LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 11

Elle avait vécu comme ça, seule avec son père, enfermée au cœur de cette interminable béance. « On n’est jamais vraiment seul avec un parent, ils ont beau être une partie de nous, ils sont aussi autres, ils sont en-dedans de nous tout autant qu’en-dehors », avait-elle expliqué.

— Vous n’avez pas d’amies ?, lui demandai-je alors sans vouloir toutefois heurter sa sensibilité de blé en herbe.

— Non, je n’ai pas besoin d’amies, je suis libre, moi, comme l’air, je n’ai besoin de personne.

La jeune fille sans âge était bien orgueilleuse, présomptueuse même. Mais comme moi-même je ne connaissais que la solitude, je ne sus pas déceler là un gémissement de douleur. A trop être libre, on finissait parfois par s’emprisonner soi-même.

Elle avait de nouveau l’air bougon et se tordait les lèvres d’impatience.

— Alors, quand est-ce que je l’aurai mon histoire ? Vous me l’avez promise.

— Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas d’histoire. Et puis une histoire, ça ne se promet pas. Une histoire, ça arrive, c’est tout, c’est la rançon de la vie, on ne peut ni en faire la promesse, ni en faire le gage, c’est comme ça.

 — Vous êtes méchante.

Elle fit mine de se lever.

— Je vous ai bien raconté mes histoires de porte, moi, et je vous ai montré mes dessins, je vous ai parlé de mes gonds, et vous, vous n’avez rien dit, vous avez tout pris sans rien donner, vous vous êtes servie et maintenant vous restez muette comme un âne repu, comme ça, comme un miroir opaque, sans reflet. Vous êtes méchante.

— Oui, c’est vrai, je suis méchante. Mais je suis aussi gentille. Si je n’avais pas été là à vous écouter, vous n’auriez pas eu toutes ces histoires à raconter. D’une certaine façon, ne vous ai-je pas fait don de vos propres histoires ?

Il y eu un court silence qu’elle occupa à se tordre les lèvres plus ardemment.

— Personne ne m’écoute jamais, mes affaires de gonds n’intéressent pas mon père. En fait, je n’avais même jamais montré mes dessins à qui que ce soit. Ils vous plaisent, mes dessins ? Si vous voulez, je vous en donne un ?

Je fis non de la tête, elle avait plus besoin de ces dessins que moi.

Elle scruta de nouveau l’horizon puis se retourna aussitôt en ma direction.

— Dites-moi, si vous n’avez pas d’histoire, pourquoi n’irions nous pas en demander ailleurs, sous d’autres arbres peut-être, il y a plein de gens qui se reposent sous les arbres en fleur à cette époque de l’année.

Et c’est ainsi que la jeune fille sans âge et moi avons entamé notre quête commune.

[Chapitre 12]

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