Aphorismes sur l’alterite

1-

Nous fluctuons sans cesse entre apologie de l’idéalisme (comme vision de soi) et apologie du matérialisme (comme condition sociale), quoi de plus normal. Cependant, nous savons également que jamais cette fluctuation ne pourra être résolue, les deux apologies se trouvant sous le coup d’une lutte constante. Pour certains, cette lutte constante constitue le mouvement (Marx, Hegel), alors que pour d’autres, elle est source d’épuisement ou de paralysie et devient elle-même une lutte à combattre.

2-

Or, deux voies royales mènent hors de l’altérité pure : 1- la transcendance (exit par le haut) ; 2- le nihilisme (exit par le bas). Mais le problème reste que ces deux voies sont elles-mêmes altérité pure. Somme toute, sortir de l’altérité se résume à y ré-entrer par symétrie opposée. Si l’antidote est contenu dans le poison, c’est donc l’antidote qu’il faut repenser.

3-

Il est alors légitime de se demander si la troisième voie qui nous permettrait de sortir de l’altérité peut véritablement être distincte. En d’autres termes, même si l’altérité peut être transcendée dans une œuvre ou un acte créateur par exemple, cette nouvelle possibilité ne s’accoquine-t-elle pas toujours nécessairement à une autre altérité ? Et cette autre altérité, si elle n’existe pas déjà, n’est-elle pas inévitablement et simultanément produite le long de cette même œuvre ou acte créateur comme présence spectrale ?

4-

La polarité est notre prison. Notre pensée fonctionne sur le pouvoir généré par la polarité puisque l’intelligible est ce qui crée son autre (l’unique et son autre). En revanche, la vie, elle, est multiple : elle n’est pas limitée à la polarité, elle est la surface sur laquelle l’unique se construit. Dans tous les cas, la polarité est notre prison.

5-

Peut-on se libérer de cette polarité ? Qu’est-ce qu’un esprit libre ? Comment s’en libérer ? Par volonté ou par action créative et fondatrice ? Et puis pourquoi vouloir s’en libérer ? Pour assouvir une divinisation de soi, par vanité ? A-t-on dépassé la polarité lorsque quelque chose de nouveau émerge, enfin ? Et n’est-ce pas là une ironie que le nouveau ne devient tel qu’une fois qu’il est reconnu, c’est-à-dire connu à nouveau, une fois qu’il n’est plus autre ?

Voilà des questions que nous nous posons plusieurs fois dans une vie, sous une forme ou une autre. Ce sont des questions récurrentes qui nous ensevelissent dans les pièges de la pensée et érigent sans cesse des murs à abattre. Ce sont des questions qui se redécouvrent, virginales à l’esprit, uniquement parce que nous avons également la capacité d’oubli. Aussi, est-ce peut-être cette capacité d’oubli qui rend l’existence supportable.

Mais seul l’esprit oubli. Le corps, lui, est une mémoire vivante, rien de ce qui passe par le corps n’est oublié, tout y est vivant, à jamais. C’est par cette incapacité d’oubli que nous devenons ce que nous sommes, cette incapacité que nous portons en nous et qui nous porte, c’est par elle que nous faisons l’expérience du supportable. Cela, néanmoins, est une affaire de croyance. Le corps, lui, s’en affranchi.

6-

Il n’y a pas de vie qui soit la notre au singulier plutôt qu’aux autres. Ma vie n’existe pas. Il n’existe que la vie puisque seule celle-là nous concerne. Sa singularité n’est pas d’être une parmi les autres, c’est-à-dire une parmi la multiplicité : elle est singulière parce qu’elle nous est unique.

Dans notre rapport au social, nous sommes comme dans un jeu d’enfant. Notre vie sociale se déroule comme ces formes coupées dans le bois que l’enfant essai de faire passer dans les cavités correspondant à chaque pièce. Chaque pièce de bois a sa cavité dans laquelle elle peut se loger confortablement, sans effort. Bien sûr, c’est seulement après plusieurs essais et plusieurs erreurs que, finalement, chaque pièce parvient à être logée dans sa cavité, en douceur.

Il n’y a cependant aucune vérité dans ces pièces de bois, chacune correspond à un masque qu’on peut revêtir pour correspondre à une cavité choisie et s’y caller bien confortablement. La vérité, elle, se trouve dans l’enfant. Sa frustration lorsque les pièces ne rentrent pas dans leur cavité, sa satisfaction lorsque finalement elles s’y logent, son ennui devant la répétition de ce même exercice, puis son dégoût. Trouver la vérité démasquée inspire son dernier sentiment, cette vérité-là est celle qui le fait agir dans une autre direction. Là est son pouvoir. Dans le dégoût, il trouve sa force.

7-

Les animaux peuvent avoir conscience de la vie et de la mort mais ne peuvent conceptualiser l’existence. Il en va donc du devoir humain de comprendre l’existence, que ce soit par le biais de l’art ou celui de la conceptualisation.

8-

L’existence est une affirmation de ce qui est, c’est un endroit bondé où l’animal, le végétal, l’humain, le minéral, le gazeux et l’électrique se côtoient sans fin, tout au plus transformés, morphés, altères. Ils sont du même acabit que le virtuel, l’artistique ou le conceptuel. L’existence est non pas la vie + la mort, mais la possibilité de transformations, de mutations, d’altérités.

9-

Une pensée qui nie la mutation constante des mondes n’est qu’une pensée moribonde.

10-

Le pouvoir de devenir, de notre devenir, est contenu dans notre pouvoir de plasticité, de morphisme. La volonté de pouvoir, c’est aussi la volonté de l’altérité, d’une certaine souplesse d’être, d’une flexibilité, en même temps que d’un grand respect de notre volonté. Fêter l’existence, c’est fêter la mutation (vers le haut comme vers le bas), ce n’est pas faire les choses pour de bon.

11-

Le bon sens : Bien que sa force soit le non-dit, le problème du bon sens est qu’il crée un système maladif dans lequel tout est neutralisé en actions ou pensées modérées. Le bon sens a quelque chose d’encore chrétien en lui. Le bon sens est une pensée qui a peur. Il est fondamentalement négatif et nous apprend ‘to play dead’. En refusant les extrêmes, le bon sens refuse la vie puisque, comme le dit Camus dans L’Homme révolté, à moins de se trouver ou de se paralyser dans l’absurde, nous devons accepter d’êtres des assassins. Nul n’est innocent car l’innocence est impraticable dans l’existence, à moins bien sûr de la nier.

Ce dont le bon sens a peur, c’est de la réalité de la solitude de l’être. La solitude pourrait mener à l’égarement, avec lui au nihilisme, au pyrrhonisme et à la perte de toutes valeurs morales. Pourtant, loin de là, la solitude est le site de toutes les impressions. Si ces impressions forment une vérité directe sur l’être dans son espace, temps et causalité, alors accéder à cette vérité directe implique l’assassinat de l’Autre.

12-

L’équilibre entre les extrêmes n’est qu’artificiellement préservé ; il permet de maintenir la vie sous respiration assistée. On le voit avec la mise en scène de sommets, d’entretiens, de rendez-vous dans l’urgence pour rétablir la balance des économies pendant les crises financières par exemple. L’existence des uns et des autres y est visée. L’équilibre, cet objet de l’idéologie, est le but moribond de toutes les énergies et de tous les efforts. Nous nous précipitons dans l’oubli de nous-mêmes. C’est l’illusion de l’équilibre qui nous trahit.

13-

Pourquoi la vérité importe-t-elle si peu ? Pourquoi est-elle sans importance pour la vie ? Il faut voir chaque vérité comme contenue dans un atome porté par différents corps (individus). Chaque atome possède une vérité dans son noyau mais il possède aussi ses contraires, c’est-à-dire des non-vérités, qui évoluent autour d’elle. L’atome voisin, porté par un autre individu, a aussi pour noyaux une vérité et ses satellites de non-vérités. Pour finir, l’ensemble de ses atomes compose la matière informe de l’humanité dans laquelle distinction entre vérité et non-vérités importent peu en elle-même puisque les deux (vérité et non-vérités) s’assemblent dans sa masse.

14-

Commettre l’assassinat serait-il toucher à la vérité, à l’universel, à l’immuable ? On a tord de croire que tout ce qui peut être assassiné n’est que mythe et qu’on peut en être maître, que tout ce qui peut être assassiné ne peut nous priver de liberté (voir Dostoïevski). Sade abhorre la nature car, comme le dit Camus, « l’attentat contre la création est impossible », là est la limite de notre liberté. C’est un univers froid qui ne peut être abordé que par la mélancolie, notre condition humaine face à l’inhumain. C’est bien par la mélancolie que nous faisons sens de cette froideur de la nature et de la limite de notre liberté.

15-

Vient un jour où chacun de nous voit la lumière sur les parois du font de sa caverne. L’injustice est chose de nature alors que toute conscience est refus de cette même nature. Depuis le siècle des Lumières et le règne de sa raison sur la nature, ces injustices ont été combattues par toutes sortes de poltronneries et par défaut de courage. Mais, sans arrêt, la nature s’impose contre toute conscience, elle déborde par les plus petits interstices de nos êtres, même aux époques les plus vaillantes de ce combat, et on a continué à pleurer les morts et à vouloir aimer nos pères. Les philosophes de la raison nous ont convaincu que les injustices pouvaient être combattues, et, qu’en fait, elles devaient l’être si la nature humaine (avant tout, et pour eux, une nature intelligente et raisonnée) devait être respectée selon les lois de la nature-même. Quelle idée !

Or, croire en cette idée, c’est faire le pari que la raison (c’est-à-dire un attribut de la nature humaine) peut s’affranchir des injustices auxquelles la nature, en générale, nous contraint. Pourquoi s’évertuer à nier les injustices si tout en nous, y compris la raison, nous prouve qu’elles existent et qu’il est vain de les combattre, non pas seulement parce que ce combat nous donne l’illusion trompeuse d’une fin qui peut être accomplie, mais parce qu’il nous pousse au mensonge, au simulacre, au mythe.

L’illusion de justice est ce qui nous détruit parce qu’elle nous fait croire qu’il peut y avoir une fin satisfaisante à notre combat contre l’injustice. Mais le plus dangereux n’est pas cela, après tout, cela est anodin, de l’opium pour les moralisateurs de tout poil. En niant l’injustice par l’illusion de justice et en prétendant que c’est chose possible par la pensée, alors nous faisons deux erreurs :

1ère erreur, de penser que la justice satisfait tout le monde, qu’elle est un fait satisfaisant pour tous alors qu’en réalité elle ne l’est pas (par exemple, les divers faillites des différents types de démocraties dans l’histoire) ;

2ème erreur, de penser que si la justice est chose ou mission humaine, alors la création de l’injustice l’est tout autant (par exemple, les droites dans l’histoire) ou bien penser que si l’injustice est nature humaine, alors la création d’injustice l’est tout autant (par exemple, l’antisémitisme).

Là où nous sommes tous égaux, c’est avant tout devant l’injustice. Changer ou combattre certains aspects de cette injustice peut être un combat personnel et louable, mais lorsque ce combat n’est mené que pour atteindre un juste niveau qui nous permette ensuite de dénoncer cette injustice première, alors que c’est elle qui nous a élevé au-dessus de nous-mêmes, alors là nous cédons à la duperie. Avoir vaincu certaines injustices est une chose, les déclarer injustes en est une autre. Cette égalité devant l’injustice est par-delà bien et mal, elle est extra-morale. Les combattre au nom de la justice est une sottise, les combattre au nom de l’accomplissement d’une volonté est une toute autre chose car la volonté (c’est-à-dire l’expression d’un libre arbitre) est également extra-morale.

16-

Certains poseraient la question : un état de satisfaction est-il désirable ? Si la satisfaction est l’autre, la projection, l’alternative, le non-étant, peut-on, ou plutôt, doit-on chercher à y parvenir ?

Mais voilà plutôt le problème : rien ne nous satisfait et cependant toute alternative, lorsque nous la projetons, s’avère tout aussi insatisfaisante. Devons-nous donc accepter de vivre, sans cesse et jusqu’à la mort, dans l’insatisfaction ? Que faire de ce fardeau ? Question inutile, bien sûr, car Gide nous le dit, il faut apprendre la satisfaction de chaque minute puisque sa nature est de n’être déjà plus là.

17-

L’altérité n’est jamais en l’un et l’autre, elle est toujours entre l’un et les multitudes.

18-

À l’origine de beaucoup de nos malheurs existentiels, il y a la transformation de ce qu’on conçoit comme alternatives en idée unifiée.

19-

Le principal problème psychologique des universitaires ? Le complexe de centralité. Ils doivent être en toutes circonstances à la fois cause et centre.

20-

Le scepticisme est encore un sentiment louable, une victoire sur l’impossible croyance ou l’impossible foi. Mais il faut aussi se faire un devoir de le combattre car il est la raison de notre errance, l’origine de nos renoncements. Le scepticisme ne peut être remplacé que par la maîtrise, c’est-à-dire une assurance d’aplomb là où l’action n’est ni trompeuse ni hésitante.

21-

Il y a parfois quelque noblesse dans notre travail, ni intention égoïste, ni but de gain personnel ; il est parfois entièrement désintéressé. Mais il n’y a qu’en s’isolant que le désintéressement peut s’exprimer, on doit lui fait don de soi. La noblesse ne s’acquière pas en société, elle est déraisonnable puisque sans motif ni but.

22-

C’est dans le choix que s’exprime la petitesse de notre existence morale. Notre volonté, elle, s’exprime dans le manque de choix, elle n’est vivante que dans l’obligation. Une vie sans volonté est une vie dirigée par la morale, elle ne nous appartient plus, elle nous échappe et se meurt.

23-

Pour toute pensée indépendante ou en marge, il existe un mot et ce mot exprime un mal. Ces mots ont su piéger la force individuelle, la force personnelle en chacun si bien que plus personne ne désire être corrompu, et pour ceux  qui le désir, il existe un mot.

24-

Penser la différence, être différent, c’est toujours et encore réaffirmer le même. La création n’y est pas. Mais alors, est-ce vraiment l’être ou le néant ?

25-

On se demandera : Mais alors quoi ? Ni centre, ni périphérie ? Ni norme, ni exception ? Et puis, y a-t-il véritablement quelque chose plutôt que rien ? L’être plutôt que le néant ?

En bon européen, on continuera : Comment, dans ce cas, exister ? Comment être ? Comment être si on ne peut être ni dans le plein ni dans la marge ?

26-

Instinct, impulsion, passion, est-ce là notre seule existence libre ? Sûrement que non puisqu’instinct, impulsion et passion répondent à une nécessité, ils ne sont pas libres, ils sont nécessaires. Alors quoi ? Le mouvement ? Oui, c’est ça, on peut exister librement dans le mouvement. Pas la répétition, ça, c’est de l’ordre du même, bien sûr, c’est encore dans la répétition que se constituent les vérités, ces mêmes vérités qui, avec notre collaboration, nous dominent. Pas le progrès, ça, ce n’est qu’une amélioration à partir du même, une répétition dans l’intensité. Mais le déplacement…

27-

Pas le désaxement (qui implique déjà un axe), mais le déplacement où chaque mouvement se fait par rapport à un autre mouvement, chaque déplacement par rapport à un autre déplacement. Se déplacer, c’est être tectonique.

28-

On a recourt à des mythologies où discours, scénarios, mise en scène déjà déterminés ailleurs (et qu’on nomme parfois « familiers ») sitôt qu’on se trouve dans des situations qui «clochent », lorsqu’on sort ou croit sortir de nos gonds, lorsque ça sonne faux, comme lorsqu’on embrasse pour la première fois un être longtemps désiré et qu’on doit ensuite briser le silence de notre baiser. Ce n’est pas tant qu’alors briser le silence sonne faux, mais plutôt que la situation dans laquelle nous nous trouvons « cloche » alors que la parole n’aurait pas sonné faux s’il n’y avait pas eu de baiser.

29-

La libre-pensée n’est plus une quête significative parce que nous ne cherchons pas la liberté dans un état d’esprit, nous cherchons la liberté dans un sentiment. Nous sommes des libre-senteurs. Le libre-sentiment, c’est celui d’errance, de déplacement, de non-ancrage, d’une impossibilité à l’opinion ou à tout alignement avec une certaine façon de penser, un certain état d’esprit, un point de vue, une ligne de principe. Pour nous, tout cela est non seulement injuste mais aussi mensonger. Être libre-senteur, c’est être nomade, jamais « chez soi », jamais réconforté par la penser d’appartenir (belonging). On ne décide pas d’être libre-senteur, on le devient malgré soi.

30-

Le tout de l’idée est impossible (l’Idée n’est qu’une partie dans une série d’unités), alors que le tout des sens, lui, est possible. Il ne peut y avoir de plénitude que par les sens. Nous pouvons voir, entendre, sentir des choses bien différentes en même temps, alors que nous ne pouvons pas imaginer ou penser deux choses différentes en même temps.

31-

La morale est basée sur la supposition d’une certaine liberté d’action, elle répond donc à une doctrine. La morale nous condamne à être libres bien que nous ne le soyons pas : nul ne peut décider de son expérience.

32-

Les encadrements auxquels nous sommes appelés à nous pliés pour mesurer le mérite (excellence, bonne pratique, polices, protocoles, etc.) ne servent qu’à apaiser notre conscience, tout comme l’alcool apaise nos nerfs. Là se joue notre jugement moral, là se perd la possibilité d’un destin. Mais aucun jugement moral ne peut être entièrement juste.

33-

Cet apaisement de la conscience, c’est lui qui nous conduit à penser qu’on a atteint une certaine objectivité, qu’on s’est rendu le miroir d’un monde tel qu’il est et qu’on en a aménagé les affaires humaines en conséquence. Cet apaisement de la conscience ne commande pas, il n’a aucun pouvoir pour se suffire à lui-même : il est juste non pas parce qu’il est autoritaire mais parce qu’il reflète, comme un miroir. Chacun s’y perd dans tous.

34-

On nous refuse un scepticisme (ho le vilain mot s’il n’est pas cartésien) qui est pourtant partie intégrale de tout éveil critique. Toute notre culture le condamne avec un mensonge : en prétendant que le dogmatisme (qu’il cache sous le nom trompeur de devoir) est au cœur de tout jugement. Elle nous demande : pourquoi douter alors que la solution est si évidente ? Et si bonne ?

Elle nous ment.

35-

D’autres encore nous disent : « à force de douter, on finit par douter du doute-même, en voila un suicide intellectuel » (W. Hamilton), « il arrive un moment dans la vie où il faut croire » (T. Reid). Mais que se passe-t-il si, au-delà de l’impératif moral, nous n’arrivons pas à croire à la croyance ? Se forcer à croire la croyance, n’est-ce pas là un véritable suicide intellectuel ?

Le problème n’est pas celui de vivre dans le doute (outre le fait qu’on ait perdu l’art de l’ataraxie), ni de vivre sans croire, mais plutôt de vivre sans pouvoir croire.

Mais nous le voyons bien, le moraliste, lui, nous dit : « la question n’est pas de savoir si tu le peux, l’impératif est que tu le dois (ou alors que ne verra-t-on le visage hideux du pyrrhonisme se pointer !) ». À celui-là, nous répondons : « je ne dois que ce que je peux ». Notre devoir n’est pas envers quelconque donné, il n’est pas envers ce qui est « plus fort que nous » ou ce qui est irrésistible. Notre devoir est envers notre pouvoir. Se respecter soi-même, c’est vouloir ce que l’on peut. Mais encore faut-il se connaître soi-même… La véritable question est alors : si on ne peut pas croire, alors que peut-on ? Quel est notre pouvoir ?

36-

Nous vivons à une époque médiocre (époque où le sens commun Reidéen prévaut) dans laquelle tout prétend à l’excellence. Comment ne pas être sceptique?

37-

La difficulté qu’on a à choisir vient de ce que le futur, par définition, n’existe pas (il est à-venir). C’est pourquoi cette difficulté trouve un apaisement de la conscience dans la foi, car la foi garantie un avenir déjà présent. Mais alors, pour qui n’a pas la foi… il ne reste qu’à commander.

38-

Trancher à l’endroit de la dialectique est toujours un acte moral (et arbitraire à l’endroit de la vérité). Mais ne pas trancher n’est pas nécessairement immobilisme. Ne pas trancher à l’endroit de la dialectique peut être une suspension active du jugement (et un refus de l’arbitraire à l’endroit de la vérité).

39-

Nos amis libéraux et démocrates nous disent que « personne n’est en droit de juger un autre », ils le disent, « tu ne jugeras point ». Par là-même, ils sont passés maîtres dans l’art du jugement d’autrui.

40-

Jacques Rancière a tord, nous ne nourrissons pas une « haine de la démocratie », mais bien plutôt une incrédulité à l’endroit de la démocratie. Cette incrédulité est toute aussi valable à l’endroit des totalitarismes.

41-

Toute philosophie ou pensée est un exercice de style où se répètent des idées agencées le long de spirales diverses, ordonnées, selon une convention singulière, c’est un exercice de répétition pour son époque. La question du philosophe : comment dire la même chose différemment ?

42-

Il y a une différence entre savoir quelque chose parce qu’on y croit et savoir quelque chose parce qu’on la comprend. La conclusion peut être la même (il n’y a de plénitude que par les sens alors que les idées sont les mêmes) mais la question du savoir (croyance ou compréhension) est différente.

43-

On voit certains retourner tout fait social, politique ou historique rien que pour s’accommoder avec d’autres ou bien pour les contredire, selon leurs « atomes crochus », tout ça aux dépend des faits qui deviennent secondaires alors que ces faits pourraient très bien les libérer du poids de leur injustice.

On voit certains approuver des attitudes qui les contraignent à des obligations impossibles alors qu’ils condamnent d’autres attitudes (ceux qu’ils appellent « les originaux ») sans voir que celles-ci pourraient les libérer du poids de leur être.

44-

Qu’en est-il de notre renouveau culturel? Il est mal avisé, et ceci pour deux raisons. Premièrement, notre soi-disant culture articule la vie de tous les jours comme si ces jours étaient inutiles, c’est une culture de l’oubli et de l’expérience qui est soit une expérience de l’autre, soit une expérience de soi projetée dans l’interprétation préjugée de l’expérience de l’autre. En somme, une expérience de soi comme objet virtuel. Deuxièmement, notre soi-disant culture est détachée de la vie de tous les jours comme objet de désir, c’est une culture qui a valeur d’échange, ou plutôt qui n’est qu’un medium d’échange de valeurs. C’est le sujet produit et producteur de cette culture qui génère le désir. La culture, elle, est vide.

45-

Dans tous les cas, la culture existe aujourd’hui bien souvent uniquement comme prétexte à une subjectivité illusoire, vaine et rabougrie. Elle est rarement dépassement de soi et est tout au plus une excuse pour sa limitation. L’exploitation ou l’usage abusif du virtuel pour exprimer l’ironie de cette limitation de soi a maintenant échoué et n’est plus qu’un produit du même. Nous demandons au virtuel de faire exactement ce qu’on pourrait faire dans le monde réel mais en plus rapide et en moins loin. Le virtuel ne serait plus un nouveau monde mais l’empire du même (un système de control, de police, de morale, d’information). Ce n’est pas qu’il aurait perdu son potentiel de liberté, d’amoralité ou de créativité : il n’en a jamais eu plus que celles que nous pensions toujours déjà possibles dans le monde réel.

46-

Au demeurant, nous faisons aujourd’hui peut-être face à un plus grand danger. Les variations et les particularités sont si vastes qu’une organisation du monde épurée de ses différences (il n’y a plus que la différence) en vient à émerger. C’est une loi évidente de l’économie culturelle que plus il y a de variations, plus l’ordre prend le dessus. Nous entrons dans l’ère de l’empire du même où l’ordre remplace une réalité trop abondante en différences, discontinuités, variations, un empire où certaines valeurs peuvent alors devenir mondiales. On s’en réjouit comme une libération devant une abondance vécue comme une nouvelle contrainte (la pluralité) et comme une incertitude potentielle sur les choix issus des différences. On s’en réjouit comme une libération de ce qui par le passé nous semblait être signe de liberté et qui maintenant est signe de contrainte. On s’en réjouit comme une libération de la peur des grands espaces. Le même, cependant, ce sera la fin du monde comme espace vivant, comme espace changeant, comme espace de volonté.

47-

Les révoltes arabes, tout comme la chute du communisme, n’ont enfanté que du désespoir.

48-

Après les révolutions arabes, nous avons trouvé une valeur rétroactive aux media sociaux. Ils ont cessé d’être une expression vaine de nos égocentrismes les plus ignobles et sont venus à servir l’idéologie démocratique. Par une pirouette où cause et effet ont fini par être inversés, ils sont devenus vertueux.

49-

Quand le paraitre devient l’être : C’est en grimaçant derrière le masque de notre paraitre que masque nous devenons. Nous sommes lui, il est nous. Nous ne sommes que ce que nous paraissons être.

50-

Certains d’entre nous sont incapables parmi les compagnies qu’ils pensent les plus supérieures, et sont affligés parmi les compagnies qu’ils pensent les plus vulgaires. La médiocrité, même, les embarrasse.

51-

Question: Comment, en tant qu’individu, savons-nous trouver une certaine cohérence alors que ce qui nous maintenait jusqu’alors dans un ordre social donné (identitaire social) s’est écroulé ? Cette question nous pousse à admettre que la raison s’est (et devrait toujours être) inclinée devant nos passions puisqu’elle n’a cesse de combattre afin de dominer bien que, toujours, elle réalise sa faiblesse.

52-

Être libre et indépendant, c’est être sans besoin ni devoir de solutions. N’avoir ni besoin (comme les bourgeois cum libéraux démocrates), ni devoir (comme les libéraux démocrates cum bourgeois) de solutions implique que seule la force, le pouvoir (c’est-à-dire ce qu’on peut), nous pousse à l’action.

53-

Nous vivons une époque dans laquelle le succès n’a que très peu d’attrait pour ceux-là qui veulent un ordre nouveau, sauf s’il peut être extrapolé. L’échec nous excite parce qu’il annonce de nouveaux commencements ; l’échec, ce sont aussi les lendemains qui chantent. En claire, nous sommes à la fois lassés et paralysés dans notre douillette torpeur. La vie mise à distance est notre tragédie à nous. Une drôle de tragédie. Un semblant de tragédie plutôt, une tragédie sans force ni pouvoir ; une tragédie qui refuse le tragique.

54-

De nouveau, nous sommes à la veille d’un triomphe des barbares puisque ceux-là se nourrissent de la lassitude et du manque d’inspiration. Ces derniers étant monnaie courante, ils s’enrichissent au point d’en faire déborder leur cagnotte. Une fois ce capital amassé dans les poches percées de nos civilisations, les barbares pourront enfin passer à l’action.

55-

Ce sont tous ces indignés qui défendent un civisme post-apocalyptique qui empêchent un inévitable nouveau commencement. Plus tôt les barbares se seront-ils exprimés, plus tôt pourrons-nous aspirer à la vie, le masque à oxygène des indignés n’étant rien d’autre qu’une contribution morale à la lassitude générale.

56-

Question, cependant : D’où viendra ce nouveau commencement, cette aurore, ce changement ? Pas des plus démunis (nous sommes soit trop désorganisés soit trop modestes). Pas des classes moyennes qui sont aussi des classes laborieuses, elles se vautrent dans la lassitude comme la marque de leur réussite, par luxure. Par les riches ?? … Le changement ne peut venir que des barbares, il ne peut venir qu’avec les sagesses barbares.

57-

Certain ont cru à la nouvelle Europe, celle pour laquelle ils ont donné leur assentiment lors du referendum sous Mitterrand. Pour cette génération, ce referendum était aussi leur premier acte citoyen. Bien sûr, ils voyaient bien que l’unité n’était pas le but (les histoires, les langues, les cultures toutes différentes devaient être préservées dans leur singularité et non pas anéanties sous une monocratie culturelle). C’était plutôt l’ennui face à une situation statique, amorphe, vieillotte qui les a poussé à voter en faveur d’une union européenne, l’idée que quelque chose allait se passer dont on n’avait pas encore complètement anticipé le scenario, enfin. Ils furent naïfs, ils crurent à la tombée des simulacres comme on croit à la tombée des étoiles.

Ceux-là se retrouvent aujourd’hui dans un état d’excitation et surement de naïveté similaire face à la crise d’une Europe démocrate et libérale accomplie, cette Europe de l’idéologie vertueuse. Et pourtant, ni la démocratie, ni le libéralisme ne caractérisent notre Europe (on se trompe si on croit que tous les pays à l’est de l’axe Rome/Berlin peuvent être ignorés), ni avant, ni maintenant. À présent, on le sait et tout est à recommencer à partir d’un mythe en ruines.

Mais, cependant que l’Europe démocrate et libérale est en ruines, les frontières, les langues, les cultures et l’esprit des lois restent distinctes dans l’esprit des peuples. Ce sont les vieux mythes qui semblent émerger de ces ruines. Avec eux, les vieux démons : nationalisme, xénophobie, sectarisme. La résurgence des vieux démons de l’Europe n’est imputable à nuls autres qu’aux démocrates et aux libéraux eux-mêmes et à leur incompétences, poussés qu’ils ont été sous l’attraction d’un aristocratisme politique et d’un junkerisme technocratique dignes d’un vieil ordre qu’eux-mêmes dénonçaient à mi-mots.

Aujourd’hui, nous ne reconnaissons pas les nations mais nous avons tout autant de mal à reconnaitre l’Europe, et pourtant, sa culture… là est sa vraie promesse… Nous ne reconnaissons que les endroits physiques qui nous font vivre, ce sont nos seuls territoires, nos seules allégeances : un bureau, le Creux de Branvaux, une cuisine, Dumgoyne…

Et cependant, certains endroits ont une certaine splendeur et magnificence Européenne, prenons par exemple les Highlands écossaises. Les considérer comme l’essence dramatique de l’Écosse est une erreur, un scandale. Leur splendeur est européenne, dans l’isolement de l’Écosse, elles ne sont rien, elles ne font pas partie de cette puissance matrice apatride érigée partout par les vagabonds d’Europe. Dans l’isolement de l’Écosse, elles ne sont que ce petit arrière-jardin d’une nation désespérée. Abolir leur splendeur de la sorte est un scandale. Partout, au travers de l’Europe, il y a pour chacun de semblables poches de territoires apatrides, nos seules allégeances. Il en est de l’Oural comme il en est de l’Écosse.

58-

L’Europe post-impérialiste a crée une dialectique identitaire moderne et unique : Identité-fluide / Identité-rigide.

L’identité-fluide est celle qui s’étend du cosmopolitisme voltairien jusqu’au trans-nationalisme, au polysocial, à l’inter-culturalisme, en un autre terme, à l’européanisme.

L’identité-rigide est celle qui découlent des chutes successives des divers empires européens et des unifications nationales depuis Mazzini jusqu’au nationalisme et à l’exception culturelle, en d’autres termes, à l’état-nation construit sur la nostalgie impériale.

Dans notre Europe d’aujourd’hui, l’identité-fluide prévaut. Elle prévaut avec force, avec distinction et avec contrainte, mais elle ne prévaut que parce qu’elle n’est qu’une autre forme d’identité-rigide. Le problème de l’identité-fluide est qu’elle n’a pas su dire non au pouvoir, et ceci au détriment même de sa force. L’identité-fluide n’est pas seulement devenue dominante (plutôt que motrice), elle s’est aussi mise à dominée. Pire encore, c’est elle-même qui a conceptualisé et articulé la critique de l’identité-rigide, c’est elle qui en a produit son histoire et donc crée les structures par lesquelles une critique de l’identité-rigide l’a relégué au stade premier du progrès des sociétés européennes. Le problème de l’identité-fluide est qu’elle a cherché à dominer plutôt que d’apprendre à se dominer. L’identité-fluide doit rester libre pour ne pas devenir une autre identité-rigide.

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Morale d’aujourd’hui : Sous le couvert des « compétences » professionnelles requises pour des emplois rares et désespérément recherchés par la jeunesse, leur est donnée une direction d’attitudes et d’aptitudes* à la vie sociale qu’ils ne peuvent contester car leur vie professionnelle en dépend. Toute organisation qui emploie la jeunesse non pas pour ce que la jeunesse sait faire mais pour ce que cette organisation croit que la jeunesse est (disponible, malléable, gouvernable), tue les poussins avant même qu’ils aient pu briser leurs coquilles. Dans ce genre de morale, « on assiste aujourd’hui à une sorte de sacrifice de dépassement de soi et de martyre » (Nietzsche). À ceux qui disent « c’est comme ca, c’est la vie », il faut dire « non », car ceci n’est pas la vie.

* Ici un exemple des compétences requises pour un poste de diplômé universitaire:

– privilégier les clients

– promouvoir des relations professionnelles saines

– partager les savoirs

– s’adapter à de nouveaux environnements de travail

– développer les compétences de ses collègues

– influencer

– défendre les buts de l’organisation

En résumé ? Se nier au jour le jour pour le bien des autres et d’une entité directrice inhumaine (l’ « organisation »). Les compétences professionnelles requises sont celles d’une vie chrétienne qui n’ose dire son nom.

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Nos sociétés fonctionnent selon un double niveau de production : production du travail et production des richesses. Ce double niveau de production compose l’individu en un plan d’unité qui semble fermé et dans lequel celui-ci travaille pour produire des richesses tout autant qu’il produit des richesses pour travailler. Or, il ne faut pas perdre de vue que ces deux niveaux de production (travail et richesse) sont bel et bien séparés, divisés et distinctes. Toute une mécanique des mœurs nous pousse à unir ce qui, par leur nature-même (travail et richesse ne sont pas la même chose), est différent.

Dans ce double niveau de production, il existe cependant une hiérarchie selon laquelle produire des richesses sans travailler est désirable bien que moralement douteux, alors que travailler sans produire de richesses est condamnable bien que moralement noble. Vouloir les deux (vouloir ce qui est désirable et ce qui est moralement noble) nous tiraille sans cesse et est source de bien des douleurs puisqu’ils sont inévitablement distincts et différents. Au demeurant, le pouvoir transformateur se trouve au niveau du travail et non pas au niveau des richesses.

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Et si nous vivions dans un siècle où, faute de pouvoir nous vanter d’avoir tuer Dieu, nous puissions nous vanter d’avoir anéanti le travail. Le travail est anéanti, dirions-nous, c’est nous qui l’avons annihilé. Nous devons accepter les jours crépusculaires de la valeur comme nous la connaissions jusqu’alors, dictée qu’elle était par le travail. Devant nous, tout est possible. Les richesses ne représentent plus le travail : celui-là a été anéanti.

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À l’âge classique, ce fut le besoin qui assigna la valeur, et non pas le travail. En ceci, ce fut aussi le manque de choix qui imposa la noblesse tout autant que la bassesse de chaque existence.

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Contents-centric/contents-based internet usage: On n’y construit rien parce que tout est déjà là. Au mieux, on amende ou on collectionne, au pire, on détruit.

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Soit la liberté, soit la justice. Vouloir les deux est vouloir une illusion.

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Face aux situations, aux circonstances, aux individus ou au monde, il ne s’agit pas de porter des jugements (toujours moraux) mais de vouloir interpréter ce qu’on ressent.

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Il ne faut pas chercher dans nos actions et activités la finitude comme principe premier. C’est dans l’accomplissement qu’on se transforme et qu’on transforme son monde. Tout est alors possible, tout le temps, la finitude n’est que l’autre de ceci ; elle est l’état moribond de nos actions.

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Aux réactionnaires : Nos nouveaux prêtres sont ceux-ci mêmes qui souffrent sous le poids du grand renoncement et cèdent sous l’obligation de la différence. Leur douleur leur est si grande qu’ils imposent à tous ceux qui les entourent l’obligation d’être différent tout en prêchant le malin qui s’y niche. Être différent, voilà une nouvelle valeur morale qui ne sait rien créer: la différence est réactionnaire.

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L’obligation d’être mauvais, malin, est si grande qu’on la met continuellement en exergue tout en la produisant comme exception. Mais une obligation peut-elle être une exception (c’est-à-dire, ce qui est exclue) ? L’exception, n’est-ce pas ce qui échappe à l’obligation ?

Pour nous autres, il semble bien qu’être différent n’est pas être exceptionnel. Être différent, c’est affirmer le renoncement par le consentement, c’est affirmer l’obligation, mais c’est aussi nier les différences.

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