LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 12

L’histoire du naïf qui donna raison à la vérité.

 

Sous un arbre, donc non perché, un doux monsieur nous tint à peu près ce langage :

— Il y a des choses qu’il ne vaut mieux pas chercher à s’expliquer. Il y a des choses qu’on sait et c’est déjà beaucoup.

— Vous semblez triste, lui dit la jeune fille.

— Oui, c’est vrai. J’ai découvert que ma femme ne m’aime plus. Et pourtant elle m’a aimé par le passé.

— Elle vous a dit qu’elle ne vous aimait plus?

— Non, je le sais, c’est tout.

— Et comment le savez-vous ?

— C’est une évidence, voyons, je viens de vous le dire. Elle ne m’aime plus, il faut que je me résigne. Mais moi, voyez-vous, je l’aime encore. Tenez, l’autre jour, je lui ai fait ma meilleure omelette aux truffes, des truffes que je suis allé moi-même ramasser sous les plus amples, les plus opulents, les plus majestueux tilleuls qui soient. Vous savez, je connais un endroit secret où se nichent les plus belles, les plus charnues, les plus savoureuses truffes du pays. J’y vais tous les ans, je les sèche sous le soleil déclinant d’automne et puis j’en fais des omelettes tout le reste de l’année avec de gros œufs bien jaunes de la ferme d’en bas. Et bien figurez-vous que ma femme n’a pas touché à son omelette alors que je la lui avais préparée avec tant de délicatesse et de tendresse en moi. Elle ne l’a même pas goûtée, elle qui aime tellement ça.

— Peut-être qu’elle n’avait pas faim, ou qu’elle n’avait pas envie d’omelette, ou que le goût de la truffe était trop fort, ou les œufs trop cuits, ou peut-être qu’une mauvaise nouvelle l’a contrariée ?

— Non, il y a des signes qui ne trompent pas. Et puis je le sens, elle ne m’aime plus, c’est comme ça.

— Pour une omelette ?

— Peut-être qu’en fin de compte elle ne m’a jamais aimé.

— Peut-être était-elle un peu malade et que vous vouliez tellement lui faire plaisir que vous ne l’avez pas remarqué, peut-être qu’elle avait déjà mangé une omelette à midi et que la votre venait d’une intention si délicate que vous avez oublié de le lui demander, peut-être que les œufs n’étaient pas très frais et que l’attention avec laquelle vous les avez préparé vous a empêché de vous en apercevoir ?

— On n’a pas besoin d’avoir faim pour manger une omelette aux truffes. C’est ce qu’il y a de meilleur au monde, ça ne se refuse pas, et les œufs de la ferme d’en bas sont toujours frais. Toujours.

— Peut-être n’a-t-elle pas besoin que vous lui fassiez des omelettes aux truffes pour vous aimer, peut-être que, plutôt qu’une omelette aux truffes, elle aurait préféré vous entendre dire « je t’aime ».

— Ah, ça, il n’en est pas question.

— Et pourquoi ?

— Parce qu’alors je n’aurais plus aucune raison d’aller ramasser les truffes et à quoi me servirait mon secret ? Je deviendrais comme tout le monde à ses yeux, et là c’est sûr, elle cesserait vraiment de m’aimer.

[Chapitre 13]

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