La petite fabricante de gonds: chapitre 8

[Acceuil]

 — Comment séparer un lapin d’un renard sans qu’aucun des deux ne soit privé de sa liberté ?, demanda-t-elle soudain comme réveillée d’un mauvais rêve auquel elle aurait voulu échapper.

— Je ne sais pas moi, il faudrait que l’un nie l’existence de l’autre, ou que les deux n’existent pas.

— Mais c’est impossible puisque les deux existent, c’est comme ça. Le problème, ce n’est pas qu’ils existent tous les deux, c’est qu’ils existent en même temps.

Je ne sus ni quoi ajouter, ni quoi répondre, alors je scrutai l’horizon, comme ça, pour avoir l’air plus profonde que je ne l’étais. Après tout, c’était là-bas qu’elle était allée chercher son énigme, peut-être était-ce là-bas que je la retrouverais.

Dix minutes s’écoulèrent. Rien. La jeune fille sans âge n’avait toujours pas bougé, elle était là, assise, à regarder au loin, les genoux maintenant repliés sous son menton délicat, silencieuse, taciturne, les boucles légères de ses cheveux emmêlés dansaient dans l’air vernal, elle restait inchangée.

Sa tristesse me brisait le cœur. Il fallait faire quelque chose. Je n’avais pas de réponse mais peut-être pouvais-je en inventer une, peut-être pouvais-je lui raconter une histoire pour la consoler, si seulement je faisais un effort. Allons, allons, rien qu’un petit effort. Une histoire, ce n’était pas si difficile que ça à inventer, et puis c’était bien cela qu’elle voulait tout au début, une histoire.

Je cherchai dans les tréfonds de mon inexpérience du monde, je fouillai dans tous les recoins de mon oubli, puisai dans chaque parcelle de ma mémoire amnésique, je sondai en moi les cicatrices invisibles d’événements qui n’étaient jamais vraiment arrivés. Je cherchai dans mon inexistence. Rien. Non, je ne trouvais rien, j’étais creuse, bordée d’une vacuité sans fond.

Si seulement elle avait pu se raconter sa propre histoire. Moi, je n’y pouvais rien.

[Chapitre 9]

[Retour]