La Petite fabricante de gonds: Chapitre 6

[Acceuil]

Elle m’expliqua aussi que son père, bien qu’ébéniste accompli, ne fabriquait plus que des portes à moitié finies depuis que sa mère avait disparue.

— C’est comme ça, il faut que les planètes meurent pour donner vie à des étoiles, ajouta-t-elle en haussant les épaules d’un dépits nuancé.

Son père était un homme d’une corpulence singulière. L’âge aidant, ses mains grassouillettes et ses doigts replets ne lui avaient plus permis de parfaire les finitions de ses portes si bien que les poignées n’étaient jamais fixées et les gonds jamais vissés. Puisque poignées et gonds ne venaient jamais plus compléter son ouvrage, il avait fini par cesser de s’en préoccuper et par fabriquer porte après porte sans s’inquiéter de leur usage. Leur courre en était pleine. Des petites, des grandes, en chêne, en noisetier, épaisses ou fines, claires ou sombres, des portes de placard et d’armoire, des portes d’intérieur et d’extérieur, peintes ou non. Il y avait là tellement de portes que leur courre était obstruée au point de n’être plus qu’une extension de l’atelier paternel.

Ne sachant où jouer, la jeune fille sans âge avait fini par déserter l’exiguïté de cette extension pour l’ampleur de la forêt. Ce fut alors qu’elle découvrit la clairière aux lapins. Devant l’évidence de leur vulnérabilité, elle commença alors à surveiller leurs terriers.

Je ne savais pas si c’était parce que je m’étais approchée encore plus près d’elle, mais elle devenait petit-à-petit à la fois moins renfrognée et plus loquace.

— Pour les lapins, il y a une grande différence entre une porte fermée qui les protège contre les prédateurs et une porte ouverte qui les libère de leurs terriers. Et cette différence, vous savez, ce n’est rien d’autre qu’un gond, continua-t-elle comme si elle énonçait une vérité qu’elle n’aurait pas dû avoir à expliquer.

Ce fut avec une gêne à peine murmurée que je remarquai quand même :

— Vous avez de petites mains, vous. Dites à votre père que les gonds, ça pourrait très bien être votre affaire.

— Ce qui n’est pas son affaire n’est pas mon affaire non plus, affirma-t-elle avec conviction.

Non, décidément, c’était à ne plus rien comprendre cette histoire de portes, de lapins et d’affaires. Je pensai qu’il aurait fallu être dans sa tête pour saisir tout ça, mais je n’y étais pas. Son désarroi fut tout ce que je pus partager avec elle en m’imposant le silence.

[Chapitre 7]

[Retour]