La petite fabricante de gonds: chapitre 10

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Pour tout dire, ou presque, la jeune fille sans âge n’habitait pas vraiment un chalet sans portes. Ceci, je l’appris un peu plus tard, lorsqu’elle se réveilla après un bref assoupissement sous l’ombre dentelée de notre arbre et qu’elle s’engagea dans de plus amples déversements de délicatesse.

Des portes, il y en avait plein l’atelier de son père, qui gisaient là, toutes empilées les unes au-dessus des autres comme autant de couches géologiques enchâssées témoignant du passage ininterrompu du temps. On ne pouvait plus circuler dans cet atelier tellement le temps s’y était écoulé. Restait que ces portes s’avéraient toutes bien inutiles puisqu’aucune ne possédait de gonds. En vérité, personne n’aurait su quoi en faire.

Un jour, cependant, un petit monsieur rondelet, costume impeccable aux nuances brunâtres et moustaches hirsutes, s’invita discrètement dans leur courre, et d’essayer en vain de frapper à l’atelier avec l’intention d’acheter une ou deux portes parmi les centaines qui se bousculaient jusque sur le palier. Peine perdue, il finit par pénétrer timidement dans l’antre de la fabrique puis, comme son père n’avait toujours pas remarqué sa présence tout affairé qu’il était à son ouvrage, il s’excusa en guise d’annonce et de modeste prière d’être accueilli. Mais aussitôt, son père s’emporta contre le nouveau venu qu’il prit erronément pour un intrus, avant de l’attraper par le col et de l’expulser de son atelier non sans envoyer quelques coups de pieds au derrière rebondi du pauvre visiteur et ainsi précipiter son décampement.

Des bruits commencèrent alors à courir parmi les chaumières alentours. Le fabricant de portes serait un grossier personnage, peut-être même un dément, disaient-ils. Ces rumeurs finirent par plonger son père dans un profond malheur qui tourna rapidement en désarrois éhonté. Il aurait tant voulu pouvoir s’enfermer pour étouffer son chagrin. Mais les badauds malveillants ne cessèrent de passer devant le petit chalet et de venir parfois jusque dans leur courre pour tenter de surprendre l’illustre malotru.

Tout ceci avait enragé la jeune fille qui, un jour venu, s’en prit elle-même aux fauteurs de troubles et à leur malveillance avec force et insultes. Dans l’imaginaire des villageois, le chalet sans portes devint le chalet des fous et plus personne ne prit la peine de leur rendre visite ou même tout bonnement de s’approcher de la saugrenue demeure. C’était bien simple, on leur coupa toute hospitalité. Plus aucune porte ne fut dorénavant nécessaire pour que la jeune fille et son père se sentissent enfermés si bien qu’ils finirent par ne même plus désirer en posséder.

[Chapitre 11]

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