La Petite fabricante de gonds: chapitre 5

[Acceuil]

Ne sachant toujours pas par où commencer, je lui demandai d’où elle venait.

— De là-bas, dit-elle en pointant la forêt du doigt, c’est de là-bas que je viens.

— Vous habitez dans la forêt ?

— Non. Mais c’est de là-bas que je viens. Il y a une clairière dans les bois, je suis allée surveiller l’entrée des terriers de lapin avant de venir me reposer ici.

— Des terriers de lapin ? Mais pourquoi ?

— Pour m’assurer qu’ils ne sont pas en danger, les lapins. J’y vais tous les jours, il faut surveiller leurs terriers de près, et comme je dois passer au travers de la forêt pour atteindre la clairière, et bien c’est de là-bas que je viens.

C’était à ne plus rien comprendre, la forêt, la clairière, les terriers, les lapins, tout ça ne rimait à rien. Personne ne surveillait jamais l’entrée des terriers de lapin, jamais.

— Et ils sont saufs, les lapins ?, demandai-je pour la forcer à démêler ses propos.

— Non, pas toujours. Il faudrait pouvoir installer des portes à leurs terriers pour qu’ils soient mieux protégés.

La jeune fille sans âge continuait à scruter l’horizon. Peut-être mon absence n’aurait-elle fait aucune différence.

Je m’étais approchée un peu plus près, je ne voulais pas parler trop haut au cas où des passants venaient à nous entendre, c’aurait été gênant pour elle. Je changeai de discussion pour lui épargner tout embarras.

— Vous avez des parents, vous ?

— Oui, mon père.

— Et il fait quoi votre père ?

— Il est ébéniste. Il fabrique des portes.

— Ah, je vois, c’est pour ça que vous voulez mettre des portes aux terriers, dis-je d’un air satisfait et un tantinet taquin, frisant de justesse la condescendance. Elle n’en perdit nullement son assurance.

— Mais pas du tout, répondit-elle en me dévisageant, comme vexée. Mon père fabrique des portes mais il ne fabrique pas les gonds, alors elles ne servent à rien, ce sont justes des portes qui existent pour elles-mêmes, sans office.

— Tiens, c’est bizarre. Et bien pourquoi vous ne fabriqueriez pas les gonds, vous ?

Elle émit un long soupir qui trahit une consternation juvénile bordée d’une fureur en veille. De toute évidence, elle s’attendait à ce que je comprisse sans avoir à m’expliquer quoi que ce fût. Mais comment pouvais-je bien savoir à quel danger les lapins étaient exposés, là-bas, au loin, dans cette clairière qui n’était pas même visible à mon œil, pas même tout à fait vraie à mes sens ? Et puis pourquoi me serais-je souciée de ces hypothétiques lapins, s’inquiétaient-ils de mon inexistence, eux ?

Et pourtant, elle semblait si triste, là, cintrée dans son silence, les épaules courbées sous un quintal d’incompréhension. Alors elle finit par expliquer :

— Mon père veut que j’apprenne à fabriquer des portes. Il dit qu’il veut m’enseigner tout ce qu’il sait pour que je puisse reprendre l’ébénisterie familiale. Il ne veut pas que j’apprenne à fabriquer des gonds. Les gonds, c’est pas son affaire.

La jeune fille sans âge, le regard absorbé par l’horizon éthéré, semblait maintenant d’une tristesse d’airain.

[Chapitre 6]

[Retour]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s