Exigence de lecture

[Acceuil]

1-

La plénitude peut s’atteindre par les sens : manger après un jeûne, écouter de la musique, relâcher la tension du corps. La plénitude peut aussi être complexe : manger tout en écoutant de la musique et puis se reposer, et puis boire, etc. Il n’en est pas de même pour les idées : nous ne pouvons pas avoir deux idées en même temps car elles apparaissent à notre esprit par succession. Nous ne pouvons pas non plus saisir une idée à proprement parler car sitôt que nous l’avons atteinte, elle est immédiatement succédée par une autre, etc. (ou réduite aux contraintes du langage).

Mais il existe des idées qui crées, en nous, un sens de plénitude parce qu’elles sont ressenties si fortement, si clairement, si légèrement qu’elles ne font plus qu’un avec nos sens. Tout y est suspendu alors que nous faisons l’expérience d’un flottement. Cependant, il est inévitable que ces idées soient alors remplacées par d’autres qui, en comparaison, semblent si pales, si fausses, si distantes. Le seul moyen de ne pas perdre complètement cette expérience de flottement, c’est encore de la traduire par le verbe, de l’écrire, mais l’écriture trahie toujours notre corps et, de l’idée ressentie, elle ne peut garder que l’idée.

Perdre des idées intenses, ressenties, comme ces idées qui créent une certaine plénitude, peut être vécu comme un échec, une chute, mais aussi comme un recommencement, l’effet négatif d’une lutte sans fin. Pour certains d’entres nous, l’échec passe inévitablement par une narration graver dans le corps alors que cette narration de l’échec se forme dans notre histoire personnelle. L’échec, c’est être insuffisant, inutile, un embarras. Notre lutte se résume à remplacer cette narration par une lutte incessante mais glorieuse. Le seul moyen que nous ayons pour tenir la première narration à distance et la faire chuter, c’est d’adopter cette deuxième narration et certains d’entre nous ne peuvent faire ceci qu’en lisant, encore et toujours. Lire peut être une question de survie, c’est ça, notre impératif. La lecture se fait dans les vallées, l’écriture dans les sommets.

2-

Comme les pèlerins de Wirikot l’enseignaient, il faut marcher pour faire « tenir le monde ». Aussi, aucune lecture n’est bien éclairée qui n’est pas accompagnée d’une heure de marche.

3-

Certaine choses comme, par exemple, un morceau de musique ou de littérature, réussissent à faire ce que tout grand éducateur sait accomplir ; elles réussissent à nous pousser à nous dépasser nous-mêmes. Je veux dire par là que certains événements (écouter de la musique, assister à une pièce de théâtre, etc.) nous distraits du temps en nous. Ils nous créent, ou plutôt nous produisent, nous subliment à nous-mêmes, ils nous ouvrent à des sentiments océaniques dans lesquels nous ne sommes plus ces individus lasses et égoïstes. Ils nous ouvrent le monde en nous. Ces événements-là peuvent être vécus à l’infini car le temps ne les atteint pas ; ils sont abstraits par notre expérience. Ils ne sont qu’enivrement.

4-

Stephan Zweig : Le vol d’oiseau du bon Européen, cet espace humain nomade et placé au-dessus des nations. Nous ne sommes pas chez nous là où nous sommes nés, mais là où nous engendrons et où nous nous mettons au monde. Urbi mater sum, ibi patria. Là où je suis mère, là où j’engendre, c’est là qu’est ma patrie.

5-

Idées légères, claires, ouvertes, qui nous font le plus grand bien. Vous nous allégez dans nos corps autant que dans nos esprits. Une madeleine, un ciel bleu sans nuage, une vision imagée aux contours nets. Non pas les idées simplettes, mais les idées légères, simples car prisent dans leur entièreté, qui parlent aussi à notre être dans son entièreté, elles sont immédiates, oui, comme le dit Thomas Reid, elles sont irrésistibles. Mais contrairement à ce que dit Reid, les idées simples ne sont pas des principes premiers, elles sont uniques à chacun et cependant elles sont réconciliées entres groupes d’affinité par le langage et non pas par le bon sens. Nous sommes au monde, simplement.

6-

Les idées, tout comme les choses, sont claires quand elles sont simples et pures. Plus un goût est simple, par exemple, plus il est claire. Un paysage d’hiver recouvert de neige au point de n’être plus qu’infini respire la pureté et la clarté. Un paysage d’automne est déjà plus compliqué, les odeurs sont complexes, les enluminures se mélangent, à peine discernables. Néanmoins, un paysage d’automne est également simple car il est unique. On le reconnait instantanément, cette reconnaissance est irrésistible. Le pur et l’unique sont deux choses qui composent, tout à tour ou bien synchroniquement, le simple.

7-

Le pur est la fraicheur et la dureté.

L’unique est le travail et la discipline.

Nietzsche appelle les idées immédiates qui viennent en l’absence de toute volonté délibérée « l’inspiration ». C’est bien l’inspiration qui est irrésistible à nos sens, c’est une puissance qui nous projette vers l’avant. Dans l’inspiration, tout devient immédiat.

8-

Lire Musil, Broch, Duras, Mann, Proust, Céline et marcher. Pour cela, seule la force est nécessaire.

9-

L’exigence d’apprendre à bien parler était défunte bien avant Voltaire et l’exigence d’apprendre à bien écrire mourut après lui. Dans une époque où nous ne savons plus guère assumer quelconque liberté parce qu’incrédules envers nos devoirs (et comment ne pas l’être ?), il nous reste encore l’exigence d’apprendre à bien lire. Ce n’est pas simplement notre culture qui en dépend, c’est avant tout notre existence. L’exigence d’apprendre à bien lire est une question de vie ou de mort.

10-

L’expression d’une vérité : Souvenez-vous  de vos expériences, elles contiennent une part de vérité là où les vérités n’existent plus. Pleine nuit, on se réveille, ou plutôt, on a la conviction de se réveiller. Juste avant de devenir pleinement conscient de notre réveil, il y a souvent une hésitation. Où suis-je ? Est-ce le milieu de la nuit ? Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Suis-je bien dans ma chambre ? Dans mon lit ? Nous attendons, dans l’ombre et la paralysie, que les images mentales passent en revue dans notre mémoire et que la sélection s’effectue pour nous donner satisfaction. Pour que cela soit, il faut néanmoins qu’il existe des images déjà vivantes en notre esprit. Alors que cette sélection s’effectue, nous avons la conviction d’être en sécurité, dans un endroit connu bien que pas encore reconnu. C’est le cas car, pour la plupart d’entre nous, nous nous réveillons tous les jours dans un endroit que nous reconnaissons sans avoir à faire de sélection consciente en notre esprit. Si nous hésitons, nous utilisons alors nos sens pour s’enquérir de l’endroit, on allume la lumière, on scanne son environnent des yeux, parfois des mains, on écoute les sons, inhabituels, puis on se souvient qu’on est dans une chambre d’hôtel. Mais si nous avons par ailleurs la conviction d’être en sécurité dans un endroit connu, l’identification prend plus de temps car il n’y a aucune nécessité immédiate à savoir où on est. Cette conviction n’est pas quelque chose qui relève de la croyance mais plutôt de l’habitude. Tous les jours, nous nous réveillons dans un endroit, en sécurité (si tant est qu’on ait cette chance), connu, familier. L’habitude se conforme à notre conviction. C’est de là que nous tirons nos sensations premières de sécurité et de doute, c’est là l’expérience d’une vérité. Tout d’abord, il y a l’habitude, puis l’usage de la raison. Si nous avions été dans un endroit inconnu, tout d’abord il y aurait eu l’habitude (brisée), puis l’usage des sens. De là, l’habitude (instrument premier de la connaissance) précède la raison et les sensations (instruments seconds de la connaissance).

11-

Nos lectures savantes, analytiques, positivistes, gâchent sans cesse l’intention de leur objet, celle qui cherche à nous donner accès à une vie plus apte, à une plus grande ferveur. Toutes les « études » philosophiques, sociologiques, littéraires, historiques se réduisent à des études de philosophes, de sociologues, d’écrivains, d’historiens où tout effort de création est réduit aux conditions que leurs œuvres ont pourtant su dépasser. Ces études ne voient aucune valeur dans leurs dépassements. Quel gâchis !

12-

À tous ceux qui disent de nos lectures « vois, ceci est un livre, ce n’est pas la vie », nous répondons « mais cela n’est que la vie ».

13-

Cicéron : « Ils ont appris à parler aux autres, non pas à eux-mêmes ».

14-

Pourquoi Nietzsche est-il (encore) inactuel? L’opinion publique se félicite de voir vaincre, partout, la démocratie, que ce soit dans les cyber-guerres, dans les révolutions et soulèvements, dans les accès aux droits et à la justice. La victoire de la démocratie (toujours au singulier), nous dit-on, est maintenant inévitable, grandement nécessaire, voire même un signe éloquent de l’évolution de nos civilisations. Mais il est sain de voir le danger dans toutes victoires car nul ne peut régner en toute justice. Ce n’est pas la démocratie qui vainc dans les cyber-guerres mais bien le pouvoir technologique de certaines compagnies et leurs ressources humaines dans le décryptage des codes et analyses de données. Ce n’est pas la démocratie qui vainc dans les pays en révolutions mais l’accès aux armes et à l’aide militaire d’autres pays, la circulation de fonds et d’agents informateurs, etc. Ce n’est pas la démocratie qui vainc dans les instances de justices mais les mécanismes légaux mis en place à différents niveaux qui viennent se contredire ou s’intercepter et qui ont souvent besoin de réajustement. La démocratie est une coquille vide. Et Nietzsche de dire, après Voltaire : « je vois que chacun est convaincu qu’il n’est plus aucun besoin de lutte ni de bravoure, que le principal a été ordonné le mieux du monde ». La démocratie est devenue notre causa sui. Le mythe démocratique s’est transformé en tyrannie spirituelle. Sous ses traits actuels, la démocratie empêche tout accès aux structures par lesquelles elle se montre en exemple moral. Au plus, elle est traversée par des crises ou des « affaires » (Murdoch, Betancourt, Berlusconi). Toutes ses anomalies (le pouvoir des medias, des banques, les crises électorales aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, etc.) n’ont pour effet que l’affirmation de ses bienfaits, elles sont tout au plus des perversions d’un système néanmoins parfait, ordonné le mieux du monde.

15-

Pourquoi Nietzsche est-il (encore) si sage ? Avec l’introduction de la dialectique socratique, nous dit Nietzsche, le langage à remplacer les émotions comme système de représentation si bien que celles-ci sont devenues structure plutôt que vécu. Mais qu’adviendrait-il de cet état de fait si une culture arrivait à créer un langage dépourvu de pouvoir structurant ? N’est-ce-pas ce que les Dadaïstes ont ironiquement tenté, cette destruction de la culture socratique par un langage qui frise l’absurde (mais est-ce encore un langage ?) ? Le dadaïsme est superflu pour nous, pour notre époque, il a été dépassé par la réalité d’un langage bien plus répandu, jusque dans les entrailles du pouvoir et des institutions. C’est bien à cet étrange phénomène que nous faisons actuellement face. Nous utilisons des superlatifs à tir larigot (on est « passionné » de vélo !), des concepts sans définition (l’ « excellence »), nous textons des émotions (émoticons), etc. Dans tous ces cas, le langage a perdu son pouvoir de représentation et n’est que la supercherie d’un réel qu’il ne prétend même plus représenter. Mais sommes-nous pour autant capables de vivre nos émotions ? La profusion des signes a permis la destruction de leur pouvoir de représentation, certes, mais par là aussi elle a permis la destruction de notre capacité à fabriquer un palliatif au dégoût. La profusion des signes, c’est aussi la victoire du dégoût sur nos ivresses.

16-

L’ « homme théorique » que Nietzsche dénonçait dans Par-delà bien et mal comme l’homme de la modernité (croyance au vrai et croyance à l’égalité, ces croyances associées à une culture optimiste qu’offre notre investissement émotionnel envers la science) est l’être technologique ou plutôt technophile d’aujourd’hui. La vérité existe qui circule au travers des medias sociaux, une circulation considérée comme le pilier principal d’une démocratie enracinée dans une société civile solide qui n’est ouverte qu’en tant qu’elle fonctionne en cercles fermés. Mais quelle est la valeur de cette volonté de vérité et d’égalité ?

17-

Nietzsche s’est tant préoccupé de morale car il se voyait comme l’esprit transformateur de son époque. Par sa critique de la morale, c’est une critique personnelle qu’il essuyait du revers de la main. Mais comment peut-on bien pouvoir s’inquiéter de son époque au point de vouloir la transformer à ses dépends? Il a bien fallu que Nietzsche eu une certaine croyance quand même. Pourquoi ne pas se fiche de son époque ? Après tout, la dégénérescence est relative. Elle n’existe qu’en relation avec la force de vie qu’on veut bien lui opposer. Vouloir transformer son époque n’est pas une surévaluation de la force de vie par rapport à la dégénérescence, c’est bien plutôt une nécessité par laquelle on accepte que la vie soit bien plus puissante que notre volonté.

18-

Dans un monde saturé de virtuel et de pouvoirs soi-disant invisibles (c’est-à-dire qui n’existent que sous des symboles et des conséquences, des pouvoirs ectoplasmiques ou, comme dirait Hume, sacralisés), c’est avant tout la substance qui est recherchée (un désir ontologique ?). La simplicité finit souvent par faire figure de substance alors qu’elle est toujours le produit d’un retour épuré (recherche de la nourriture simple, être simple, avoir des activités simples, des rêves simples, etc. quelque chose qui a moins trait à la modestie qu’à la pureté). Mais qu’est-ce donc qui est simple ? Et comment cette simplicité peut-elle nous être révélée? Simple, au demeurant, n’est pas synonyme de simpliste ou superficiel. Une pomme est un fruit simple, mais son existence n’est ni simpliste ni superficielle. La simplicité, au contraire, peut s’exprimer dans des associations libres. Celles-ci ne sont pas le produit d’une machination ou systématisation et pourtant elles sont créatrices de nouvelles situations.

« Qu’as-tu vraiment aimé jusqu’à ce jour, quelles choses t’ont attiré, par quoi t’es-tu senti dominé et tout à la fois comblé ? Fais repasser sous tes yeux la série entière de ces objets vénérés et peut-être te livreront-ils, par leur nature et leur succession, une loi, la loi la plus fondamentale de ton vrai moi. Compare ces objets, vois comme ils se complètent, s’élargissent, se surpassent, se transfigurent naturellement, comme ils forment une échelle graduée sur laquelle jusqu’à présent tu as grimpé jusqu’à ton moi. Car ton essence vraie n’est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi […] » (F. Nietzsche, « Schopenhauer éducateur »).

La simplicité, c’est ce par quoi nous sommes nés, les tâches par lesquelles nous sommes au monde, là où nous avons le sentiment de liberté. La simplicité, c’est encore l’exigence d’un devoir envers soi-même.

19-

Si on attribut l’origine de la pensée postmoderne à Nietzsche, alors cette pensée disparait aussi avec Nietzsche. Foucault, Derrida, Deleuze ont littéralement relevé et extrait certaines de ses pensées et ils en ont démontré la vérité par l’empirisme (Foucault), la logique (Derrida) et l’analyse (Deleuze). Nietzsche n’avait rien à démontrer mais tout à dénoncer. Foucault était professeur au Collège de France, Derrida professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Deleuze professeur de philosophie à l’Université Paris VIII. Démontrer était leur métier et la valeur de leur travail. Nietzsche, lui, agissait en libre-penseur. La formalisation de sa pensée en annonce aussi la fin.

20-

Nietzsche : Écrire devrait toujours annoncer une victoire sur soi-même et non une volonté de convaincre les autres.

Duras : Écrire devrait toujours dire le « deuil noir » de notre vie et le « lieu commun » de notre pensée.

Nietzsche et Duras, différents styles, même combat.

21-

Nietzsche : « Le doute me dévore, j’ai tué la loi ».

Et si cette loi, plutôt que d’être celle de la morale, était devenue, dans nos sociétés, celle de la causalité, la loi de la raison instrumentale et pratique, une loi qui fonctionne au détriment de la contingence de l’action ?

Le doute nous dévore, nous avons tué la loi de la raison instrumentale.

22-

Si les désirs qui constituent la nature de l’être sont des désirs d’excellence et de sagesse et que ces désirs sont la base de toute vertus, alors qu’est-ce que l’excellence ? Et puis qu’est-ce que la sagesse ?

Nietzsche nous apporte des éléments de réponse : la connaissance et la foi sont incapables de donner la force et l’habileté nécessaire à l’action. Seul « l’exercice, l’exercice, l’exercice ! » le peut. La foi, pour sa part, s’ajoutera d’elle-même. C’est l’exercice qui mène à l’excellence et à la sagesse, et non le contraire. Nietzsche était un bon européen, tout comme Hume.

23-

Nietzsche encore: Dans un cercle semi-fermé comme celui de la solitude avec des lectures sélectionnées (plutôt qu’abondantes), ne pouvons-nous pas arriver à mettre la morale athée de la raison à distance ? Ne pouvons-nous pas alors essayer de construire à nouveau un monde séparé des ordres moraux de la raison prescriptive ? Seule la solitude peut permettre cela. Bien sûr, la question reste encore : est-ce vraiment souhaitable ? Nietzsche travaillait véritablement sur la question de la liberté.

24-

Éthique nietzschéenne : Être léger. Une fois à l’endroit de l’anti-dépression (la montagne, ce qui, par définition, monte), trois remèdes antidépressifs (qui préviennent le retour dans la vallée, ce qui, par définition, dévale) sont possibles : la volupté (se moquer de toute confusion et errance) ; la passion de (se) dominer ; l’amour de soi (rester auprès de soi).

Les trois remèdes antidépressifs ou comment, une fois dans les sommets, ne pas retomber dans la vallée, désarmé :

– La volupté : se moquer et se jouer des professeurs de confusion et d’errance, un bonheur et un espoir plus haut, une mise à distance,

– La passion de dominer : c’est la montagne qui vient dans la vallée, le vent des hauteurs vers les bas-fonds, une vertu qui donne, un soleil qui décline pour une aube nouvelle,

– L’amour de soi : rester auprès de soi, ne pas vaciller, cesser d’errer en tous sens au gré des vents et des courants.

En somme, pour demeurer dans les sommets, à l’endroit de l’anti-dépression, il faut être léger.

Éthique nietzschéenne illustrée en quelques aphorismes:

« Ma souffrance et ma pitié – à quoi bon ? Est-ce que je cours après le bonheur ? Je cours après mon œuvre. »

« Les contradictions, les incartades, la méfiance joyeuse, la moquerie sont toujours du côté de la santé ; toute espèce d’absolue relève de la pathologie. »

« Le succès a toujours été le plus grand des menteurs ».

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We may find ourselves in front of our contemporaries like Robert Musil found himself in front of fin-de-siècle Vienna:

“The house beside it [the church], the firmament above, the indescribable harmony of all the lines and spaces that caught and guided the eye, the look and expression of the people passing below, their books, their morals, the trees along the street… it all seems at time as stiff as folding screens, as hard as a printer’s die stamp, complete – there is no other way of putting it – so complete and finished that one is more superfluous midst beside it, a small, exhaled breath God has no time for anymore.”

Si le XVIIIème siècle amorce la réincarnation du trouble dionysiaque au travers d’individus décentrés (le fou, le prisonnier, l’irrationnel), ce trouble-même qui ré-émerge des profondeurs océaniques dans lesquels il avait été immergé depuis Socrate et l’avènement du logos sur la vie, les XIXème et XXème siècles quand à eux amorcent la sublimation de l’incarnation du trouble dionysiaque dans l’être par la culture (l’individu divisé), par la nature (William Blake), par l’art (l’art naïf). Quand au XXIème siècle, il amorce la banalisation du trouble dionysiaque dans l’être ; notre époque est celle du grand nivellement où le trouble dionysiaque a atteint son seuil de saturation. Peut-être que notre capacité  à l’oubli nous mène doucement à la veille d’une régénération. Ou bien peut-être est-ce cela le trouble dionysiaque en nous : la banalité.

26-

Si le postmodernisme fut la négation de la profondeur dans la multiplicité des surfaces, ce fut aussi cette multiplicité des surfaces qui vint à créer les vides océaniques qui lui succédèrent. Le travail des surfaces a su faire émerger la banalité des profondeurs.

27-

C’est là le lot de notre XXIème siècle. Bénéficiant d’un certain savoir (celui de l’existence au travers de l’expérience du vide), il nous est absolument insupportable de penser que le vide ne puisse pas exister. On le cherche de partout, et partout on ne voit que du plein. Tout a déjà été dit, pensé, fait, construit, inventé. Il ne nous reste aucune part du diable avec laquelle nous puissions faire l’expérience vraie de l’existence. Mais on ne voit pas que c’est cette banalité qui est notre part du diable. À nos yeux, dans cette banalité, le diable lui-même n’en est pas un. C’est cette pensée qui constitue notre peur de l’absence du vide et par là-même produit notre propre vide, paralysie, manque de désir et désolation. Le vide du XXIème siècle, c’est l’expérience de son inexistence. Là est notre mélancolie.

28-

L’époque du trop plein : Le manque de vide nous hôte toute créativité. Comment a-t-on fini par en être privé ? Par quel mécanisme ? Lorsqu’on a admis que le manque ne pouvait être exprimé, on en a nié l’existence. L’art l’a exprimé, la parole s’est alors tue. Là où la parole est restée, c’est l’articulation de la puissance de l’art qui a disparu.

29-

La plupart de nos désires se résument à l’extension de l’autre en soi, un oubli de soi dans la possession ou le sentiment de plénitude dans l’autre. Nous sommes, en fin de compte, possédés par l’autre, nous sommes des possédés à l’endroit où l’autre se rencontre dans nos désirs (d’objets, de statut, d’esprit, de beauté, le tout, esprit et beauté, pouvant être passé sur nos visages comme on passe un masque à deux faces). Comment en est-on arrivé à donner plus de valeur et d’importance à l’image du désir dans l’autre qu’à la réalité de l’existence en soi ?

30-

On parle d’art brut comme d’un art dans lesquelles les artistes atteints de psychoses sévères donnent sens à leur réalité au travers du pouvoir expressif d’objets créatifs. Mais alors pourquoi ne parle-t-on pas de philosophie brute ? Nietzsche, Bergson, Deleuze, Cioran, Jankélévitch sont de parfaits exemples. Non pas la « philosophie au marteau », mais plutôt la façon dont leurs philosophies (par exemple dans l’Ecce Homo de Nietzsche) sont devenues leur personnalités, l’être-même de ces philosophes, et, par conséquent, la façon dont leurs philosophies ont pu donner un sens à leur réalité : elles étaient le pouvoir expressif de leur être au monde.

31-

La culture selon Diogène : c’est la sagesse des jeunes, la consolation des vieux, la richesse des pauvres et l’ornement des riches.

32-

Lectures et ivresse : Certaines lectures libèrent nos corps et sont des édifices qui nous élèvent non pas hors de la monotonie mais bien plutôt hors des vallées de nos existences. Interrompons ne serait-ce qu’une minutes de telles lectures et ces vallées deviennent plus profondes que jamais, nous y entrevoyons un défiler grotesque, une sensation de dégoût, la nausée. Seule l’ivresse compte alors. Au-deçà de ces lectures-là, il n’y a rien que de morbide.

33-

Robert Musil: ‘Happiness, after all, depends for the most part not on one’s ability to resolve contradictions but on making them disappear […]’.

34-

Nos éducateurs sont aussi nos libérateurs car se mesurer à eux nous révèle à la fois l’existence de possibilités au-delà de nos propres capacités mais aussi de nouveaux territoires sur lesquels nous nous rapprochons de nous-mêmes. Ils nous libèrent en nous apprenant à nous dépasser.

35-

Montaigne : « Tel a la vue claire, qui ne l’a pas droite ». Avoir la vue claire n’est ni une question de but ni une question de fin, c’est une question de (manque de) droiture. Les impératifs de la droiture ne sont pas nécessairement catégoriels, ils peuvent nous être propres et par là-même bien souvent tordus. C’est en ceux-là qu’on se respecte soi-même.

36-

Mais la question est encore la suivante : afin d’éviter l’idolâtrie stérile et de s’affirmer comme puissance créatrice, comment pouvoir être nos propres éducateurs ? C’est bien à cette question que l’observation et l’analyse de soi peuvent éventuellement tenter de répondre avec succès. Mais trop de hasards, de barrages et d’histoire s’élèvent sur notre chemin. Pouvoir être vierges de notre propre existence, voilà qui s’avère être une impossibilité bien pesante.

37-

Certains se convainquent qu’ils savent des choses que personne d’autre ne comprend. D’autres, comme le déplorait Montaigne à son égard, ont l’impression de comprendre bien lentement ce que tout le monde semble avoir su depuis bien longtemps. Résultat ? Ces derniers ont aussi l’impression qu’ils n’ont rien de plus à dire car toutes leurs découvertes ne sont qu’une confirmation de la lenteur de leur développement. Leur refus de l’imposture les mène à se croire de fieffés attardés. Voilà qui est tout à leur honneur.

38-

Vivre sans direction et au cœur d’une tourmente qui semble perpétuelle, c’est aussi vivre au-delà des valeurs. Au-delà des valeurs, il n’existe nulle direction. La direction de notre existence est bien souvent déterminée par notre avenir, par ce qui n’est pas, ou en tout cas pas encore. Elle est bien souvent une détermination idéologique. Camus : « Il faut agir et vivre en fonction de l’avenir ». Mais le problème est le suivant : comment trouver une direction au-delà des valeurs qui puisse aussi garantir, pour nous comme pour les autres, un esprit libre ? Comment garantir un avenir conditionné par l’indétermination ?  Quel régime de vie sommes-nous en mesure de créer, pour nous-mêmes, qui puisse garantir un avenir qui sera notre propre création ?

39-

Nous en venons maintenant à la question que nous nous posons tous à un certain moment de notre existence : quel est le but de notre vie ? Non, plutôt, quel est le but de ma vie ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? En d’autres termes, le questionnement kantien par excellence. Et alors, que signifie m’orienter dans ma pensée, non pas dans l’absolu mais pour moi-même ?

La réponse kantienne : Les représentations imagées sont toujours attachées aux concepts. Elles sont non pas dérivées de l’expérience mais rendues propres à l’usage expérimental. Lorsque nous retirons sensation et image, nous ne nous retrouvons avec rien d’autre qu’un concept pur. Son étendue est alors élargie et contient une règle de la pensée. Peut alors se constituer une logique générale. Mais il s’agit ensuite de s’orienter dans l’usage non pas expérimental mais spéculatif de la raison (usage conceptuel). Mendelssohn parle du bon sens comme « aide d’un moyen de se diriger » ou « saine raison » (ce qui ne va pas au demeurant sans rappeler la « saine philosophie » de Victor Cousin), ou « entendement humain ». Pour Mendelssohn, s’orienter dans la pensée, dans le monde des spéculations conceptuelles, est difficile mais le bon sens procure une aide à nos déplacements dans l’entendement humain. Cependant, Mendelssohn montre aussi que le bon sens peut également résoudre le conflit entre raison et moralité. Les Lumières sont bien sûr le courage de se servir de son propre entendement (sapere aude). Mais si l’entendement propre à chacun prévaut, alors la moralité est en état de crise. C’est soit l’un, soit l’autre, nous dit Jacobi en Spinoziste éclairé. La position de Kant : seule la pure raison humaine peut permettre de s’orienter dans la pensée à condition de supprimer l’autorité de la faculté spéculative (autorité acquise par la démonstration). Seule la pure raison humaine peut nous permettre de nous orienter dans la pensée si nous supprimons la logique comme principe de détermination. S’orienter dans la pensée implique donc un principe de différenciation subjective (entre la droite et la gauche, le haut et le bas, le bon et le mal). En bref, pour s’orienter dans la pensée, nous avons besoin d’un système sémiologique du monde.

Maintenant, si ce système sémiologique s’écroule et si tout tombe à plat (Kant : si toutes les constellations venaient à prendre les mêmes configurations et les mêmes positions relatives), comment faire pour s’orienter ? Un système de valeur, par exemple, est un système sémiologique. Notre faculté de différencier, nous dit Kant, se fait au moyen de notre sentiment (intuition de différence notable, droite et gauche). Nous avons tout d’abord accès à la différenciation par le sentiment ou intuition, et c’est ensuite que nous accédons à la différenciation de manière mathématique (nous calculons l’est par rapport à l’ouest, la droite par rapport à a gauche). Cette différenciation (l’autre) est subjective car l’autre (l’alternative) n’a pas besoin d’être perçue, par exemple, je vois le soleil se lever à l’est, puis je vois le point de midi, je peux alors calculer l’ouest (puis le nord et le sud). Nous nous orientons dans la pensée avec la même logique. La différenciation subjective est un sentiment du propre besoin de la raison. Pour éviter les erreurs, nous devons nous empêcher d’utiliser notre jugement afin de déterminer ce qui existe si ce jugement prend le dessus sur ce que nous savons (nous savons que le soleil se lève à l’est et qu’à midi il est au zénith, d’où nous déduisons l’ouest, c’est alors ce que nous savons de la nature qui informe notre orientation, et non pas l’usage de notre jugement, car cette vérité a déjà été établie. Elle devient, pour utiliser un terme bergsonien, intuitive. La nécessité est alors déterminante, non pas le jugement. Mais comment identifier la nécessité, le besoin, en matière de raison ? (Nous pourrions dire qu’en matière de raison, il n’y a aucune nécessité, seulement du jugement. Tout comme en matière de foi, il n’y a pas de nécessité, seulement de la volonté).

La raison s’emploie avec les causes qui sont dans le monde et se révèlent aux sens, dit Kant. Mais ce n’est pas un besoin, c’est une présomption sur l’usage de la raison. La raison a cependant besoin de supposer quelque chose qui lui est intelligible, le fondement subjectif d’une cause première ou intelligence suprême est alors suffisant pour l’admettre. L’intelligibilité du monde est première, puis ensuite il y a l’usage de la raison et l’exercice de notre différenciation subjective sur cette intelligibilité. Le monde fait sens par nécessité ! Il est essentiellement intelligible ! Il ne nous reste plus qu’à utiliser notre raison, à l’orienter dans la direction de cette nécessité existentielle ! « Nous devons admettre l’existence de Dieu si nous voulons juger des causes premières ». Le besoin de la raison est double : il relève d’un usage théorique et d’un usage pratique (ce dernier étant plus important car il n’est pas conditionné par une cause première, il nous appartient de juger de l’existence de Dieu). Nous sommes alors dans l’obligation de juger de son existence, ceci n’est pas seulement une question de volonté, c’est une question d’impératif : « Car le pur usage de la pratique de la raison consiste dans la prescription des lois morales », c’est-à-dire le souverain bien possible de ce monde. Hume (à qui Kant répondait) et puis aussi Nietzsche (qui répondra à Kant) prirent le parti de démontrer que la prescription des lois morales ne repose pas sur l’usage de la raison mais sur des préjugés (historiques, culturels, etc.) ou croyances.

Mais alors, comment s’orienter dans la pensée si la prescription des points cardinaux (lois morales) qui nous permet, par nos instincts, de faire sens du contexte sémiologique par l’exercice de la différenciation et donc de s’orienter, s’avérerait être arbitraire ? Ce n’est pas que les points cardinaux manquent et qu’une constellation vient à prendre les mêmes configurations et les mêmes positions relatives (l’obscurité sans points de repère), mais plutôt que tous les points cardinaux sont soit interchangeables, soit appartiennent à un autre système sémiologique par lequel ils sont contigües. Il est certain que le soleil se lève à l’est et que sont zénith puisse nous permettre de situer l’ouest, mais pour cela il faut s’entendre sur le langage, les mots qu’on utilise (le soleil se doit d’être un objet unique, il ne peut donc être ni le nom de mon chien, ni l’amour de ma mère comme image poétique, l’est doit être unique et ne peut être un concept politique ou une zone restreinte, tout comme Berlin Est était situé à l’ouest). D’où l’interdiction de citer le nom de Dieu, le changement de sens serait alors fatale à toute religion. L’uniformité est donc indispensable, mais elle est aussi l’hypocrisie derrière laquelle la cause première se cache.

Toute croyance, nous dit Kant, même historique, doit être rationnelle (et d’ajouter en bon franc-maçon, « car l’ultime pierre de touche de la vérité est toujours la raison », mais cette croyance de la raison se base sur les évidences de la raison pure et non sur une opinion, sur des évidences qui ont une validité absolue). Le concept de Dieu et la conviction de son existence ne peuvent se rencontrer que dans la raison. Personne ne peut être d’emblée convaincu de l’existence de Dieu par quelque intuition (révélation ? Grâce ?) : la croyance de la raison doit précéder. En effet, comment se diriger dans la pensée si la croyance de la raison n’est pas déterminante ? Contester à la raison le droit de parler la première ouvre la porte à tous les fanatismes. (C’est donc par dépit que nous devons croire à la raison. Mais alors c’est le principe de vie qui finalement détermine notre existence – l’être ou ne pas être. La moralité se trouve alors face à la biologie ; ce sont des nécessités parallèles). C’est ça qui dirige notre pensée, la croyance en la raison. Si nous cessons de croire à la raison (comme l’exemple du marquis de Sade), sommes-nous pour autant désorientés ? Si nous cessons de croire à la raison, tout est-il vraiment possible ? La liberté de pensée est la condition à l’exercice de cette croyance de la raison. Elle s’oppose à la contrainte civile (censure), à la contrainte faite à la conscience morale (intolérance), et à toute loi que la raison ne se donne à elle-même (absolutisme ou anarchisme). C’est donc par crainte que nous devons croire à la raison. Bien sûr, après l’épisode de la Terreur en France, Kant ne pouvait avoir que raison. L’obligation de la croyance à la raison, bien qu’elle justifie les asiles d’aliénés et les prisons, est indiscutable. Cette attitude, néanmoins, n’est ni immuable, ni universelle : elle est historique.

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S’orienter dans la pensée est une des pierres d’angle de notre être mais ce ne sont pas les kantiens en nous qui parlent ainsi. Il y a en effet de fortes chances que s’orienter dans la pensée soit un des seuls moyens que nous ayons de moins souffrir, de trouver un peu de relâchement, de confort, de vertu ou de vérité. S’orienter dans la pensée est un effort pour la vie. Nous ne le faisons pas pour répondre à une finalité mais parce que c’est une action qui nous donne conscience de notre existence et de notre présence au monde. S’orienter dans la pensée affirme la vie, c’est une nécessité existentielle et non pas intellectuelle ou métaphysique.

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Philosophie écossaise : Ouvrons les fenêtres sur cette philosophie de poussière, enterrée sous les amas d’académisme depuis Victor Cousin jusqu’à Alexander Broadie. Exposons-là à la lumière et libérons-là. Thomas Reid parle d’impressions irrésistibles. Sortons-les des contraintes du raisonnable, de la morale, du juste. Ce qui est irrésistible dans nos impressions est parfois aussi, et surtout, irraisonnable, immoral et souvent injuste. Ce n’est pas en cachant cela derrière les ombres poussiéreuses de la raison, de la morale et de la justice que nous vivons mieux, au pire ces ombres nous rendent irresponsables. L’aspect irrésistible de nos impressions, c’est bien cela qui nous gouverne, qu’on en cache certains côtés ou non, nous sommes un tout, à la fois raisonnable et irraisonnable, moral et immoral, juste et injuste.

Ces impressions irrésistibles ne peuvent pas être générées par la raison, contrairement à ce que nous dit Reid. Elles sont générées par notre capacité de projection, le pouvoir de notre devenir, ces impressions nous projettent au-devant de nous-mêmes plutôt que d’être de simples motifs qui nous poussent par derrière. Elles ne rejoignent notre vie intellectuelle qu’a posteriori, comme stimulant, ce sont elles qui nous ouvrent aux idées.

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En littérature, il n’est rien que nous puissions faire qui n’ait été fait avec plus grande conviction et talent par les grands maîtres de la littérature (Dostoïevski, Melville, etc.). Pour nous, la littérature reste à être inventée.

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Comment écrire et que veut dire bien écrire ? Quelle langue se prête le plus favorablement à l’écriture, les langues les plus géométriques comme l’anglais ou les langues les plus fines comme le français ? Écrire n’est qu’une histoire de styles.

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Le problème de l’aphorisme : L’aphorisme est un style qui contredit le discours, lequel prétend descendre au plus simple dénominateur de ses observations philosophiques en épurant toute théorie ou idéologie. Certains aphorismes, sinon tous, sont bruts. Ils défient la mythologisation. Cependant, chaque aphorisme est l’aboutissement d’une réflexion, parfois après des heures de marche où un dialogue intérieur peut s’effectuer et une idée se tisser que nous devons ensuite rendre au plus court. L’aphorisme est l’aboutissant d’une réflexion complexe et non pas la mise à nu et l’effeuillage d’une idée. Alors que le style de Duras, lui,…

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Goethe: « les plus grandes parties du malheur et de ce que tout le monde appelle le mal, provient uniquement du fait que les hommes sont trop négligeant pour s’attacher à bien connaître leur but, et s’ils le connaissent, pour se mettre sérieusement au travail. »

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Grandeur d’âme selon Aristote : celui qui demande beaucoup et qui mérite beaucoup. Pour cela, il doit avoir toutes les vertus nécessaires : courage, mesure, être agréable.

L’individu à la grandeur d’âme demande à ce qu’une société soit supérieure mais aussi à ce qu’elle accepte des inferieurs. C’est une société inégalitaire dans laquelle ce même individu à grandeur d’âme est indépendant. Que faire d’Aristote ?

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Nous avons su penser, repenser et déconstruire la conscience, la perception (temps et espace), l’identité (soi) et le différent (particuliers et leurs relations à l’universel). Mais qu’en est-il du devoir ? Nous n’avons pas encore su repenser et déconstruire le devoir, nous l’avons tout au plus nié.

Le devoir est également relatif. Lorsque l’identité est en crise, repenser le devoir devient plus pressant. Lorsque la conscience est déconstruite, repenser le devoir devient moins important. Alors que la morale dépend de la doxa, que la conscience dépend du jugement, que le corps dépend de la nécessité, le devoir, lui, dépend de la volonté.

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Thomas Mann : « Oui, renoncement et maîtrise de soi, telle pourrait bien être la nature de la victoire sur cet amour, sur cette magie de l’âme aux conséquences ténébreuses. »

Rester près de soi, encore.

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Ouvrir son parapluie par temps de pluie : « Un symbole de lâcheté et de mollesse triviale qui était le résultat de la civilisation ». Et puis il y a les tempêtes, les tsunamis, les accidents qui nous rappellent à l’ordre et nous délivrent. Qui n’a pas fait l’expérience d’une mort toute proche sans percevoir la trivialité d’un parapluie ?

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Où cette histoire veut-elle en venir, avec tous ses détours ? Fait-elle plus que transcrire en raison, pour ainsi dire, un besoin vigoureux et constant, le besoin de soleil tiède, d’air lumineux, de verdure luxuriante, de brise alpine, de nourriture légère, d’eau chaude pour boisson, de journées entières passées en calmes promenades, de conversations réduites, de lectures rares et prudentes, de résidence solitaire, d’habitudes propres, simples et presque spartiates, bref de toutes ces choses qui sont précisément le plus à un goût, qui conviennent précisément le mieux ? Une histoire qui est au fond l’instinct d’un régime personnel ? Un instinct qui cherche par le détour de l’esprit l’air, l’altitude, le climat et la forme de santé qui lui sont propres ?

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Méditer avec Emerson : La nature a le pouvoir de purger nos yeux. Nous sommes assistés par les objets de la nature dans l’expression de certaines choses significatives. Les axiomes de la physique traduisent les lois de l’éthique. Par exemple, qu’on jette une pierre dans un lac et l’écho aquatique nous instruit sur les relations humaines.

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Le cartésianisme répond à une question d’identité et non pas à une question de vérité.

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Écrivain, il est possible de développer tout personnage, être toute chose, le menteur, le tueur, le voleur, un parc, un esprit, un chien. Mais pour ce faire, il faut être en bonne santé car on ne peut pas laisser ses maladies de l’âme prendre le dessus sur ses personnages. Il en va de même pour le lecteur.

On peut écrire pour le voleur et le banquier, pour le menteur et le prêtre, peu importe, on a toute liberté. Mais c’est en écrivant pour le meurtrier et pour le saint qu’on retrouve la question des mythes humains, la recherche de la beauté, la fin en soi, la conscience, etc. Cependant, c’est à l’endroit de tous ces personnages qu’on peut aussi poser la question de leur humanité.

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Sophocle : Ce n’est que dans le conflit (combat) que nous découvrons quelles sont nos fins et nos buts.

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Locke : Il n’y a pas de liberté naturelle. Il n’y a, dans la nature, que contraintes et déterminismes. Maximiser les contraintes comme puissance, c’est cela agir avec noblesse. Maximiser les contraintes, c’est transformer celles-ci en puissance.

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Goethe : Le sens de la vie est à chercher dans la vie même.

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Aujourd’hui, la lecture est devenue inutile, c’est dire son importance.

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Ce que Nietzsche reproche à Platon : Dans ses discours, Platon prétend que la dialectique se doit de remplacer la violence, que la raison du langage se doit de venir à bout de la folie des passions (la condamnation de Socrate et les offensives spartiates y seraient surement pour quelque chose). Or les passions ne sont pas réductibles au langage. La tragédie attique, par exemple, articulait un système de représentation plus adéquate pour remplacer la violence que toute dialectique.

Mais lisons l’Iliade : La Grèce présocratique n’est pas habitée par de soi-disant sauvages. Les passions des troyens et des achéens sont significatives, leurs actions sont nobles et non irraisonnables. L’absurdité de la guerre est chose différente de la passion des hommes, l’absurdité de la guerre, c’est la condamnation à la folie par la raison (pour nous, elle a été œuvre de langage, on « déclare » une guerre avant de la faire).

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Hector à sa mère : « Ne m’offre pas de doux vins, noble mère, et ne me fais pas perdre ma fougue ; je craindrais d’oublier ma valeur. »

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