LA PETITE FABRICANTE DE GONDS: CHAPITRE 9

[Acceuil]

Elle m’expliqua encore qu’elle et son père habitaient un petit chalet en dehors de la ville. Ils hébergeaient un chat obèse, à peine roux par endroit, venu de nul part et maintenant en pension complète au sein de leur foyer. Elle l’avait appelé Kelpi.

Ce jour-là, elle avait souffert la colère rugissante de son père. Il lui avait formellement interdit de laisser Kelpi dormir dans son lit. Mais il était vrai que, pendant le nuit, le chat était doucement venu se blottir contre elle. Il s’était assoupi dans la chaleur de sa couche, comme ça, jusqu’au matin, jusqu’à ce que son père vînt la réveiller. La jeune fille eut beau se défendre et de dire que la seule raison pour laquelle Kelpi avait pu se glisser ainsi dans son lit était bien parce que sa chambre se trouvait dépourvue de porte et qu’elle n’avait pu l’empêcher d’en franchir le seuil.

Malgré ses protestations, son père n’avait rien voulu entendre. Renfrogné, il était allé jusqu’à s’enfermer dans son atelier sans porte pour calmer son humeur. Indignée par une telle injustice, la jeune fille était néanmoins descendue prendre son petit déjeuné. Si seulement la cuisine avait été parfaite d’une porte, elle aurait au moins pu la claquer et faire ainsi entendre, haut et fort, sa contrariété. Mais elle avait du se résigner devant le vide de l’encablure.

Plus tard dans la journée, son père avait eu des remords. Il aurait tant aimé s’excuser auprès de sa fille, renouer les liens affectifs que la colère avait défait. Mais il n’avait su comment rompre le silence nappant leur trouble, alors que la jeune fille était retournée dans sa chambre, vainement exaspérée et inondée de tristesse. Si seulement cette chambre avait eu une porte, il aurait pu y frapper tout doucement, puis attendre d’être invité à l’ouvrir, il aurait ainsi pu lui montrer que, malgré sa colère si maladroitement exprimée, il la respectait et l’aimait.

Et puis finalement, devant tant d’incapacité à réparer leur attache, la jeune fille avait filé par les champs jusque dans l’épaisse profondeur de la forêt pour y retrouver ses terriers. Elle était ensuite venue se reposer au parc, sous cet arbre, espérant une histoire, n’importe laquelle, qui pût lui permettre de s’évader du cloisonnement de ce foyer sans portes.

[Chapitre 10]

[Retour]