Devenir gai (sur l’avenir de l’Europe): Avant-propos

Nul n’écrit à point qui n’écrit dans l’urgence. Et il semble que se soit dans l’urgence qu’il faille écrire sur une Europe tout juste émergeante d’une trop longue dépression. Beaucoup y sont passés. Ils savent qu’on peut en émerger et  ainsi redevenir gai. Nietzsche en a accompagné plus d’un le long de cette réémergence. Nous pouvons faire le pari qu’il peut accompagné l’Europe de même dans la sienne.

Car il le dit : c’est lorsqu’on revient enfin des plus profondes abîmes qu’on revient également des plus régénérés. La chute verticale dans les plus sombres heures d’un scepticisme pyrrhonien funeste nous rappelle d’autant plus à la surface, comme de nouveau revenu au monde non pas vierge mais sage d’une instruction silencieuse, à fleur de peau, d’une instruction à la gaité, d’une jovialité presqu’infantile bien que dorénavant aussi plus subtile, plus nuancée, plus sage.

Mais cette subtilité nouvellement acquise n’est pas celle des gens posés, cette nouvelle nuance n’est pas celle des gens raisonnables et cette nouvelle sagesse n’est pas non plus celle des gens responsables. Non, il s’agit de la subtilité, de la nuance et de la sagesse des ceux qui se réclament en vie, qui cherchent la légèreté, la lumière, la clarté, le grand jour et le grand air. Une subtilité, une nuance et une sagesse qui sont aussi créatrices, oui, créatrices de vie et de gaité.

Non pas une subtilité, une nuance et une sagesse fondées sur la raison morale, sur la poussière des mémoires lointaines, si lointaines qu’elles en sont macabres, sur l’accumulation d’apprentissages distants, accomplis par d’autres et dont les résidus ne parviennent plus à atteindre nos vibrantes fibres. Non, une subtilité, une nuance et une sagesse à la mesure de notre joie de vivre.

Nous n’appartenons plus au royaume de la sainte vérité. Cette dernière ne peut plus guère servir les fins d’une subtilité, d’une nuance et d’une sagesse pérennes. L’UE nous le prouve, le Brexit nous le prouve, Trump nous le prouve, Poutine nous le prouve, Le Pen nous le prouve. A quoi bon essayer de tout comprendre, de tout analyser, de soi-disant s’informer lorsque tout est à construire sur les cendres de vérités qui n’en ont jamais été ?

Lorsque les fondations ont cédé, on se doit de rester légers pour naviguer sur les surfaces sans s’enliser dans les profondeurs marécageuses d’un monde révolu.

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