L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 10

De retour dans sa chambre. Il était là, qui l’attendait. Ce doute de plomb était devenu sien. Partout. Pour tout. Elle ne s’en rendit pas tout de suite compte. Elle continua comme à son habitude. Elle se prépara une tasse de thé vert au jasmin et un sandwich fromage-cornichon avec l’intention de se délasser un peu en lisant le journal et de se mettre au lit assez tôt. La fatigue de la semaine lui taraudait les épaules, aigüe comme un violon mal accordé. Et puis il lui tomba dessus comme ça, sans prévenir, de nulle part, comme une crise d’asthme ou un arrêt cardiaque sans le nom, pale, odieux, informe, bleu-jaune-rouge, resplendissant d’une laideur d’airain.

Peut-être n’avait-elle pas compris l’idée défendue si théâtralement par Prof. W. ? Tout le monde s’était pourtant accordé avec sa thèse, alors pourquoi elle seule avait ressentit cette gêne ? Était-ce précisément pour ça, parce qu’elle n’avait pas compris ce qui avait soulevé l’unanimité parmi ses collègues ? Avaient-ils vu dans l’intervention du Prof. W. quelque chose qu’elle ignorait ou sur laquelle sa compréhension faisait défaut ? Pour finir, était-elle véritablement seule ? Et sa solitude, n’était-ce pas le signe de son incompréhension ? Pourquoi n’arrivait-elle donc pas à les rejoindre, ceux-là même dont l’harmonie des idées lui criait au visage, dépourvue pourtant de tout contenu tangible qu’elle eût pu embrasser ?

Elle relut les titres des livres alignés le long de son bureau, ordonnés, classés, ils étaient ce sur quoi aucun questionnement ne régnait, ils étaient là, de connivence, le cercle fermé dans lequel elle conversait sans justifier ou expliquer le moindre mot  employé. Eux savaient d’où elle venait et vers quoi elle tendait, eux étaient ses compagnons de sens, il était inutile de leur expliquer son avidité au voyage. Eux étaient son territoire du plein.

Elle savait ce que lui disait tel livre et combien il l’épaulait, l’accompagnait en chemin, prenait en charge tout le barda du langage qu’avec lui elle employait ou la condition qu’avec lui elle partageait. Elle savait lequel lui offrait l’évidence qu’elle recherchait, lequel la confortait dans ses notions ou lui soufflait des exemples. Ils étaient le piédestal sur lequel elle bâtissait son monument aux corps, son cénotharrheo. Loin de voir poindre l’arbitraire dans ce soigneux rangement, elle y trouvait de la détermination. Sa détermination.

Mais elle était novice dans sa position. Il se pouvait fort bien qu’elle eût mésinterprété des idées pourtant très clairement exposées par un auteur réputé précisément pour l’acuité et l’érudition de ses interventions. Vaines explications. Elle ne savait faire sens de sa gêne autrement que par un renoncement l’obligeant à accepter que l’erreur venait d’elle. Et de personne d’autre. Le nombre de ses collègues occasionnait une base bien plus stable que l’isolement de son doute. La raison du nombre lui sembla la plus forte, de toute évidence.

Il était encore tôt, elle aurait eu le temps de s’assoir quelques heures à son bureau, reprendre son travail, si seulement l’instabilité de sa gêne ne l’avait privé de la sérénité nécessaire à la réflexion. Elle s’était laissée aller, elle avait entendu la belle surface du verbe mais n’avait pas su écouter la profondeur de l’idée. Ce n’était pas que quelque chose lui avait échappé mais plutôt qu’elle n’avait pas activement cherché à comprendre ce qui lui avait été véritablement dit. Véritablement. Non, décidément, auditrice passive, voilà où elle avait échoué. Quelle niolue. Elle regretta non seulement son manque de sérieux mais aussi sa naïveté. Son isolement l’avait rendu incapable d’évaluer la justesse et la pertinence de ce qu’elle avait entendu. Il fallait qu’elle changeât à la fois son attitude et son approche sans quoi elle n’arriverait à rien.

Pourtant. La solitude. Elle lui était nécessaire. Non comme un rempart contre les agressions externes ou les gênes occasionnelles, mais plutôt comme l’expérience volontaire d’une élévation. Sa solitude. Elle contenait quelque chose qui la dépassait, qui siégeait plus haut que sa déception, même si, dans certaines circonstances, elle lui inspirait aussi la crainte. Et si, pour finir, cette élévation n’était qu’un puits aux profondeurs fuligineuses, et rien d’autre? Et si sa solitude, au lieu de la porter à l’inaccessible, à l’immaculé, la pressait dans des retranchements liminaux, au bord d’un précipice, havre clément de la misère d’âme ? Elle la chérissait comme un privilège unique. Savoir être seul, c’était aussi savoir quelque chose d’essentiel sur la valeur du vivant : qu’elle restait son unique ressource, que tout habitait en elle, déjà et toujours, qu’il était vain d’espérer de quiconque d’autre que d’elle-même.

Néanmoins, elle s’était belle et bien trompée. Et si, en fin de compte, plutôt que d’être une force, sa solitude avait été une concession, le signe avant-coureur de son implacable échec ? Et si sa solitude n’était que l’endroit où elle savait se dérober pour lécher ses plaies, et si ces plaies étaient devenues trop insupportables au point qu’elle n’eût plus voulu quitter son terrier, vivre dans l’obscurité, seule avec sa douleur, honteuse, peureuse, à demi-nue ? Serait-il alors trop tard lorsqu’elle découvrirait enfin la vérité de sa solitude ?

Cette solitude, tout ce dont elle était faite, courrait au creux de son code génétique. Cette solitude dont elle était tant éprise portait la marque de sa mère. C’était elle qui lui avait appris à aimer l’espace de possibilité et de liberté qu’offrait une telle élévation, au fil de longues et silencieuses promenades pendant lesquelles la méditation prenait lentement le dessus sur l’activité répétitive du corps, ces moments abstraits du temps quand la solitude devenait une victoire sur elle-même et sur le monde, par-delà l’abêtissement, l’ignorance, le mensonge, l’humaine envie, l’humaine bassesse, ces locataires tapageurs de l’architecture de son être. Dans la solitude, tous ces traits trop humains ne pouvaient s’immiscer, l’édifice supportant ces locataires indésirables dépendait de la force de son honnêteté envers elle-même. Elle était moins un effort de conscience qu’une nécessité.

Savoir être seule. Savoir être seule, lui avait un jour dit sa mère, ne s’apprenait pas et ne se choisissait pas. Elle ne mentirait qu’à elle-même en se perdant dans la volonté des autres. Et pourtant, non, sa mère avait beau considérer la solitude comme un devoir envers soi, l’activité dans laquelle Loïc était engagée lui interdisait cette démarche. Elle avait bon dos, la solitude, mais elle restait ce envers quoi tendre plutôt que ce sous quoi plier. Et ce devoir ne serait être le sien. Son devoir à elle était envers la participation, la collaboration, l’échange. C’était un devoir profondément social.

Ceci, elle ne pouvait l’expliquer à personne qui pensait encore que la solitude était une panacée. Elle avait des devoirs envers la communauté universitaire et elle les accomplissait au travers de sa contribution aux connaissances bâties par ses prédécesseurs. La solitude, elle, était synonyme d’isolement et tout isolement finirait par l’expulsion simple et directe de la vie envers laquelle elle devait toute sa liberté de pensée et d’agir comme chercheuse. Si sa mère avait eu la moindre idée de cette réalité-là, aurait-elle changé d’avis ? D’attitude ? Mais maintenant, seule dans sa chambre, face à son échec, comment savoir qui avait raison ? Après tout, elle venait juste d’avoir tord, alors pourquoi n’aurait-elle pas tord là-dessus également ? Non, décidément, la simple raison du nombre donnait tord à sa mère.

Sa chambre rangée, ses livres thématiquement ordonnés, son lit soigneusement couvert d’un duvet propre, son armoire où toutes ses possessions avaient trouvés assez d’espace pour s’en contenter, tout cela lui devint insupportable. Peut-être aurait-elle du persévérer et rester un peu plus longtemps à ce satané apéritif en l’honneur de Prof. W., peut-être aurait-elle du trouver un boulot bien payé plutôt que de s’engager dans cette thèse. Non, décidément, elle ne pouvait pas retourner aux festivités, il était certain que tous avaient fini par aller se restaurer quelque part dans l’ouest de la ville, elle ne savait où. Son envie de solitude avait maintenant fait place à une envie de multitude. Elle n’avait touché ni à son thé, ni à son sandwich. Le pub.

Le Bon Accord, just up the road. Vendredi soir, les foules habituelles d’employés de la bibliothèque municipale avoisinante, de membres du club Harley Davidson d’à-côté et de fonctionnaires se mêlaient dans une joyeuse cacophonie. Elle commanda une ale à la jeune serveuse affairée derrière le long comptoir en bois sombre, œil alerte, lèvres serrées, geste précis, une personne de peu de mots mais qui savait verser une bière comme pas deux, sans résidu de gaz, duveteuse au col avec juste assez de mousse pour créer une couronne de dépôts le long des parois du verre.

Difficile de dire si elle était aussi jeune que cela paraissait. Un trousseau de clefs rebondi pendait le long de ses larges hanches et s’agitait avec force cliquetis à ses moindres mouvements alors qu’elle accourait d’une extrémité à l’autre du bar. Elle devait avoir une responsabilité assez importante au sein de l’établissement, elle remplissait surement des fonctions plus sérieuses encore, peut-être qu’elle était même seconde à la direction du business. En d’autres occasions, Loïc l’avait vu remplir les caisses, tenir un cahier des comptes et discuter avec le propriétaire qui, le visage jovial et rougeâtre par excès d’hospitalité trop généreuse, accueillait régulièrement ses clients en levant son verre en leur direction, un mélange de reconnaissance et d’élégante courtoisie, sa façon de remercier les bons bougres qui l’enrichissaient.

Loïc s’assit au bar où, déjà, les habitués avaient fait leur nid. A sa droite le petit homme au visage de femme décortiquait les pages du journal local, à sa gauche le gros monsieur transpirant et à demi aveugle souriait au large miroir tapissant le mur arrière du comptoir et le long duquel scintillaient les innombrables bouteilles de pur malt. Pas de musique d’ambiance au Bon Accord, l’enivrement ne se faisait que par la bière, le whisky et les conversations tonitruantes. À l’occasion, un groupe de musiciens se produisait au fond de la salle, parmi les tapisseries aux couleurs pesantes et les boiseries austères. Ce soir n’était voué qu’aux clameurs désaccordées des buveurs.

Sa bière était encore un peu trop amère. Début de week-end obligeait, le baril avait du être entièrement ouvert au plus tard la veille au soir. Elle déplia le Herald étalé sur le comptoir et à l’usage du premier venu. Les gros titres reportaient les débats sur l’indépendance écossaise, une nouvelle possibilité après la victoire d’un gouvernement décentralisé. Cette Écosse nouvelle qui faisait tant l’admiration des indépendantistes d’Europe avides de renaissance, cette Écosse qui, unie à l’Angleterre pour défendre les valeurs de la révolution de 1699, voulait maintenant son indépendance pour prendre possession de ces mêmes valeurs, exactement. En trois siècles, elle avait été l’avant-garde des combats et des luttes contre la corruption d’un passé prétendument glorieux, corruption à laquelle l’Angleterre, le décomplexe économique et les crises financières aidant, avait toujours été l’élément le plus préposé. Pour l’Angleterre, l’enjeu était différent, elle ne pouvait se permettre d’être décomplexée qu’à condition que ses parties décentralisées se portassent garantes de la protection de ses prétendues glorieuses valeurs. En Écosse, on avait réussi à être plus royaliste que la reine. La perfection était toujours affaire de décentrement.

Alors qu’elle entamait une deuxième pinte, un homme d’âge moyen, de taille moyenne, les cheveux mi-longs, le visage buriné et la barbe de trois jours, s’était faufilé tant bien que mal entre Loïc et le gros monsieur transpirant et à demi aveugle. Il lui demanda ce qu’elle conseillerait à un novice devant ce vaste choix, ayant avoué son ignorance en la matière. Après s’être demandée à quoi il pouvait donc bien se référer, Loïc comprit qu’il était nouveau-venu dans l’établissement, à la recherche d’un guide pour s’aventurer dans l’étendue des subtilités houblonnées. Loïc pointa du doigt la seule pompe qu’elle pensait souhaitable pour un débutant, non seulement parce que la bière qu’elle annonçait était douce et aux arômes floraux, mais aussi parce qu’elle était constamment disponible, donc sans risque d’aigreur précoce ou languissante.

Loïc poussa légèrement son tabouret sur la droite et le novice pu enfin s’accouder au bar. Après avoir passé la commande, il s’engagea dans quelques commentaires frivoles avec le gros monsieur transpirant et à demi aveugle qui avait pour habitude de rire aux éclats à la moindre parole, comme s’il s’agissait d’un embrayage spontané au moteur de toute conversation. Se tournant vers Loïc, et après quelques remarques sur le mauvais temps, sur le choix « impressionnant » des boissons, sur la cordialité du patron et le soulagement d’avoir enfin fini sa semaine de travail comme s’il était surpris d’avoir ajouté cinq jours de plus à sa laborieuse existence, il s’enquit de l’avis de Loïc sur la futilité de toute chose au regard du bonheur d’une bière qu’il appréciait maintenant pleinement après son hésitation initiale.

Alors qu’elle répondait avec un enthousiasme plus que modéré, le novice, qui s’était entretemps présenté sous le nom d’Iain, voulut savoir ce qu’elle faisait « dans la vie » qui pût rivaliser si manifestement avec le bonheur de « descendre » une bière. Iain ne comprenait pas comment être étudiante pouvait rendre Loïc aussi peu enthousiaste, lui qui, encore universitaire, il y avait de cela bien des années bien sûr, avait su tant profiter de la douceur de ses études dont il avait par ailleurs tout oublié et pour lesquelles il n’avait de toute façon jamais eu grands intérêts si ce n’était pour répondre aux ambitions de son père, son temps largement partagé entre le sofa de son appartement miteux et le pub. Au moins, il possédait maintenant un vrai boulot.

Loïc précisa alors qu’elle était chercheuse, sur quoi Iain lui lança l’usuelle question : « et tu cherches quoi ? ». Après une pause un peu trop maladroite, Loïc fut forcée d’admettre que sa réponse ne pouvait être que brève parce que si elle savait ce qu’elle cherchait cela aurait voulu dire qu’elle avait déjà trouvé et parce qu’elle ne savait comment expliquer sa problématique de recherche en une phrase sans s’embourber dans des détails inutiles pour un interlocuteur qui non seulement s’en fichait mais aurait également une attention d’écoute de trente seconds, entre deux gorgées, tout au plus. C’était peu dire que la question l’irritait mais elle fit une vague référence aux Lumières écossaises.

Eviter son regard. Ne pas s’impliquer plus ouvertement dans cette discussion de comptoir. Peut-être serait-il satisfait, il lui souhaiterait bonne chance et la laisserait tranquille.

« Mais comment pouvez-vous, vous les historiens, trouver quelque chose de nouveau à dire sur un sujet qui a deux siècles d’histoire ? », fut sa fausse réponse. Elle se tourna alors en sa direction. Il avait l’air accablé, comme si l’exaspération l’avait subitement écrasé sous son misérable joug et que sa question constituait sa dernière bouffée d’air avant d’être englouti dans les sables mouvants d’un désordre composé et imaginé pour les besoins de l’échange badin. Cet homme était décidément irritant.

Loïc s’était en ce lieu dans une humeur qu’elle aurait voulu contemplative, comme on laisserait flotter ses membres mous dans en bain soyeux, l’humeur d’un laisser-aller plutôt que d’un laissez-faire. Mais lui, le novice, lui demandait comme ça, mine de rien, comme s’il avait la sagesse infuse, de justifier son existence. Non seulement elle n’avait aucune envie de répondre à sa question d’ignare suffisant, mais elle n’en avait pas non plus la force. La boisson l’avait rendu plus amorphe qu’elle ne l’était une heure auparavant et l’idée d’une lutte lui était insupportable. Elle finit son verre puis, abandonnant l’intrus à ses questions à la noix et à son air faussement innocent, elle s’excusa, salua la jeune serveuse, ou non, puis quitta le Bon Accord avant de prendre la direction du State Bar sous une pluie battante.

Elle pénétra dans la petite salle aux relents de houblons, humidité, sueur et chaleur fétides. Pourquoi ressentait-elle de la colère ? Etait-ce parce que justifier son existence, fût-elle une existence d’historienne, établissait ce qu’elle appelait à tout bout de champ et à qui voulait l’entendre son « devoir » ? Tout devoir n’était-il pas une justification ? Alors pourquoi la poursuivre comme ça, avec ces questions inquisitrices ? Son existence ne respirait-elle pas assez la maladresse qu’il fallait qu’elle fût constamment rappelée à son insignifiance de cette manière ?

Bien sûr, il n’était pas à exclure que, derrière sa colère, elle cachait une arrogance qu’elle savait trop bruyante. Oui, il se pouvait bien que tout devoir fût une justification, mais si cela était le cas, alors tout devoir devait se comprendre comme une justification envers quelqu’un ou quelque chose. Etait-ce son arrogance qui lui avait dictée sa réponse ? Le novice ne méritait-il pas l’effort d’une justification ? Avait-elle fait montre de sa subreptice intégration à la caste universitaire qui, d’une toute autre manière, la dégoutait au point de l’étouffer?

Les murs du State Bar étaient flanqués de larges et lourds miroirs publicitaires vantant les mérites ancestraux de tel ou tel whisky tout en offrant l’occasion de produire une illusion de profondeur au modeste établissement. Au centre de la salle, le bar faussement circulaire était également orné de miroirs reflétant la lumière des plafonniers et multipliant à l’infini les bouteilles de spiritueux exposées au-dessus du comptoir, produisant ainsi un effet d’opulence dont, par ailleurs, le reste du bar manquait. Quelques tables bancales offraient un point d’ancrage aux clients parsemés et tranquilles, perchés sur des chaises inconfortable ou des tabourets disparates. Au fond de la salle, le foyer poussiéreux était éteint bien que quelques buveurs s’y frottaient. Cet endroit avait la réputation d’être avant tout remarquable pour deux choses : ses bières et la retenue de sa clientèle.

C’était aussi un de ces endroits où des videurs auraient été inutiles, une anomalie insultante dans l’encadrement des portes d’entrée béantes en toutes occasions. La plus grande partie des bars de la ville se rehaussaient, après une certaine heure, de sbires stoïques voire menaçants censés protéger les clients contre eux-mêmes et repousser les indésirables sur le pallier. Pour sûr, si un établissement avait besoin de garde-clientèle, il devait avoir quelque chose de déplaisant en premier abord, la présence de sécurité n’ajoutait qu’un sentiment de danger, et non l’inverse.

Et pourtant, les garde-clientèles avaient fleuri dans tous les terreaux nauséabonds du centre-ville, à croire que ceux qui les fréquentaient restaient suspicieux envers eux-mêmes, ceux-là mêmes qui pensaient vivre parmi les loups, dents longues et portefeuilles obèses. Au State Bar, chacun savait s’enivrer calmement, sans effusion de chants sectaires ou drames d’amourettes, sans insultes de bigots ou lavage de linges sales en publique. L’ordre n’était rien d’autre que l’absence de désordre, la force aurait été d’une grotesque redondance.

Pourquoi cet inconnu, le novice, avait-il cru bon de lui dire qui elle était, ce qu’elle valait. Elle-même ne le savait pas. Et puis pourquoi lui, le novice, semblait si sûr de ce qu’il était, de ce qu’il valait. Ni étudiante, ni chercheuse, ni travailleuse, ni historienne. Rien de tout cela. Elle n’était rien.

Ni cet homme aux mains jaunis par le tabac, ni celui-là qui mangeait ses chips à pleine bouche et buvait sa bière à pleines gorgées, ni celle-ci qui présidait de sa voix criarde la tablée qu’elle adressait avec un sérieux enivré, ni celui-ci qui regardait par-delà le comptoir dans le vide de son imagination, ni celle-ci qui s’exprimait d’une  retenue posée, ni celui-là qui s’esclaffait d’une gaité sonore. Personne. Aucune de tous ceux-là.

On n’entrait pas dans un pub avec l’intention de se trouver. Parmi les autres, elle n’était rien ni personne. Elle voulait juste ne pas rentrer chez elle, ne pas s’enfermer dans sa chambre, face à son mur nu, face à son bureau bien rangé. Face à celui-là qui l’attendait. Le doute. Où d’autre aurait-elle pu aller ? Les rues ? Peut-être, pourquoi pas, on pouvait toujours essayer.

Elle vida son verre goulument, revêtit sa parka encore détrempée et quitta l’établissement. Elle remonta Sauchiehall Street jusqu’au niveau de Rose Street, puis se dirigea vers Blythswood Square pour descendre West George Street en direction de la Nelson Mandela Place. Ni celui-ci, garant sa grosse voiture pour retirer de l’argent au distributeur automatique, ni celle-là, titubant, ses chaussures à haut talons en main, ni ceux-ci, jeunes, sérieux et ordonnés, sortant du Glasgow Film Theatre, ni celui-là, portant sa fille sur ses épaules tout en chantant des comptines.

Arrivée à la Nelson Mandela Place, elle s’arrêta devant l’église de St George’s Tron. Thomas Chalmers. La lumière et le feu de la première église nationale écossaise, la Free Church of Scotland, avait prêché plus d’un siècle et demi auparavant en faveur d’une rationalisation morale de l’indigence qui cramponnait de ses inhumaines phalanges les quartiers Est de la ville, surpeuplés, insalubres, abandonnés au pire désarroi. Ni celui-ci qui se savait investi d’une mission, ni celle-ci qui faisait œuvre de charité, ni ceux-ci qui croyaient qu’un monde meilleur était possible. Ni celui-ci qui blasphémait, celle-ci qui vivait dans la pauvreté et la misère, ni celui-là qui dépendait de la soupe populaire.

Elle descendit Buchanan Street puis s’enfila dans le Royal Exchange Square. Rogano avait branché ses becs de gaz et la clientèle huppée se délassait sur sa terrasse exclusive, cocktails alcoolisés et crustacés sur lit de glace. Loïc, elle, n’était ni cet homme d’affaire ventripotent aux lunettes épaisses se gondolant de son opulence, ni celles-ci, déjà éméchées par le champagne, discutant à bâtons rompus de leurs responsabilités, de leurs associés, de leur prime de fin d’année. La tête lui tournait. Que faire ? Non, qu’être ?

Dans un moment de vain espoir, elle prit la direction du prochain pub, vida deux pintes coup sur coup, puis rentra chez elle tout en étouffant des sanglots qui refusaient toute pudeur. Perdue dans l’existence des autres, elle se parlait enfin. « Loïc, je te retrouve. Laisse-moi te dire que tu n’as rien manqué. Marchant par les rues, ou plutôt, frayant ton chemin parmi des corps intoxiqués, car c’est bien d’une activité pleinement physique dont je veux te parler, il ait des images qu’on photographie mentalement sans autres détails et qui, après répétition, prennent un sens limpide. Banalité affligeante et élitisme exaspérant, mais sentir une foule perdre le sens de son corps, ça c’est quelque chose. Une foule si prévisible est effarante. Vois-tu Loïc, l’ivresse te donne conscience de ton corps, une masse, oui, mais le tout est de ne pas se laisser aller. Non, ce n’est pas le bon terme associé à la bonne situation. Le tout est de ne pas laisser cette irrésistible force te pousser à te laisser aller. Acceptes un laisser-aller enivré mais réprime un laisser-aller désiré. Cette fille aux cheveux de rouille et aux doigts fins, les uns dans les autres. T’en a mal au ventre. Tu ne sais quelle est la chose la plus difficile à comprendre, toi-même ou les autres. Cela fait si longtemps, tes désires et tes gestes, lents, précis, aigües. Cette fille, elle appartient au monde, ton désire n’y peut rien. »

A pleurer ainsi dans les rues, elle n’était personne d’autre. Elle n’était pas ces paumés-là, elle savait exactement où elle allait.

[Chapitre 11]

[Retour]