LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 14

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— J’aimerais fabriquer un gond qui soit aussi parfait qu’un zéro. Ou qu’un huit.

Voilà qu’elle recommençait avec ses histoires de gond de porte.

— En fait, le zéro et le huit, ce sont tous les deux le même chiffre.

— Ah bon ? Et pourquoi ça ? demandai-je.

— Et bien un huit, ce n’est qu’un zéro qu’on a tordu.

— Ah oui, vu sous cet angle… Mais pourquoi est-ce qu’un gond qui ressemblerait à un zéro ou à un huit serait-il parfait ?

— Parce que le zéro est, avec le huit, la seule figure de l’infini qui peut être autre chose sans toutefois être tout.

— ?

— Ou rien.

— ??

Voilà qui était bizarre. Je ressentais la vérité de ce qu’elle venait de me dire sans pour autant la comprendre. Décidément, c’était certain, elle ne pouvait pas avoir raison. Comment le pouvait-elle ? Et pourtant. Ce qu’elle disait rimait bien à quelque chose, comme si cette vérité-là avait su s’affranchir de la raison, comme si elle parlait à cette autre partie de moi qui n’était pas cachée, ni déguisée, qui n’avait pas prétendu pendant si longtemps être ce qu’elle n’était pas, cette partie qui était ni tout, ni rien, sans toutefois être quelque chose. Moi, la littérature.

— Si je pouvais fabriquer un gond aussi parfait qu’un zéro, tout serait possible.

— Pour les lapins ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que certaines choses deviendraient alors impossibles. Les renards, par exemple, ne viendraient plus gratter dans leurs terriers.

— Mais si tout était possible, comment les lapins pourraient-ils apprendre à se protéger ?

— Ils n’auraient plus besoin de se protéger puisque la menace deviendrait impossible.

— Mais alors, comment comprendraient-ils la préciosité de leur vie si tout leur était possible ? Pourquoi voudraient-ils encore vivre ? Pourquoi voudraient-ils encore être protégés par ce gond des plus parfaits ? A quoi bon ?

— Ont-ils besoin de le comprendre pour le savoir ou pour le pouvoir?

La jeune fille avait perdu quelque chose qui l’avait pourtant rendu à la fois si importante et si humaine à mes yeux. Elle avait perdu sa capacité à douter. Je décidai qu’elle était devenue trop dangereuse pour moi et qu’il était temps que nos chemins se séparassent. Mais avant même que j’eusse le temps de faire le premier pas pour m’éloigner d’elle, elle m’attrapa par la main et, déjà, me guida vers cet étranger à qui elle demanda une histoire sans plus tarder.

[Chapitre 15]

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