La Petite fabricante de gonds: chapitre 1

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Je suis malléable. Oui, voilà ce qu’ils disent de moi. Je suis l’entièreté de l’existence humaine. C’est vrai. Je n’ai pas d’âge. Je n’ai pas de pays. Je suis universelle. Moi, la littérature. Moi, qui suis l’autre.

 

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Lorsque j’étais encore bien jeune, je n’aimais pas être lue.

Je n’étais pourtant ni farfelue ni capricieuse. C’était juste qu’à l’école, on m’auscultait sous de drôles d’angles, droits dans les yeux, des petits morceaux par-ci, de courts extraits par-là, on me cisaillait en petites lamelles parallèles, on me taillait dans le gras du creux, on me découpait le long de pointillés affabulés, on exposait mes sujets aux quatre coins des vents, on désarticulait mes objets en compliments, directement ou indirectement on faisait de mes viscères une table des matières. Mes professeurs s’évertuaient à se muer en docteurs d’une patiente qui cherchait, ils en étaient sûrs, à s’échapper, belle malgré toutes leurs conjonctions, interjections et injonctions. Mais ils n’étaient pas en reste pour autant. Et ils continuaient, oui, envers et contre tout, à m’ausculter. Ils m’inspectaient le fond des entrailles, ils voulaient savoir si j’avais dévoré de la vache enragée, ils voulaient savoir si je concordais. Lorsque j’étais encore bien jeune, je n’étais pas moi. Jamais. Pas encore. J’avais beau me cacher, on me retrouvait à tous les coups, malgré mes camouflages, malgré mes dissimulations, malgré mes entrailles concaves. La meilleure façon d’échapper à leur scalpel était encore de me déguiser et de prétendre être ce que je n’étais pas.

A la maison, les adultes n’avaient fort heureusement aucune patience pour ce genre de pratique médicale. Ils ne voulaient pas en entendre parler, mais d’agir selon leur aversion. Ils n’étaient pas prêts à écouter toutes ces histoires d’auscultation, mais de ressentir selon leur réaction. On ne leur en contait pas, à la maison. Mais cette impatience et cette bravade déterminée voilaient à peine le soucieux visage de leur appréhension, ce fourreau d’effroi dans les plis froissés de leur front. En fait, les adultes ne voulaient pas en entendre parler parce qu’ils se méfiaient de tout, ce genre de pratiques et du reste. On avait peur de la maladie, pour sûr, mais on avait encore plus peur des docteurs. C’était ainsi qu’à la maison, je n’avais pas besoin de me déguiser ou de me dissimuler puisque je n’existais tout simplement pas. Du moins, on prétendait que je n’existais pas plus que ça.

Lorsque j’étais encore bien jeune, je n’étais pas, ni pour de vrai, ni pour de faux. Et pourtant, chaque soir au moment du couché, je savais que j’étais encore entière.

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