L’Admirable silence d’une mere: chapitre 1

[Acceuil]

Avant-propos

« Je te vois poindre à l’horizon

Sucer cette nuit fétide

Balayer le cauchemar du silence

Et ainsi murmurer la noire mélopée.

Connivence florale, mouvance picturale

Arabesques aux cœurs durs

Sentiment de moisissure

L’amère bouche du jour condamne.

Doucement, si doucement qu’il brûle les paupières

Point de répit pour les mauvais

Et des os à ronger pour le déjeuner

Loin, rose bleuté, oubliée.

La solution est au fond du précipice,

L’exutoire aux portes du maléfice,

Douloureuse présence inutile

Abandonne ce corps combien futile

Absence, absence, absence » Loïc.

Sans le vouloir, elle regardait. Ses mains, rapides, lustraient l’épais volume qu’elles maintenaient couché à plat sur l’atelier de l’arrière-boutique. Sur leur gauche, des piles de livres tout aussi épais attendaient que ces mains, sèches, vigoureuses, lacérées par endroit sous les coups de feuillets effilés, les flattassent à leur tour. Pour tout dire, c’étaient plutôt ses mains qui anticipaient. Les livres, eux, n’attendaient rien. A moins bien sûr que toute attente commençât là où toute anticipation finissait, un simple prolongement.

La tâche était simple, avait un sens, une direction. Soulever un livre de sa pile, le plaquer sur l’atelier, vérifier le bon état du produit, puis dépoussiérer sa couverture, recto, verso, avant de le déposer sur la pile de droite, prêt à être stocké en rayonnage. De tout ceci, elle ne voyait que l’action de ses mains, agiles, détachées, l’extension du livre ainsi manipulé plus que l’extension de son propre corps.

Loïc s’affairait sans relâche. Elle astiquait soigneusement, un à un, trois cent exemplaires d’un même ouvrage à la couverture rosée sur laquelle de larges lettres composaient un titre faisant écho à un intitulé de cours de première année tenu dans l’établissement universitaire auquel la librairie était attachée. Dans l’arrière-boutique, l’odeur de cire se mélangeait à celle de colle, de polystyrène et de poussière. Le tout formait la base solide de son environnent olfactif, unique par sa composition, éthérée par sa prédictibilité. Ici, elle ne retrouvait pas l’odeur lourde et humide des Lagarde et Michard. Tout était sécheresse, chiffres et tables, théories sur le commerce, le droit, la gestion d’entreprise, même si parfois l’humain apparaissait brièvement sous forme d’ouvrages obstétriques, de manuels ophtalmologiques ou, de loin ses favoris, de traités de physiologie.

La gorge asséchée, les doigts rêches, il était inutile de s’arrêter. Not now. Ces centaines de livres ne disparaitraient pas pour autant. En face de l’atelier, sur son bureau, entre les piles d’ouvrages abimés, souillés, déchirés par les manipulations brutales des fournisseurs, elle pouvait apercevoir du coin de l’œil la blancheur éclatante de cette enveloppe qu’elle avait délicatement pliée le matin-même avant de la déposer soigneusement au beau milieu de ce studieux fatras. Le pant de l’enveloppe, bloody hell, refusait d’adhérer. Rien n’y faisait, il resterait béant. La veille, elle avait reçu une lettre du conseil de recherche. Son projet de thèse avait été accepté et elle recevrait un financement semestriel pendant trois ans pour le mener à bout. Sans plus attendre, elle avait composé sa lettre de démission, polie, pleine de reconnaissance, mais allant au plus court. Expliquer à sa supérieure la raison de son départ lui aurait été déplaisant.

Dix-sept heures trente. Dépoussiérer un dernier livre, le déposer sur la pile de droite. Voilà, c’était tout. Elle laissa Diane fermer le magasin tout en convenant qu’un pot de départ s’imposait, of course the Clutha Vault, direction les bords de la Clyde, nae bother. La soirée s’annonçait douce malgré le ciel couvert et l’air lourd comme imbibé d’une brume bleuâtre d’avant-midi. Loïc aurait pu déceler une atmosphère de nouveau départ si seulement le cœur lui en avait dit, elle aurait peut-être pu répondre au chant séduisant de la foule empressée gonflant les rues à la sortie des bureaux et se laisser entrainer dans sa gargantuesque euphorie. Bercée par cette douceur, elle aurait  même pu oublier qu’en démissionnant elle avait fait un pas hors du cercle limpide de son quotidien.

Le bar était encore calme. Pourtant elle s’empressa de commander deux bouteilles de Fraoch, please. Sans pour autant être franchement émue, tout juste légèrement grisée. Affalées sur une des banquettes en scaille bordeaux, rapiécée par endroits, éventrée par d’autres, les deux collègues ne tardèrent pas à entamer le refrain nauséeux d’adieux que chacune prétendait ne pas être définitifs, juste pour la forme et pour pouvoir boire, sláinte mhath, la conscience en paix. Pendant ses cinq années au service de la librairie, Loïc avait été une employée discrète, docile, ponctuelle, sans esbroufes ni appétences, si bien qu’elles n’avaient guère d’anecdotes à partager à la mémoire d’une histoire commune. Initialement, Loïc avait intégré le magasin pour remplacer le départ d’un jeune athlète amateur au service des livraisons qui, après un an seulement, avait compris qu’il gagnerait mieux sa vie en usine, les tâches étant plus ou moins les mêmes, les week-ends libres, le salaire plus attractif. Loïc, elle, refusait d’aller en usine. Son départ de la vallée du Fauciny en avait signalé sa franche détermination alors qu’elle avait dit a’rvi à tout ça.

Elle avait été embauchée par la librairie quelques mois après son arrivée à Glasgow et tout juste avant de retourner à ses études. Sa venue en Écosse n’avait rien eu de présomptueux, tout au plus avait-elle cherché un air différent à défaut d’être nouveau. Pourquoi Glasgow ? Qu’en savait-elle. Et pourquoi pas, là ou ailleurs… Elle s’était très vite reconnue dans l’humidité, l’humus et la verdure, mais pas dans les vents, l’odeur de vinaigre blanc et la bruyère. Après cinq années, plus rien n’était différent à ses sens que par l’effort et le dessein. Et puis la thèse s’était imposée comme une simple suite logique. Elle n’était ni brillante, ni ambitieuse, tout juste intéressée et portée par la mécanique fantasque des coups d’encensoirs. « Vous êtes bonne, vous devriez penser à la thèse », lui avait-on dit. Son directeur, lui, comptait déjà les bons points que cette bourse de recherche lui rapporterait alors que son résumé de carrière s’était allongé d’une ligne et qu’il était en passe de remplir les caisses de sa faculté. Pour le trésor public, cette bourse était un investissement dans le cadre d’un développement durable de connaissances nouvelles et de savoir-faire établis. Loïc, elle, ne retournerait pas dans le Fauciny. Tout le monde trouvait son compte.

Le soir où elle avait rédigé sa lettre de démission, elle avait aussi ouvert un cahier à petits carreaux, d’une virginité apaisante.

28 août 20– : Me voilà seule. La chance d’une nouvelle vie. Il ne tient qu’à moi d’en être digne. Une nouvelle vie où tout est possible, où aucun choix ne m’est imposé. Oui, c’est ça, non seulement une nouvelle vie mais aussi une vie libre de toutes contraintes. La mémoire est une terre sur laquelle les ruines témoignent d’un temps qui n’a pu être glorieux qu’au regard de l’ampleur des friches. Ce journal m’en affranchira. Par lui, je pourrai juger avec rigueur l’ampleur du terrain parcouru une fois ces trois années de recherche écoulées. Aux portes du néant, il faut savoir baliser son parcours. Je me dois de maintenir une certaine rigueur pour éviter l’égarement. Je suis maintenant la seule gardienne de mon quotidien. Commençons par simplifier les choses. Lever six heure. Une heure de lecture suivit d’une heure d’activité sportive avant d’aller à la bibliothèque. Après le repas du soir, deux heures de lecture puis une heure de marche. Le tout doit être au service de ma concentration. Un rythme quotidien efficace peut se prendre assez facilement une fois éliminée toute fioriture. Poussons cette simplification un peu plus loin. Rien n’est le produit d’un hasard, tout est à comprendre. C’est ça la grande leçon de l’histoire. C’est ça être à la porte du néant. Tout est à construire. Oui, c’est bien ça, être seule.

Toute vallée possédait son âge d’or. Des études comparées en auraient révélé les changements historiques. L’âge d’or du textile et de l’industrie lourde pour la vallée de la Clyde à l’embouchure de laquelle Greenock et Port Glasgow furent, au cours des deux derniers siècles, impitoyablement éclipsés par la croissance vertigineuse d’un Glasgow industrieux ainsi que par le dragage intensif du fleuve brunâtre qui donna le nom à cette même vallée. L’âge d’or de l’horlogerie et du décolletage pour la vallée du Faucigny, encaissée entre deux emblèmes tapageurs de la réussite financière et de la luxure, d’un côté Genève et de l’autre Megève, lieux d’affairisme et de villégiature des Rothschild. Le Lanarkshire et la Haute-Savoie avaient très peu de choses en commun, semblait-il. Leurs vallées, quant à elles, regorgeaient toutes deux d’une épaisse nostalgie comparable au chant d’un El Dorado perdu.

Toutes deux avaient été le cœur d’un système de production où les techniques et les savoir-faire avaient battu leur plein, l’immigration (irlandaise pour l’une, italienne pour l’autre, mais catholique dans les deux cas) avait nourri les machines infernales de chaires humaines, bourgeois et industrialistes de tous poils avaient érigé d’imposantes villas testamentaires de leur assiduité à l’ouvrage (privé) et de leur bon droit à la reconnaissance (publique), les voies de communication s’étaient prestement ouvertes et les voyageurs, souvent de marque, avaient rédigé bien des récits à la gloire du progrès qu’elles abritaient. Ces deux vallées avaient été plus généreuses que respectées.

Toute vallée générait l’humain. On pouvait remonter à leurs sources, lieux de sédentarisation, lire les couches géologiques et archéologiques qui témoignaient de leur formation. L’entrée dans une vallée était aussi une ouverture sur un monde, alors que son embrasure faisait percevoir l’inconnu, l’étranger et le différent. Le Faucigny, c’était Raymond Radiguet, des habitants à deux corps, l’un enveloppé d’une peau chaude, l’autre d’une peau froide, selon le rythme des saisons. La Clyde, c’était Robert Tannahill, un univers bucolique sans toutefois atteindre la symphonie pastorale.

Le Faucigny, c’était aussi Claire Etcherelli et le martellement cadencé des ateliers d’assemblage. Alors que la Clyde, c’était aussi Alasdair Gray et un interstice d’opportunité qui savait se refermer aussi sec. Le long de la Clyde, les habitants n’avaient qu’un corps, enveloppé d’une peau granuleuse, de reptile, pour parer aux variations d’une unique saison. C’était dans cette vallée-là que Loïc avait découvert la texture.

29 août 20– : La chance de cette nouvelle vie n’est ni une question de choix ni une question de nécessité. C’est un engrenage, comme un mouvement mécanique suivrait une grande paralysie. Cette chance est historique plutôt que nécessaire. Je n’ai pas décidé de cette nouvelle vie, ma paralysie s’est tout simplement interrompue, le confort de l’impuissance à agir et à penser n’est plus. Peut-être est-ce là le paradoxe dont Gabriel Garcia Márquez a tâché de démontrer des rouages. Cette chronique d’un évènement annoncé que construit, petit à petit, le scenario d’un évènement souhaitable, d’un évènement qui libère les individus d’un récit dans lequel ils sont enfermés. Le tout est encore de croire à la fiction. Et il n’en est jamais autrement de l’histoire. Comme objet de fiction, l’histoire reste sujette à notre volonté. C’est à cette volonté que doit se plier ma thèse.

Si la vallée était tourment, la montagne, elle, était magie. Celle qui dominait le Fauciny n’était pas celle d’un Roger Frison-Roche, crée de toute pierre au service des jeunes hommes d’avant guerre en mal de virilité et de patriotisme. Non, cette montagne-là avait soigné sa mère dans ses plus jeunes années et sa grand-mère dans son plus grand âge. Le sanatorium, oui, encore. Elle avait aussi bercé Loïc dans ses promenades parmi les plus belles munros d’Écosse et jusqu’aux sommets desquelles Diane l’avait tant de fois accompagné. La montagne lui avait ouvert les yeux sur les paysages de tourbe noire, de bruyère violacée et de pâturage verdoyant, une nature domptée par deux siècles et demi d’ambitieuses productions agricoles, forestières et de gestion minutieuse des sols. De Dumfries à Lerwick, de Campbelltown à Peterhead, ce pays n’avait rien gardé de son environnent primitif. Du haut de ces sommets-là, la montagne lui avait aussi ouvert les yeux sur ce seul horizon à visage trop humain. La pleine santé.

Diane reposa sa bouteille de bière à moitié vide sur une table immanquablement bancale avant de se tourner vers Loïc pour s’enquérir du sujet de sa thèse. The body. En guise de justification, et pour parer à l’indélicatesse de sa réponse, Loïc expliqua brièvement que l’histoire du corps avait suivit de longues errances au travers de la discipline, allant de l’histoire des sens à l’histoire de la sexualité, en passant par l’histoire queer, mais que c’était moins l’histoire du corps qui l’intéressait que le corps de l’histoire. Loïc ignorait ce que cela pouvait bien impliquer et ne s’attarda pas sur la question. Au demeurant, si Diane savait être civile, elle n’avait aucune patience pour ce genre de discussions qu’elle considérait pompeux et au travers duquel les nuances inutiles rendaient la bière amère. Tant mieux. Loïc n’avait aucune envie de s’y aventurer. A quoi bon décrire un territoire encore vierge.

Sa collègue préférait la littérature à tous ces pointilleux discernements d’historiens, ceux-là même qui, what the feck, n’avaient jamais su décider s’ils prêtaient allégeance aux récits ou aux sciences, au social ou à l’humain. Diane disait même qu’elle aurait très bien pu aspirer à être écrivain, why not ?, si ce n’était l’inconvenance des vacances. Elle avait plusieurs fois entamé quelques travaux dont elle ne se vantait pas, bien qu’elle y fît régulièrement quoique subtilement allusion, n’ayant guère dépassé l’étape de l’idée originelle. Il était évident que ses engagements avec la librairie ne lui permettaient pas la luxure d’un appauvrissement volontaire. Le loyer passait avant tout. Écrire pendant les week-ends, par intermittence, n’était pas une option viable pour les grands projets de roman qu’elle avait déjà effleuré pendant des heures nourries d’une solitude ambitieuse et pourtant si courtes, si rares, alors que tout portait sans cesse à distraction. Surtout les week-ends.

Bien plus que de perdre son temps à une écriture décousue et sans suivie, Diane jugeait les jours de congé trop rares pour ne pas sortir, boire et se reposer, boozing’n snoozing. Restaient les vacances. Ces précieuses journées qu’elle devait employer à bon escient si elle voulait, un jour peut-être, mettre ses aspirations à portée de main et de papier. Mais, plutôt qu’une réalisation ferme et décidée de ses aspirations, les vacances tournaient bien souvent à une recherche d’inspiration qu’elle savait indispensable à un travail tout en profondeur. Car si elle allait être écrivain, ça n’était pas pour écrire n’importe quel roman de distraction légère, mais bien plutôt pour composer un texte en profondeur.

Ses vacances lui permettaient donc d’atteindre ces profondeurs moyennant quelques lectures d’influence littéraire, mais le retour à la librairie sapait continuellement tous ses efforts si bien qu’elle était devenue ce qu’elle appelait un écrivain de vacances, ou, plus exactement, en vacation. Believe me pale, c’était pour cela que les romanciers se devaient d’exister, pour soigner les écrivains meurtris en chacun de nous. Ses lectures mises à part, seules deux autres choses adoucissaient son caractère autrement bourru : la bière et les aventures de bar. Les soirs où Diane sortait, elle se nourrissait de la première et restait sur sa faim avec la seconde.

Discrètement, un couple d’âge moyen s’était glissé à leur table. L’endroit semblait plus bruyant et déjà l’atmosphère carnavalesque du vendredi soir s’était installé entre les murs du Clutha. Au centre de la salle, comme une pieuvre aux tentacules gourmandes, le comptoir était amarré d’une chaine continue d’hommes en bottes de chantier poussiéreuses et de femmes en tailleurs sombres, pressées de quitter leur lieu de travail au point d’en oublier d’ôter leur badge de fonction. Les bureaux avoisinants avaient déversé leurs employés qui s’étaient bientôt formés en couples gracieux aux portes béantes de leur exutoire quotidien, recherchant maintenant le confort d’un lieu semi-public où les habitués composaient une miscellanée harmonieuse bien que bigarrée. On s’interpellait les uns les autres, les commandes des tournées se faisaient plus longues, les exclamations approbatives plus élevées.

Pour s’assurer que leurs adieux n’étaient que des au revoir, les deux collègues préparaient déjà l’ascension du Schiehallion prévue pour le dimanche suivant. Schiehallion était une munro de plus de mille mètres d’altitude, exposée et rocailleuse, dont le sommet offrait néanmoins un généreux refuge naturel convoité par les nombreux marcheurs qui foulaient ses tracés tortueux. Mais Loïc n’arrivait pas à craindre que ce ne fût-là sa dernière sortie en compagnie de Diane, rien d’autre ne les liaient, son départ de la librairie pouvait bien signifier la fin de ce fragile acolytat.

31 août 20– : Mon esprit est voilé d’une draperie tissée d’histoire, étendue pour mon propre confort sur la surface vétuste de mes bonnes intentions. Les Lumières. Leurs piques me transpercent. La force pressante d’un nécessaire progrès. Cette seule et même vérité, l’histoire, la vie même, axée le long de la ligne unique du raisonnable. Noyée dans une économie du progrès, soutenue on ne peut mieux dans le marasme de l’unicité. Le recyclage continu de la parole dans la force pressante d’un nécessaire progrès. Comment faire ? Comment s’en défaire ?

Un jeune employé des impôts, son badge en bandoulière, se pencha au-dessus de leur table tout en se gargarisant d’une question dont elles devinèrent le geste plus qu’elles n’entendirent le terme, sur quoi Diane hocha du bonnet avec une grimace presqu’accueillante. Alors qu’il s’asseyait à leur table, Loïc dévisagea sa collègue avec une discrète incrédulité, et Diane d’assurer sans conviction ne pas se sentir flatter. Son costume étriqué de fonctionnaire subalterne cachait à peine une chemise bleue délavée dont le col lâche s’était libéré d’une cravate violine qui pendait maintenant avec négligence de la poche gauche de sa veste sans forme. Aye, a right cadgy punter that one, methinks not.

— Allez Diane, s’il-te-plait, pas lui quand même.

— Et pourquoi pas, lui ou un autre, qu’est-ce qu’il a de moins que tous ceux-là ?

— La sobriété.

— Et alors ? Il est quand même pas mal, non ? Enfin, celui-là au moins il aspire à la distance, c’est déjà ça, plus facile à s’en dépêtrer.

Peut-être que, parfois, il était bon de continuer à chercher plutôt que de se satisfaire de n’avoir pas trouver moins bien. For goodness sake, how Scottish was that ?

— Et puis qu’est-ce qu’il y a à attendre d’autre, Loïc ? Un de ces types qui entre dans ta vie comme on emménage dans un meublé trois pièces, qui veut tout réarranger l’espace, repeindre à son goût, dépoussiérer pour se sentir chez lui, qui croit changer son monde en changeant le tien ?

Peut-être que, parfois, trouver moins c’était ne pas trouver du tout. Une pluie de fanfiournes dans la grande gouille. Quoi ? Nevermind.

Lorsque Diane proposa une tournée au jeune homme, Loïc cru bon de prendre congé. Sa présence serait bientôt accessoire, tout juste utile à relancer la conversation lorsque les pauses se feraient trop longues. Elles continueraient à boire jusqu’à la fermeture de l’établissement, puis tituberaient jusqu’au prochain, Diane emmènerait le jeune employé qui, son ébriété aidant, trouverait le courage de lui faire des avances vulgaires auxquelles Diane n’essaierait même pas de résister, par simple jeux. Ou l’inverse. Une dizaine d’autres couples, le bruit aidant au rapprochement des corps, avaient formé une ronde aléatoire, cosmique, dans une vertigineuse fuite au-devant de la solitude lunaire de l’alcool. Il était temps pour Loïc de rentrer chez elle.

Tout comme Diane, Loïc ne rejetait pas ces hasardeuses rencontres de bar, n’était-ce pour des raisons différentes. Si Diane voulait l’amour court, c’était pour sa superficialité, et non pour sa simplicité. Et pourtant, c’était en ce dernier que se nichait l’aspect exubérant, exténuant d’une pornographie immanente, lorsque tout n’était que corps, peaux et fluides, et rien d’autre, rien qu’une immense sensation océanique. L’amour court, une histoire commune où la force n’avait pas le temps de forger sa matrice, une pornographie sans érotisme. Dans leurs aventures de bar, les deux collègues ne se retrouvaient jamais.

Loïc habitait près de Woodlands Road, un de ces couloirs de passage entre les deux pôles turbulents de la ville, le City Centre et le West End. Tumultueux à toutes heures, le quartier battait au rythme des mouvements alternés entre travailleurs empressés et flâneurs oisifs. Le matin, c’était la ruée désordonnée, la circulation ininterrompue, les cyclistes intrépides, les piétons colériques. Et puis c’était le passage discret des touristes, le pas léger des shoppers, la fuite zélée des joggeurs. La semaine, les employés de bureaux se précipitaient au hasard des sandwicheries, alors que le dimanche, méthodistes, évangéliques et épiscopaux se nourrissaient aux chœurs de leurs églises respectives.

Le quartier abritait une solide communauté pakistanaise établie de longue date. Pendant la journée, femmes et enfants se mêlaient à une population étudiante qui se déplaçait avec langueur entre le centre ville et l’université. Après le ballet de fin d’après-midi, les rues faisaient de nouveau place à la circulation urbaine intermédiaire entre secteurs d’activités et secteurs résidentiels. Ce quartier était en proie à un changement vertigineux, à une instabilité étourdissante, au passage d’un flot constant, si plein qu’il en était vidé de toute substance. Jamais cette circulation ne s’interrompait vraiment. Dans son quartier, elle était condamnée à vivre un transit perpétuel.

Loïc gravit l’escalier jusqu’au deuxième étage. La porte était fermée à clef. Ses colocataires étaient donc de sortie. Une fois dans sa chambre, elle fit glisser sa lourde parka le long de ses bras fatigués. Elle s’assit à son bureau puis ouvrit le cahier à petits carreaux. Par-delà tout épuisement, elle sentit en elle comme une renaissance, un retour à elle-même qui l’emplit soudain d’une liberté nouvelle. Elle s’en souvint enfin. Fini les cartons et les piles de livres à porter à bout de bras de long en large du magasin, ses muscles noueux et ses veines bleutées à fleur de peau. Fini les horaires de magasin, les dépoussiérages à la cire, les entrées de données. Tout était à faire, à créer, à accomplir. Un recommencement sans épiphanie. Un retour sans fureur, dans la douceur et le mouvement d’une nouvelle mécanique. Elle pourrait maintenant travailler au gré de son inspiration, manger au gré de sa faim, dormir au gré de sa fatigue, sans contraintes ni horaires, avec une seule chose en tête : sa thèse.

1 septembre 20– : L’histoire pense en moi. La mise-en-corps de l’histoire, c’est refuser d’accepter que le mot puisse manquer, qu’il faille encore continuer sa quête, sa recherche, l’impossible, au profit de la finitude, du besoin et de la nécessité, de la possibilité, de la certitude, c’est repousser l’impossibilité de dire comme on repousserait sans arrêt les limites de l’humanité. L’impossible n’est pas français. L’histoire, elle, tombe sous le joug cassant d’un nécessaire progrès, d’un aboutissement, d’une logique. Je ne pense pas l’histoire, c’est elle qui pense en moi.

Ceci aurait dû être un indice suffisant. Ses actions seraient futiles, tout au plus le prolongement de pensées déjà ingérées, digérées, puis décomposées. La nouvelle matière n’émergerait que de l’idée et l’action ne serait qu’un superflu vaseux, une parade grotesque comme toute action étouffée dans l’œuf pourri de ses propres simulations. Elle aurait tout autant pu en rester à cette surface-là et éviter d’y suspendre sa vie.

Et pourtant, de fut ainsi qu’elle débuta la journée du lendemain, fort tôt. Dépoussiérer, classer, aligner, plier, empiler. Pour la première fois, elle éprouva un certain plaisir à placer livres et cahiers selon un ordre théorique, à disposer méticuleusement chaque objet d’étude aux quatre coins de son bureau, à passer méthodiquement le doigt le long des quatre angles pour vérifier que l’alignement entre les rebords du plateau et la tranche de chaque pile de papier fût parfaitement lissé si bien qu’en flattant de la main les extrémités du bureau elle ne put sentir rien d’autre que de l’épaisseur.

En haut à gauche, les notes de lecture, à référer. A droite, une liste d’articles spécialisés, à consulter. En bas à gauche du bureau, quelques notes sur son plan de travail, à suivre. A droite, des listes bibliographiques, à compléter. Elle n’avait jamais apprécié à quel point l’ordre serait nécessaire à sa liberté afin de ne laisser aucune place à la providence, à quel point cette liberté lui imposerait des devoirs rien que pour occuper l’espace, comme on réparerait à la hâte les brèches d’une digue poreuse avant la tempête.

Du coin de l’œil, elle aperçu soudain une lueur, comme un flash étouffé. Elle leva les yeux. C’était sa main, la lueur tout ce qui restait de son mouvement dans le reflet encore vivant de la fenêtre. Sa peau lui avait renvoyé la lumière pale de l’estampe voisine. Dans la rue, le chambardement de fin de journée s’était épuisé alors que la nuit s’était discrètement immiscée. La griserie de toute sa liberté avait maintenant fait place au doute, à la crainte, à l’incertitude, à un vide qui la guettait, là-bas, de l’autre côté de la fenêtre. Oui, elle était, dés à présent, seule. Il n’était pas suffisant de pouvoir réorganiser sa vie. Encore fallait-il qu’elle vît une raison ou une logique suffisante, fût-elle unique à son existence, oui, une logique dans laquelle cet ordre pût trouver un sens. Car sinon, seule, qu’importerait l’ordre, qu’importerait le devoir.

2 septembre 20– : Mon travail doit être dicté par le développent de mon sujet, sans distraction, s’appliquer à tout noter et à un exercice d’écriture constant, prendre le soin et le temps d’éclaircir les liens, de décrire les processus, les mécanismes, les lieus, etc. C’est ça écrire l’histoire. Et puis continuer à courir. Ma course doit être dictée par une discipline de l’effort, un dynamisme palpable pour ne pas étouffer dans mon travail. Manger et dormir doivent être commandés par mes besoins, allier patience et évaluation juste. Rien de tout cela n’est impossible moyennant une approche plus posée, cohérente, mais aussi plus calme et plus concentrée. Ma liberté m’assigne des devoirs, je dois en être à la hauteur. Ne rien laisser au hasard.

Pourquoi les règles de vie les plus simples étaient aussi les plus difficiles à suivre? Pendant la semaine qui suivit, Loïc ne voulut rien laisser au hasard. Et pourtant, chaque matinée commençait par une véritable envie, une avide ferveur, une franche ardeur qui se transformaient en un monticule d’heures informes si bien que, sous le poids de leur écrasant passage, Loïc finissait par plier lentement l’échine jusqu’à la vacuité et l’épuisement de ses pensées. Balayer le bureau du regard, effleurer les marges impeccables des pages imprimées, détacher son regard au rythme de la vie du quartier. Envie, ferveur, ardeur, rien ne résistait au temps, rien n’était fait pour durer, et déjà elle déplorait son inconsistance.

Aucun travail sérieux ne s’accomplirait sans être le produit de la constance, le tout relèverait de la rigueur. Une thèse, c’était l’agencement cohérent de quelques 100,000 mots dont aucun ne contredisait l’autre, excepté pour des raisons de stylistique à peine désirables. On construisait une thèse comme on pouvait construire une vie, avec des mots plutôt qu’avec des actes. Tout était dans la première phrase, celle-là même qu’on écrivait en dernier. Pour le reste, il suffisait de combler le vide d’un espace polymorphe dont les parois restaient à construire. Seule règle d’or : il ne devait subsister aucun doute. Quelqu’un n’avait-il jamais réussi sa thèse sans mentir ?

La fenêtre sur cours contre laquelle elle avait récemment accolé son bureau était pour beaucoup dans son relâchement. Ce matin encore, le jardin de l’immeuble d’à-côté exposait les entrailles rouillées d’un monticule de châlits enchevêtrés, de matelas dépecés, de portes de placards démembrés. Là gisait l’essence même des intérieurs feutrés de la ville. Là était brisé tout ce qui fut un jour convoité. Là, l’utile se transformait en superflu. Il ne faisait plus aucun doute que quelqu’un utilisait les services de la voirie pour écouler les déchets d’une entreprise privée de nettoyage d’immeuble. Racoleurs, dodgy kerfuffle that is. Comment s’y prenaient-ils donc pour fabriquer ces amas de viscères domestiques sans qu’elle n’en aperçût ni le stratagème, ni le développement, mais seulement le résultat ? La nuit, c’était certain. Mais elle avait le sommeil léger. Manipuler ces objets éventrés ne pouvait se faire sans cliquetis ou bruissements. Plus que la vue de ces monticules désordonnés, c’était son incapacité à pouvoir témoigner de leur origine qui l’agaçait.

Chapitre 2

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