LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 15

L’histoire de l’esthète qui donna tord à la vérité.

 

— Dis-moi, jeune fille, ton histoire, tu la veux vraie ou tu la veux belle ?

Le petit homme dégarni s’était penché sur elle, m’ignorant totalement. Il portait toute la plus grande attention à sa demande, comme si c’était affaire courante et pourtant extraordinaire. Il avait de larges moustaches que ses longs doigts s’amusaient à lisser, soigneusement, lentement.

— Je ne sais pas, je veux une histoire, une histoire tout court.

— Il n’existe pas d’histoire tout court, mon enfant, soit elles sont vraies et alors elles ne servent à rien parce que la vie suffit à nous combler de toutes les histoires possibles et imaginables, soit elles sont belles et par là révèlent toute l’importance et la singularité de leur existence. Vérité et beauté sont de bien piètres compagnes, elles ne s’accordent pas.

— Et pourquoi ne s’accordent-elles pas ?

— Parce que la vérité veut toujours avoir raison et la beauté se fiche de la raison. C’est aussi pour cela que la vérité n’est pas faite pour les histoires, à vouloir avoir raison à tout prix, elle les déforme toutes.

— Mais si les histoires vraies déforment toutes les histoires pour avoir raison, alors elles ne sont plus vraies au bout du compte. En deviennent-elles pour autant belles ?

— Peut-être bien, peut-être que tu as raison, mon enfant, peut-être que toute histoire est avant tout une belle histoire et qu’en devenant vraie, elle cesse d’être une histoire. Mais si tu avais raison, alors la beauté n’existerait pas.

— ?

— Excuse-moi, mon enfant, j’ai consacré ma vie à la beauté et je m’aperçois maintenant que je doute avec plus de zèle que d’honnêteté. Laisse-moi, je t’en prie.

La jeune fille me prit par la main et nous nous éloignâmes, laissant le petit monsieur à sa mélancolie et à ses formidables moustaches.

[Chapitre 16]

[Retour]