LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 17

[Acceuil]

Après une heure de marche silencieuse pendant laquelle nous admirâmes la force profonde et infinie d’un ciel d’acier, la jeune fille et moi nous assîmes dans l’herbe fraîchement coupée d’un quadrangle ornemental:

— C’en est fait, je ne veux plus fabriquer de gonds, spéciaux ou parfaits, ça m’est égale, je ne veux plus fabriquer de gonds.

— Mais pourquoi ? Pourquoi abandonner ? Fabriquer le gond universel, c’est votre rêve, c’est tout ce que vous voulez, c’est la quête de toute votre jeune vie ?

— Non, cria la jeune fille d’une voix tonitruante, vous ne comprenez rien, cette quête c’est tout ce qui m’empêche de vivre, je veux l’impossible, tout comme j’ai voulu les histoires des autres. Vouloir les histoires des autres, ça aussi c’est demander l’impossible. Même si j’inventais de parfaits gonds, les lapins ne seraient jamais protégés d’eux-mêmes, même si notre chalet avait des portes, ni moi ni mon père ne serions plus à l’abri de nous-mêmes. Ce n’est pas que les portes aient besoin de gonds, c’est que là où je veux mettre des portes, gonds ou pas gonds, elles seront inutiles, futiles, inefficaces. Il y a des endroits comme ça, où on ne peut pas mettre de portes, où il n’est question ni de protection ni de liberté, où vouloir une porte, même avec des gonds, est dérisoire. Il y a des choses qui sont comme ça, qui ne se décortiquent pas, qu’on ne peut pas passer sous le scalpel de notre compréhension, il y a des choses qu’on ne peut pas inspecter jusque dans leurs entrailles. C’est comme ça. Le bonheur peut être inspiré par la peur tout comme la peur peut rendre compte du bonheur. Il y a des choses comme ça, qui restent entières.

Ce fut ainsi, voyez-vous, que je commençai à exister. Moi, la littérature.

FIN

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