ou résidentielles, ils crient leur désespoir d’être assimilés, à l’identique. Dans la mélancolie, nous sommes témoins d’un désespoir monochrome.

86-

La morale qui domine nos vies est, pour nous, une morale libérale inactuelle selon laquelle la légitimité de l’intérêt de chacun se trouve dans le fait qu’elle aspire à servir l’intérêt de tous. Cet avorton séculaire de la morale chrétienne est à mourir de rire si toutefois nous arrivons encore à avoir de l’humour dans notre miséricorde quotidienne.

87-

On le sait, ce qui nous ronge, c’est la laideur. La laideur de la rue, des magasins, des objets, des bâtiments, des parcs. On le sait. Le mystère, c’est pourquoi nous l’acceptons encore, cette la laideur.

88-

S’il y a des choses que nous ne comprenons qu’en marchant, il y a aussi des choses que nous ne comprenons que dans la maladie. La maladie n’est ni faiblesse, ni tristesse, elle n’est qu’une autre façon d’accéder à la compréhension.

89-

Nous nous faisons des illusions si nous croyons que la vie a quelque chose à offrir : c’est à chacun de tout créer.

90-

Nous continuons d’exister moins par volonté que par habitude. L’habitude a besoin de satisfactions simples, journalières, interrompues, puis répétées.

91-

La souffrance, tant qu’elle n’est pas imposée par autrui, est fille de l’existence. En vie, tout n’est qu’inconsistance, qu’impermanence, qu’insatisfactions déjà troublées. Mais nous devons vouloir notre destin car c’est bien là tout ce qui reste notre. L’insatisfaction et la souffrance sont ce que nous donne notre existence. Vouloir le contraire est la nier.

92-

Nos désordres personnels sont si grands qu’ils nous paralysent. Nous n’arrivons pas à pourvoir vivre dans « le monde », « la société », « l’économie », « la culture ». Y-a-t-il encore de la place pour une existence hors l’absolu ?

93-

Sourire nous permet de passer inaperçus dans un monde qui nous est étranger. Un conseil cependant, souriez avec un léger bruit, les sourires silencieux inquiètent tout monde étranger à soi.

94-

Pour certains, toute chose acquise, comprise, lu et expliquée s’oublie au fur et à mesure qu’elle ne fait que transiter. Ceux-là n’accumulent pas de connaissances et ne les transforment nullement. Mais en se faisant, ces connaissances les transportent, les mènent en d’autres lieux, les déplacent, les font circuler, ils leur permettent une certaine légèreté.

95-

Comment vivre dans une époque où culture et simulations ne sont qu’une ?

96-

Certains embrassent une religion parce qu’ils croient en la vérité de certaines valeurs que cette religion défend. Mais s’ils croient véritablement en ces valeurs, pourquoi ont-ils besoin d’une religion ?

97-

La vie et la mort ne sont qu’une en nous. Nous vivons notre mort et ne vivons plus tout à la fois. La fine ligne qui les sépare n’existe pas et jamais elle n’existera.

98-

Nous luttons sans cesse pour rester en-deçà sans se sentir en-dessous.

99-

Quiconque ne sait être seul ne mérite notre confiance.

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