Aphorismes sur l’histoire

1-

La fin de l’histoire ou pourquoi ne croyons-nous plus en l’histoire : L’historien est, pour nous, le type même de l’être théorique puisque, dans ses pratiques et entre ses mains de platonicien, tout événement n’est intelligible que dans le cadre de la contextualisation (qui est bien souvent, et par ailleurs, la somme d’autres événements qui lui sont adjacents et donc largement arbitraires – le cadre de la contextualisation comme objet d’une raison supposément flottante). L’historien pèse l’importance de l’événement (en relation avec d’autres, toujours) et il détermine son mécanisme (par la narration). L’histoire est ainsi le royaume d’une logique imbriquée dans le vaste chaos de la raison flottante qui fait foi de vérité. L’histoire, c’est l’ordre apollonien par excellence, elle détruit toute force créatrice face à l’expérience humaine (mais quelle expérience ?). Et, puisque contextualisation, systématisation, rationalisation détruisent la puissance créatrice de tous ceux qui s’y frottent, l’histoire apparait comme le produit d’un monde amorphe. Peu importe les formes intermédiaires qu’elle prouve, pour nous qui cherchons la grande santé et la vitalité, la croyance dans les bienfaits de l’histoire est devenue impossible.

2-

Notre expérience du monde n’est jamais vraiment vécue dans l’histoire mais bien plutôt au travers d’affiliations et d’affinités. L’histoire, pour sa part, est de l’ordre de la logique et non du vécu. Affiliations et affinités précédant la logique de l’histoire, elles sont des réalités existentielles et nomades contre lesquelles l’ordre de la logique ne peut rien.

3-

Dans l’histoire, sujet d’autorité de la modernité s’il en est, ce qui marque le changement (par exemple, le passage d’une période à une autre) est avant tout l’assimilation intellectuelle du vécu comme événement. C’est donc un certain regard, cognitif et réflectif, sur les faits et la compréhension de ceux-ci comme tels qui postulent l’événementiel. En d’autres termes, l’histoire est l’exercice d’une critique sur la vie, un processus d’assimilation intellectuelle des faits. L’histoire, c’est la performativité même de l’esprit moderne, c’est-à-dire la mise en existence par la critique. Alors quoi ? Que reste-t-il de la vie et de sa continuité dans l’histoire ? L’histoire est-elle son anéantissement? Est-elle, pour finir, contraire à la vie ? Mais pour tout dire, c’est la vie même qui crée la réflexion ou plutôt qui pousse le monde en se transformant, et non pas le contraire. N’est-ce-pas George Campbell ?

4-

Certain pays, comme L’Écosse par exemple, se complaisent dans leur mémoire. Ils en échappent qu’en générant une altérité impuissante. Se positionner dans de telles cultures relève d’une schizophrénie chronique alors que refuser de s’y positionner génère l’aliénation. L’autre n’est important ou notoire qu’en temps que même ou que différent (union ou indépendance, là est la question). L’histoire de ces pays n’est alors qu’une question de répétition. Voilà des cultures alternées qui respirent la tragédie grecque. En ceci, ces pays, et l’Écosse en particulier, sont des plus européens.

5-

Au coin de l’Europe : À l’heure des grands bouleversements culturels de l’Europe moderne, en gros depuis 1860 jusqu’à la première guerre mondiale (en Russie avec Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski ; en Allemagne avec Nietzsche, Mann  et en Autriche avec Broch, Musil ; en France avec Gide, Zola, Proust ; et puis Kafka, Freud, Einstein, Spencer, etc.), le rayonnement de la culture écossaise qui avait été si grand au siècle précédent (Hutcheson, Hume, Smith, Boswell, Adam, Ramsay, Robertson, Burns et bientôt Scott, Stewart, Watt, etc.) s’éteignit. Bain, McCosh, Pringle-Pattison firent grises mines face aux immoralistes tels Dostoïevski, Nietzsche ou Gide. Pire encore, elle n’a pas su chercher en elle la force d’affronter son tragique déclin. Son histoire s’est aujourd’hui rependue à toute l’Europe.

6-

L’historien ne fait guère plus que chercher la béance manifeste d’un vide dans la connaissance accumulée, transformée ou dénigrée à l’époque dans laquelle il débat avec ses pairs, béance qui, au demeurant, ne témoigne de rien d’autre que de son avidité d’assoiffé à vouloir occuper cette terra nulla avec toute la fierté de son sang de mercenaire de la pensée. Pour l’historien, admettre ceci serait bien trop honnête (ou vulgaire). En effet, avant même de pouvoir déclarer un territoire de la pensée comme vierge, c’est un génocide de l’histoire du territoire sur lequel il a jeté son dévolu qu’il doit imposer. De la terra nulla à l’écriture d’historien, un méthodique effacement du territoire s’effectue incluant négligences utiles, assassinat intellectuel en règle, malhonnêteté et manque d’intégrité ou autres approches mesquines habilement masquées derrière une déclaration (elle-même performative) de rigueur, d’excellence, de sérieux et autres titres de noblesse autoproclamés… seulement pour être détrônés par le prochain noble historien au regard de vipère. La profession est-elle, à l’heure actuelle, défendable ou bien sa défense est-elle devenue sa raison d’être ?

7-

Tout historien sait que la vérité ne peut jamais être dans les faits. Les faits ont existé, ils ne deviennent vérité qu’en devenant faits historiques. Pour finir, l’historien n’est rien d’autre qu’un fabriquant de bouées de sauvetage exerçant son métier dans un océan d’incertitudes. Si rien ne peut jamais être connu attendu que toute connaissance est un horizon sans limites, l’historien, quant à lui, persiste à théoriser sur la possibilité de la connaissance. L’énergie qu’il dépense à construire les bouées qui portent cette conviction à peine avouée du bout des lèvres est l’énergie du désespoir ; elle est avant tout produite à l’encontre de ceux qui proclament le pouvoir illimité de la vie.

8-

Peut-être n’y a-t-il rien d’autre qui soit plus utile à la vie que ce qui semble le plus inutile à notre époque : la philosophie et la littérature (ou l’art en général). Mais l’inverse s’avèrerait également vraie : l’histoire, en prenant le parti d’être utile, a décrété par là-même sa futilité.

9-

La succession des universalités est un principum individuationis où l’Un est mis à l’honneur, où l’individuation des événements successifs ne connaissent ni chevauchement, ni crise conflictuelle. C’est l’individuum dans toute la tromperie de son histoire, soit le contraire de l’humain.

10-

Être historien, au bout du compte, revient à être créateur d’universalités misent en compétitions les unes contre les autres mais sur des plans différents, si bien que jamais elles ne se contredisent vraiment. Cela revient à créer une machinerie hégélienne hermétique à plusieurs niveaux dans laquelle ces universalités circulent comme indépendantes. Cette situation est non seulement incommensurable, elle est aussi épuisante si bien que cette machinerie en arrive à générer sa propre force et à abattre efficacement toute extériorité. C’est une force de l’esprit : sa réalisation s’effectue par elle-même. Le problème vient alors non seulement du fait que nous devrions admettre une défaite mais aussi que la victoire de cette machinerie n’est en aucun cas nécessaire ou même légitime. Casser la machine de production des universalités, voilà la difficulté à laquelle nous faisons face, voilà aussi la part euphorisante de la philosophie de l’histoire avec laquelle nous nous enivrons.

Casser les universalités en montrant que l’existence sait s’affranchir de ces certitudes illégitimes. Défaillance de soi, pouvoir du doute, tout ce par quoi l’édifice des universalités s’écroule, submergé parmi les abîmes de l’âme et le pouvoir moteur de la reconstruction. Montrer tout ça : la destruction des universalités est universalité elle-même, elle est unique, absolu, le néant. Comment croire à tout ça, comment croire à l’histoire ?

11-

La seule façon que nous ayons de faire face aux bouleversements de la vie, c’est encore d’accepter ces chaînes continues de vérités ou d’universalités, les unes après les autres, ce qui est une contradiction en soi mais une contradiction que nous savons aussi surpasser par nos croyances. Plus encore, toutes nos actions finissent par être construites sur ces croyances. La contradiction apparente contenue dans la soi-disant succession des universalités n’est pas un problème du quotidien car nous savons les arranger de façon diachronique en concentrant nos actions dans des chaînes d’événements plus ou moins habituelles ou tout au moins définies. La rivalité des universalités ou, en d’autres termes, leur synchronie, n’est que très rarement présentée à nous sauf dans les moments d’extrême confusion ou d’indécision. Le plus souvent, nous brisons ces moments de confusion ou d’indécision en appliquant soit une logique, soit une morale, ce qui revient au même. Plus rarement, la logique ou la morale nous manquent, c’est alors que l’absurde se manifeste comme puissance car ce que nous sommes poussés à faire, pour finir, c’est à briser le mensonge de la possibilité même de la multiplicité des universalités. Lorsque la logique et la morale nous manquent, nous brisons le cœur de l’unique. Un manque comme celui-là est aussi une force.

12-

Les esclaves luttent contre leurs maîtres, mais les maîtres ne luttent que contre eux-mêmes. En cela, ils ne transforment rien, ils sont abstraits de l’histoire, leur lutte est infinie.

13-

Notre goût pour l’histoire est sain une fois détaché de toutes sanctions académiques. En étudiant l’histoire, nous sentons sans arrêt notre esprit et notre cœur se transformer. La sanction académique, quand à elle, tue le pouvoir transformationnel de l’histoire.

14-

Anti-histoire : Chercher dans toute chose ce qui nous projette, ces impressions qui nous jettent au-devant de nous-mêmes, non pas les motifs qui nous poussent, mais plutôt ces impressions irrésistibles. Celles-ci sont notre devenir. Être sans autre parti, sans autre foyer, sans autre culture, que les mouvements qui nous transforment. L’histoire nous permet d’être en société, c’est la perfection même de toute parure, l’histoire est profonde, on en a grand besoin pour que notre vie parmi les autres soit tenable. Mais les impressions sont notre devenir, elles ne sont ni parures ni regard en profondeur : nous n’y échappons pas. En cela, nous devenons ce que nous sommes plus que nous ne devenons des sujets de l’histoire.

15-

Les historiens sont bien souvent doués à ne répondre qu’à des besoins ou à n’instiguer que des solutions (par exemple, Eric Hobsbawm). Trop souvent exercent-ils leur rôle de moralisateurs, trop rarement se montrent-ils utiles pour la vie.

16-

On ne fait pas de l’histoire pour comprendre les choses plus clairement, plus profondément, plus justement ou plus avant (il s’agit là d’excuses d’universitaires). On fait de l’histoire pour vivre bien.

17-

L’histoire serait-elle importante si ce n’étaient la philosophie et la littérature ? Tout historien doit leur faire face et prendre philosophie et littérature à bras le corps.

18-

Que signifie, pour nous, être en crise ? Est-ce avoir perdu le sens (c’est-à-dire la signification et non pas la direction) de l’histoire ? Est-ce croire que l’histoire ait pu avoir un rôle important, voire central (mais maintenant défunt), au point de pouvoir expliquer le sens de nos vies au cœur d’une société, d’une culture, d’une politique, d’une économie ? Être en crise, n’est-ce pas moins avoir perdu la foi dans l’histoire en tant que grille de lecture au service de nos vies qu’avoir perdu la foi dans l’histoire en tant que système de signification ?

La fin de l’histoire, quelle conséquence ? S’il est devenu difficile d’identifier nos besoins et nos désirs, il est aussi devenu difficile d’identifier nos devoirs dans la cosmologie sociale.

19-

Se demander ce qu’est le sens de l’existence, se poser des questionnements singuliers sur l’existence (quelle est sa valeur? A-t-elle un sens ?, etc.), c’est ça être européen. C’est cette question de l’existence, une question à la fois athée et passionnée, qui est la question filiale de notre culture européenne. Non pas la culture de l’amusement (celle qui nous permet de passer délibérément sur une question qu’elle considère ne pas être affaire humaine), ni celle de la thérapie (celle qui nous dit que se poser de grandes questions existentielles sur lesquelles nous n’arrivons à aucune réponse satisfaisante est inutile ou irrationnel), ni celle de la fuite (celle des dépendances, des antidépresseurs ou autres drogues qui masquent la centralité même du questionnement existentiel). Non, tout ça n’est pas européen. Être européen, c’est penser le sens de l’existence là où la pensée n’est ni unificatrice, ni univoque, ni systématique, mais plutôt affaire de conscience. Si on s’en réclame, vivre dans cette tradition c’est avant tout se donner pour devoir de se poser la question du sens de l’existence.

Pourtant, pour nous européens du XXIème siècle, la question est légèrement différente. La question n’est pas : l’existence a-t-elle un sens dans sa condition athée, alors que son sens a été jusqu’à présent dicté au travers d’une interprétation chrétienne ? Mais plutôt : l’existence a-t-elle un sens dans sa condition hyper-réelle alors que son sens a été jusqu’à présent dicté par une interprétation réaliste dans laquelle vérité, objectivité, réalité ont été pourvoyeuses de sens ? Non pas : quel est le sens de l’existence si nos vies ne suivent pas les préceptes chrétiens (vertus) ? Mais plutôt: quel est le sens de l’existence si nos vies ne suivent pas les préceptes de la réalité, de la nature (le progrès, la sélection naturelle, le combat pour la vie, tout ceci ne détermine plus l’existence) ? En d’autres termes, quel est le sens de l’existence lorsque la réalité n’est plus déterminante ?

Et maintenant : quel est le sens de l’existence lorsque le discours n’est plus déterminant (car il n’en existe plus de dominant) ? Quel est le sens de l’existence lorsque ce que valeur n’est plus déterminante ? Quel est le sens de l’existence en dehors des déterminations ? Si nous acceptons l’absence de déterminations (et tout nous pousse à l’accepter), quelle est la force qui nous incite à (continuer à) vivre ? Hors déterminations, qu’est-ce donc qui nous maintient en vie (dans le temps, on aurait dit : qu’est-ce qui fait qu’on veuille vivre ?) ? Hors déterminations, qu’est-ce donc qui nous fait obéir à la vie ? En d’autres termes encore, sans lois, quel est le sens de la vie ? Se poser cette question-là, voilà ce qu’est être européen aujourd’hui.

20-

Contre l’histoire ? L’histoire nous incite à accepter (ou non) que nous ne savons pas, que nous savons ne pas savoir, mais qu’à la place de ce manque de savoir nous ne pouvons ni user de notre imagination, ni former de nouvelles vérités qui soient hors d’un savoir qui existe déjà mais dont nous ne sommes pas maîtres. Dans l’histoire, nous sommes en perpétuel échec car ne pas savoir est une chose, mais avoir la conviction que nous devrions avoir un savoir qui nous est inconnu en est une autre. L’histoire nous rend coupables.

21-

C’est pourquoi le système académique est radicalement contraire à la justice : les travaux d’historien sont considérés coupables à moins d’être prouvés innocents.

22-

Des dangers de l’histoire : Plus nous recueillons et accumulons d’évidences et de données, plus nous devons imposer d’ordre, et moins ces évidences ou données deviennent-elles parlantes. C’est l’ordre qui vient à prévaloir. À une époque où nous rassemblons des méga-données, pouvons-nous encore croire à l’histoire ?

23-

Pratiquer l’histoire est une activité hautement morale car être historien requiert de nous que nous devions trouver des résolutions aux conflits d’idées ou contradictions de faits. Ceci, à son tour, requiert une certaine foi de la part de l’historien.

24-

L’histoire n’est pas une fin en elle ; c’est un pond. Les historiens sont de grands ingénieurs et non pas des créateurs.

25-

L’histoire est notre plus chère ennemie. Nous luttons sans cesse contre un passé auquel est imposé un sens à des fins morales.

26-

L’histoire est un savoir et l’historien l’expert d’un savoir-faire. Mais l’histoire ne fait pas vivre.

27-

Si nous en sommes arrivés à dévaluer le prix à payer pour une existence niée par la société de consommation, nous ne devons pas pour autant nous en affliger en regardant derrière nous pour y trouver une nouvelle direction. Partout, on a revu à la baisse le pouvoir social et cultuel de la propriété. Partout, on a accepté ses conséquences funestes et son action morbide. Pourtant, sous prétexte de nouveau départ, il serait fâcheux de vouloir « revenir à certaines valeurs » et ceci pour deux raisons. Le retour à un passé plus heureux ou plus glorieux est impossible tout d’abord parce que la rétroactivité du bonheur ou de la gloire ne dépend que d’un système de croyance aveugle et ensuite parce que le passé ne peut, par définition, pas se répéter (on serait alors en présence d’un passé perpétuel, ce qui est une contradiction). Et puis ces « certaines valeurs » ne seraient qu’une interprétation de valeurs sélectionnées selon les critères de nos besoins actuels. Elles seraient donc imbibées d’un monde réactionnaire plutôt que d’une promesse à venir. Deux questions donc : Qu’est ce qui nous inspire (et par là-même insuffle de la vie dans nos existences) ? Qu’est-ce donc qui peut nous révéler cette inspiration à nous-mêmes ?

Tentative de réponse : Chacun de nous est sa propre mère nourricière.

28-

Que signifie, pour nous et aujourd’hui, la démocratie? Le droit de ne pas se préoccuper de politique ? Une légitimité au je-m’en-foutisme ? Les politiciens sont les administrateurs de nos vies et comme tout administrateur, ils classent, ordonnent, rangent et compartimentent. Comme dans toute administration, ils ne créent rien, tout au plus ne font-ils que classifier ce qui est déjà et ceci de façon à niveler les éventualités. Pour nous, la démocratie (notons la singularité du terme), c’est de la petite bricole.

29-

Pour le combat contre les déterminations économiques et pour l’apaisement d’Adam Smith en 6 propositions:

Proposition 1 : admettre les déterminations économiques, c’est leur donner bien trop de crédit car, somme toute, elles ne font qu’imposer de la nécessité là où elles ne sont que des mythes,

Proposition 2 : mais c’est en y croyant  que nous tissons les conditions nécessaires qui rendent ces mythes si irrésistibles,

Proposition 3 : par la croyance, nous créons un monde sans hasard, un monde non seulement de nécessités, mais aussi un monde dans lequel l’absence de nécessités devient inconcevable,

Proposition 4 : les déterminations économiques nous font entrer de force dans une toile du social qui anéantie toute vitalité et soif de vérité,

Proposition 5 : elles nous assassinent en tant qu’individu avec des armes conventionnelles et destructrices qui mènent à une issue fatale,

Proposition 6 : se rebeller contre cette violence, même si la rébellion est vaine, c’est encore affirmer la vie.

Nous sommes toujours seuls, et nous sommes toujours les seuls à nous enfanter, c’est là la condition première de notre liberté.

30-

À une époque où l’espace social est virtuellement partout tout en étant véritablement nulle part, la solitude est d’or, une solitude qui nous garantie un espace pour penser et vivre par nous-mêmes. Mais qui a encore la volonté de cette solitude ?

31-

C’est peut-être aussi ça le renouveau de l’utopie. Alors que toutes ne nourrissent plus aucune force d’inspiration (quoi ? coloniser d’autres planètes ? pourquoi ? pour rependre notre médiocrité ? parce qu’il n’y a bien que nous pour nous pâmer devant notre soi-disant intelligence, notre planète en reste couaque), savoir être seul reste une force productive puissante. Il n’existe pas une heure où, seuls, nous vivions l’ennui, alors que les utopies passées ont été si souvent des fuites face à l’ennui. La solitude, elle, stimule imagination et créativité, envie de grandeur en soi dénuée de parures ou de jugements moraux qui toujours aliènent toute possibilité de nous connaître. Comment faire confiance ou avoir quelconque intérêt pour qui ne sait être seul ? Tout ce qui sortira de ceux-là ne sera qu’une note en bas de page d’un espace social dont ils nourrissent leurs existences faméliques.

32-

La morale est morte, c’est nous qui l’avons tué. La preuve ? On ne cesse de vouloir la ressusciter. Pire même, on ne cherche pas à la ressusciter pour ce qu’elle a été (une éthique hypocrite) mais on cherche plutôt à la ressusciter pour ce qu’elle a su promettre (une certaine croyance).

33-

Contre le libéralisme : Certes, le socialisme est une idéologie du passé et, comme toute autre idéologie, vouloir le raviver est au mieux pathétique, au pire ridicule. Pourtant, le socialisme reste une idéologie qui respecte un des aspects fondamentaux de nos comportements en sociétés, c’est-à-dire l’incapacité d’un grand nombre d’entres nous face à la solitude. Il est toujours regrettable que nous ne sachions être seuls, que, même si nous le voulions, nous en serions incapables. La solitude nous est non seulement insupportable, elle nous est aussi douloureuse. Dans le libéralisme moderne (et non pas dans celui qui a conceptualisé la société civile), la solitude devait être une des conditions premières à son bon fonctionnement. Or, pour celui qui ne peut souffrir la solitude, le libéralisme a servi à créer une culture qui agit contre l’idéologie qu’il défend, c’est-à-dire une culture de la supposée société de consommation, une culture qui relie l’individu isolé au tout social par le pouvoir d’achat, etc. Le socialisme est moins hypocrite en ce sens qu’il accepte le fait que la plupart d’entres nous ne savent pas être seuls, il fait alors de nous le tout de la société. On ne peut être socialiste que par dépits face à cette incapacité à la solitude.

34-

La bourgeoisie actuelle est surprenante car elle a quelque chose de bon pour la société : elle a honte de son histoire et se replie dans un ressentiment face à son passé. Contrairement à son habitude, elle porte en elle une vengeance au regard de l’immoralité (car la bourgeoisie se considère comme éternelle porteuse de moralité) de ses prédécesseurs et la recherche de l’idéal ascétique dans la rédemption. Alors qu’elle ne supporte ni l’injustice, ni l’aliénation, elle est devenue la clé de sa propre destruction. Vive la bourgeoisie.

35-

Contre les impossibilités, nous vécûmes le grand renoncement, alors qu’au grand renoncement fut opposée la force créatrice. Face à la créativité qui nécessite un certain degré de liberté dont bon nombre d’entres nous sommes incapables, ou dont un plus grand nombre encore sont effrayés, la démocratisation servit d’optimisme. Contre les impossibilités, nous avons multiplié les possibilités déjà existantes. À ceux qui prétendent toujours défendre le grand renoncement (ceux qui disent « il existe beaucoup de possibilités mais elles reviennent toutes au même »), encore plus de possibilités leur sont jetées au visage. Mais à ceux qui défendent la créativité, on offre rarement mieux que des possibilités toujours déjà déterminées.

36-

On living in the great age of the herd and of renunciation: We are all (Twitter) followers and (Facebook) likers.

37-

Pleins à craquer: Certains ont cessé de parader devant le regard d’autrui. Pour eux, le monde est si plein qu’il en est devenu vide.

38-

Nous vivons une époque où la suspension du jugement n’est plus de l’ordre du possible. En ce sens, nous vivons du devoir de renonciation. Peut-être que, pour finir, Thomas Reid a eu raison de David Hume.

39-

Pour nous, les faits semblent si distants (multiples, complexes, spécialisés) que la croyance (généralisation, réduction, mystification) reprend le dessus. Nous nous devons de nous méfier.

40-

If being moral implies that one is capable of seeing oneself as others would see one (moral judgement according to A. Smith and D. Hume), we ask: why should we trust the judgement of others over our own? Then, yes, with a Reidean assent, we can say that we are immoral (but then Reid loses since assent is proved to be able to contradict morality).

41-

Cette croyance inconditionnelle en un progrès illimité qui caractérisa le XIXème siècle a été remplacée par une croyance inconditionnelle en des possibilités illimitées.

42-

Pour sûr, toute connaissance est tirée de l’expérience, tout autre objet de l’esprit n’étant que croyance. Mais la question persiste : comment savoir ce qu’est l’expérience alors que nous la vivons si souvent au travers du filtre de l’hyper-réalité ?

43-

Si la justice est garantie par la force,

Si l’égalité abolit les droits,

Si la liberté est condition de moralité,

Alors notre existence par-delà les préjugés ne peut être qu’une affirmation du destin, un assentiment à la vie et la fin de l’histoire. Nous devons alors faire un choix, un choix qui ne tient à rien d’autre qu’à notre capacité à croire.

L’ataraxie reste encore justifiée.

44-

Liberté et sécurité : Là où les deux siècles qui nous précèdent ont tenté de combler l’irréparable gouffre entre liberté et égalité, nous tentons à notre tour de combler l’irréparable gouffre entre liberté et sécurité. Tout comme les deux siècles précédents l’ont été, les deux siècles à venir seront voués à l’échec.

45-

Vouloir être indépendant, c’est avoir bien peu d’ambition face à l’histoire des valeurs. Vouloir être indépendant féconde tant de culpabilité. C’est la source d’une vie malheureuse où on ne cesse de se préoccuper des autres. Alors que vouloir être libre… on le veut depuis l’aube de la philosophie.

46-

Nous cherchons à nous libérer de notre passé alors que beaucoup nous en tiendront toujours rigueur. Ils nous imposeront une mémoire dont nous ne voulons plus. Pourquoi respecterions-nous ceux-là-mêmes qui ne veulent pas de notre joie, de notre gaité?

47-

Affaires Assange, Manning, Snowden : Entre liberté et sécurité, il faut choisir, nous dit-on. La liberté entraine la possibilité de l’émergence du réel qu’on repousse sans cesse par la sécurité qui elle-même s’efforce de garantir une illusion de liberté dans laquelle le hasard n’a aucun droit. Vivre libre ou sain et sauf, il faut choisir.

48-

Pourquoi s’ériger (encore) contre le bon sens : Tout système de valeurs est un système de mesures. Or tout système de mesures est conçu et généré par l’exercice du jugement. Sitôt que le jugement est abandonné au profit du hasard – ce même hasard qui gouverne la nature – aucun système de valeurs n’est alors utile.

Que cache cette envie si grande de faire de l’être humain un être unique et affranchi du hasard ? Nous avons tout à y perdre : l’humilité, l’honnêteté, la vie.

La vérité première de toute chose est le hasard et non pas la détermination. Là où nous ne pouvons plus trouver de détermination (jusqu’à l’origine de l’existence), nous devons admettre le hasard sinon nous admettons Dieu et en admettant Dieu nous nions non seulement toutes déterminations secondes (misent à jour par la science), mais nous cessons aussi de vivre pour n’être plus que fatalité. La beauté d’une abeille qui danse n’est pas dans la communication qu’elle génère mais dans sa danse-même, arbitraire (car les abeilles auraient très bien pu adopter le système de communication des fourmis par exemple), flamboyante (elle ne cache rien, cette danse), majestueuse (dans son accomplissement plutôt que dans son motif).

49-

Au XVIIIème siècle, les philosophes écossais, mais aussi l’académie à la française sous Victor Cousin, annoncent que la nature humaine est essentiellement morale. La nature humaine est intelligente (preuve qu’elle est création divine) car elle sait distinguer le bien du mal par-delà le recours au raisonnement. L’ordre social, dans lequel nous possédons cette même intelligence, se traduit alors par un devoir envers le bien. Il devient une intelligence raisonnée.

D’autres disent que la nature humaine est essentiellement bonne et que, par conséquence, l’ordre social est une intelligence irrésistible. Mais, après que cette nature s’est exprimée dans son désire de liberté (mais quelle liberté ?) aux premières heures de la révolution française, cette même théorie est déployée en guise de résistance aux massacres de la Terreur (condamnable conséquence de la révolution ou mal nécessaire ?) : le mal est contre-nature, il doit être supprimé, c’est cela être juste selon l’ordre de la création.

D’autres encore (Sade) disent que la nature humaine n’est pas plus bonne que mauvaise, la distinction étant issue du raisonnement et donc caduque, la hiérarchie des valeurs est un non-sens et une contradiction. La nature humaine est naturellement bonne tout comme elle est naturellement mauvaise et donc elle n’est ni soit l’une ni soit l’autre.

Puis aux révolutions se succédèrent les massacres, les pogroms, les camps de concentrations, autant d’actes malheureux perpétués au nom du bien par ceux qui jugent leurs victimes sacrifiées comme l’essence du mal. Le bien et le mal se confondent, difficiles à discerner, ils nous trompent, nous en sommes les pantins. Alors que la morale fut la mesure du discernement (c’est-à-dire l’explication par l’intelligence morale), elle devint impuissante face à la force des postures et des apparences. Son innocence la perdit, parce que son innocence n’était elle-même que posture et apparence.

Ce n’est alors pas tant que la nature humaine soit à la fois bonne et mauvaise mais plutôt que les deux aspects de l’intelligence morale soient profondément étrangers à la nature humaine. Ces deux aspects n’existent que dans l’humaine capacité d’imagination et de création d’un monde représentatif. Quant à la nature humaine, sa part de vérité est sa nature animale, une nature qui cependant n’existe que pour-nous et non en elle-même, elle n’existe que par notre monde représentatif. Notre monde représentatif est notre façon la plus soi-disant nécessaire pour accéder à une quelconque nature humaine, un monde qui n’existe aussi que pour-nous et non en lui-même, n’étant qu’une représentation de la création.

La conséquence ? Plutôt que de chercher à aller par-delà bien et mal dans la nature humaine comme réalité, on gagnerait à chercher à aller par-deçà bien et mal dans l’idée de la nature humaine comme représentation. Nier la morale, oui, mais aussi le darwinisme comme unique condition humaine. Nier même le conditionnel au profit de l’arbitraire. La nature humaine est une chance.

50-

Le déterminisme plutôt que le hasard, bien sûr, sinon aucune question n’existerait. Mais tout déterminisme n’est-il pas un hasard de l’histoire ?

51-

Si les déterminations peuvent être altérées, déplacées, converties, etc., que veut dire vivre ? Si notre vie n’est pas la détermination de notre vivant, alors comment continuer à le faire ? Pourquoi notre liberté (absence de détermination) nous pousse-t-elle à vouloir vivre ? Si rien, absolument rien, ne nous y force, ni loi, ni religion, ni nature, pourquoi sommes-nous plutôt que pas ?

52-

Higgs, le temps et l’histoire : Les chercheurs du CERN peuvent-ils véritablement démontrer le Big Bang ? Ils trouveraient alors la solution au paradoxe de Zeno, le temps et l’espace ne seraient plus infinis, ils cesseraient d’être. La vérité de la réalité pourrait alors se comprendre en nombres théoriques qui sont, par nature, infinis. Il faudrait alors vivre avec ce nouveau paradoxe, mais en serions-nous capables ?

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