La Petite fabricante de gonds: chapitre 4

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La jeune fille sans âge s’installa plus confortablement au pied de l’arbre, tout contre son tronc lissé, elle étira ses petites jambes souples et dociles, puis fixa derechef l’horizon, comme si elle était à nouveau seule au monde. Elle attendait. Et puis :

— J’aimerais tellement ne pas exister, fit-elle dans un soupir tout en ébouriffant énergiquement les légères boucles de sa chevelure d’un noir abyssal.

Elle sembla ensuite s’oublier dans les milles et une rêveries de grandes et petites îles d’intimes billevesées, taciturnes, distantes, avant de continuer de plus belle.

— Oui, c’est cette histoire-là que je veux.

Non, décidément, je perdais patience.

Non seulement avait-elle interrompu ma sieste, mais aussi mon silence et ma paix. Et voilà maintenant qu’elle insistait à ce que je perdisse aussi ma solitude. Chacun n’avait-il pas droit à un peu de respect ? Ne voyait-elle pas qu’elle me dérangeait ? Qu’en avais-je cure, moi, de ses caprices d’enfant esseulée ?

Et pourtant, pour rien au monde n’aurais-je voulu qu’elle partît, pas maintenant. Je ne voulais même pas qu’elle bougeât de dessous notre arbre. Ce fut ainsi que je me décidai à commencer une histoire, comme ça, pour plus qu’elle ne s’en allât, pour plus qu’elle ne s’échappât, pour que sa présence lui fût imposée par mes mots. Mais par où commencer ? Après quelques minutes d’hésitation, il m’a bien fallu agir sans quoi je l’eus perdu.

— Je ne sais pas comment tout dire et je me perds si facilement entre les filets du langage que commencer m’est difficile. Voyons, par où commencer ? C’est toujours la même chose, je suis comme une pelote de laine indémêlable, sitôt trouvé le début du fil, on s’aperçoit que c’est la fin, comme si les deux extrémités étaient interchangeables.

Je réfléchis encore longuement. Je n’avais qu’une seule phrase à l’esprit qui n’était toujours que la même question : par où commencer ?

— Mais pourquoi voulez-vous commencer par quelque part ?, s’enquit la jeune fille sans âge avec une exaspération qu’elle ne chercha pas à dissimuler, à quoi bon. Vous n’avez pas besoin de commencer quelque part, peut-être pouvez-vous même continuer si vous préférez ?

— Mais vous n’y comprendriez rien si je commençais, heu, si je continuais au milieu d’une histoire.

— Peu importe où commence le début. Ce qui compte c’est ce qui va arriver, c’est ça une vraie histoire.

Non, décidément, je perdais patience. Pour qui se prenait-elle ? Et pourtant, je ne voulais plus qu’elle partît, plus maintenant.

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