La Petite fabricante de gonds: Chapitre 2

Croyez-moi, ne pas exister peut devenir une habitude, comme on se lèverait au signal du réveil quand bien même il ne sonnerait pas, sans questionner son envie, oui, comme ça, par habitude. Mais un jour quelque chose se passa à la lisière de mon inexistence qui vint briser à tout jamais cette habitude. Laissez-moi vous raconter ce qu’il m’est arrivé.

Donc, un jour où je n’existais pas, je m’étais endormie près d’un arbre, là, sous le soleil de printemps, certes un peu frileuse mais amollie par la promesse d’une chaleur à venir, les sens en avance sur une heure encore suspendue. A mon réveil, je découvris une jeune fille, assise à mes côtés, à peine à l’orée de ma glèbe d’assoupissement. Les jambes en tailleur, ses petites bouclettes perturbées par la brise dansaient sur son front comme le plumage d’un oisillon chiffonné par la cadence des vents. Elle regardait droit devant elle, les yeux perdus dans l’espace de ses pensées. Elle semblait triste. Et pourtant, son regard brumeux paraissait refléter la lumière vacillante d’une flamme exposée à la scansion d’un vent coulis. Elle était là, impassible, mais quelque chose passait en elle.

Je la regardais, silencieuse. Non, décidément, je ne parvenais pas à lui donner d’âge. Elle était jeune, par rapport à moi. J’imaginais. Et puis soudain, une voix légère et hésitante s’en échappa:

— J’espère que vous m’excuserez de m’être assise si près de vous. Dites, vous n’y voyez pas trop d’inconvenance ? J’avais juste besoin de sentir quelqu’un, une présence, c’est tout.

Je regardai autour de moi. Personne, seulement la jeune fille. Je regardai encore, d’un œil plus affuté et circonspect. Non, il n’y avait toujours personne. Je me rapetissai aussitôt derrière le pied de l’arbre contre lequel elle s’était adossée afin qu’elle ne m’aperçût point. Je ne voulais pas être surprise dans l’intime nasse de son monologue. Elle reprit :

— Racontez-moi une histoire.

Elle se pencha sur le côté droit, tourna la tête en ma direction, puis me trouva là, toute recroquevillée sur moi-même telle une gibbula naufragée, sous l’abri chimérique d’une feuille de jonquille. Que faisait-elle là, sous mon arbre ? Ne voyait-elle pas qu’elle importunait ma tranquillité, si ce n’était moi ? Et puis en voilà des manières de se coller comme ça, moi qui étais encore toute inondée par l’égarement du sommeil.

Et pourtant elle persista.

— Racontez-moi une histoire.

— Allez-vous en, lui répondis-je abruptement sans dissimuler mon espoir de lui faire peur.

— Quoi ?, demanda-t-elle avec effronterie, m’en aller ? Non.

Elle avait soudainement orné ses soyeux sourcils d’un froncement insolent. Et puis elle ajouta tout en brandissant un index encore infantile, potelé et criblé de gracieuses fossettes :

— Je n’irai nulle part sans que vous m’ayez auparavant raconté une histoire.

Comme je voulais la paix et qu’elle ne semblait pas vouloir m’en faire don, comme je voulais qu’elle s’en allât pour mieux non-exister en toute quiétude, j’en vins à considérer sa demande.

Chapitre 3

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