LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 16

[Acceuil]

Histoire de l’ascète qui donna tord à l’existence.

 

Après une courte marche au travers d’allées aux teintes vermeilles et carminées, nous finîmes par nous trouver devant une vielle dame si maigre et si frêle que ses bras dévêtus semblaient aussi noueux que les branches du chêne séculaire sous lequel elle prenait ombrage.

— Bonjour madame, dites, racontez-moi une belle histoire.

— Non, répondit-elle sèchement.

La jeune fille me regarda d’un air interrogateur, puis s’adressa de nouveau à la vielle dame.

— Pourquoi les grandes personnes refusent-elles continuellement de raconter des histoires pour ensuite décliner de longues explications bien compliquées auxquelles je ne comprends rien du tout, et tout ça pour justifier leur refus ?

La jeune fille avait raison, personne n’avait voulu lui faire don d’une histoire mais tous s’en étaient justifiés avec des tirades aussi biscornues que tarabiscotées. Moi, ça n’était pas pareil, je n’en avais pas, d’histoire. Mais tous ces gens, ils en avaient des histoires, alors pourquoi ne lui en offraient-ils pas ?

— Les belles histoires n’existent pas, par conséquent, je ne peux pas te raconter une belle histoire, jeune fille.

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais », c’est comme ça, les histoires ne sont ni belles ni moches, elles sont, un point c’est tout. Elles ne deviennent belles ou moches que dans l’oreille de celui qui les écoute. C’est dans ton oreille qu’existe la beauté, pas dans les histoires. Par conséquent, je ne peux pas te raconter une belle histoire.

— Ah, et bien ça, c’est embêtant, s’exclama la jeune fille en levant ses petits bras désarmés aux cieux. J’ai cherché une histoire toute la journée et c’est seulement maintenant qu’on me dit que pendant tout ce temps-là, cette histoire je l’avais en moi, dans mes oreilles. C’est quand même quelque chose ça.

— Oui, elle est en toi mais tu ne l’entendras pas.

— ?

— Pour ce faire, il faudrait que tu sois quelqu’une d’autre, il faudrait que tu changes, vois-tu ?

— Non.

— Quand j’étais plus jeune, continua la vieille dame, il me semblait que je ne comprenais rien à rien. Le monde autour de moi tournait, les gens étaient pressés, affairés, occupés, ils savaient ce qu’ils faisaient et où ils allaient. Moi, je restais sur place. Je ne comprenais rien à tout ce remue-ménage. On disait même que j’étais sotte. Je ne savais quoi répondre quand on me demandait si j’étais heureuse ou ce que je ferais quand je serais plus grande. Bien sûr, j’aurais pu répondre n’importe quoi pour ne pas paraître sotte. Mais je ne comprenais pas vraiment en quoi le bonheur ou l’avenir me concernaient. Comment pouvais-je savoir si j’étais heureuse ou ce que j’allais devenir ? Alors je préférais paraître sotte plutôt que de mentir. Pour répondre à ces questions, il a fallu que je cesse de les entendre de la bouche d’autrui. C’est comme ça qu’on change, c’est comme ça qu’on devient quelqu’un d’autre, c’est comme ça qu’on se crée une histoire.

— Alors il faut que je me pose cette question à moi-même : raconte-moi une histoire ?

— Oui, cette question fera de toi ce que tu es. Lorsque tu sauras y répondre, alors cette histoire sera la tienne. Cette histoire-là, ce sera celle de ta vie, ce sera ton étoile.

[Chapitre 17]

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