L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 11

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18 juin 20–: Manque, vide de certitude. On ne contemple une voie de guérison qu’une fois la maladie décelée, connue, comprise. On vient tous de quelque part. Plus même d’envi. La vie passe dans mes veines comme un accident de parcours puis s’égare sans autre finalité qu’un éternel recommencement. Je suis à la merci des courants, chahutée sur une étendue d’eau infinie. Tout part en errance alors que j’ai besoin de tourbillon, d’un centre d’attraction, plutôt que de platitude sans bornes. Besoin de pesanteur plutôt que ce flottement hasardeux dont je n’arrive plus à me dégager alors qu’il est devenu ma condition.

Deux semaines de travail sur mon article. J’ai amélioré l’argument si bien qu’une certaine cohérence semble commencer à émerger. Juste commencer. Je n’ai cependant aucune raison de m’en satisfaire. Ce que j’ai à dire ne relève même pas de la cohérence. Plus je cherche à articuler clairement mon argumentation, moins je n’arrive à exprimer ce que je veux dire, vraiment, chercher à construire l’histoire avec de l’histoire, une histoire pleine, sans imposture.

Pour tout dire, il me faudrait deux langues avec des structures et des champs sémantiques radicalement différents pour en démontrer l’évidence. Et pourtant, même si c’était possible, je perdrais mon directeur de thèse et aucun jury ne voudrait sanctionner mon travail. C’est déjà un fait trop évident que personne mis à part mon directeur ne s’intéresse à ce que je fais. Il le fait par devoir. Errance solitaire. Et pourtant, c’est aussi tout ce que je possède, tout ce qui me possède.

Plus je développe mon analyse et plus je pars à la dérive. C’est néanmoins le but de mon travail, ce pourquoi je m’attable jour après jour à ce bureau. Tout semble s’égarer en tous sens, moi, et je ne fais rien pour stabiliser la situation. Si je cherchais à la stabiliser, il faudrait que j’abandonne ma thèse, je ne pourrais alors pas aller plus loin. Ma perte est la condition de mon devoir. Maudite.

Et puis ce papier qu’il reste encore à écrire pour cette conférence qui reste encore à venir. Ennuyeux et technique. Bloquée. Aujourd’hui se résume à cinq heures de frustration devant un texte avorté. Pas sérieux. Superficiel. Bientôt, je crierai à l’imposture. Comme tout le reste. Mon manque de détermination à l’égard de Ray. Mon laissez-allez quotidien. Mon manque de concentration et de rigueur. Pathétique. Absolument rien ne m’élève. Lasse, amorphe. Sans intérêt, ni talent. Entre je sais et je suis, il n’y a que du jeu.

 22 juin 20– : J’aimerai pouvoir prendre la décision de ne lire qu’un livre et un seul à la fois, celui-ci fini, d’écrire un compte-rendu ou bien une courte analyse si nécessaire, un ou deux paragraphes dans le cahier noir à petits carreaux, celui qui compte. Lire un livre par semaine. Bien sûr il y aurait des semaines ou je pourrais choisir de lire un roman, peut-être pendant les vacances.

Mettre un point final à mon article. Aujourd’hui, il est revenu me visiter, pas pour longtemps, mais lorsqu’il est là, le temps n’est plus le même, ni long ni court, juste suspendu. Le doute.

Concernant la conférence. Mon papier ne me satisfait toujours pas. Ni queue ni tête. Pourquoi ai-je accepté cette invitation ? Ne fallait-il pas être naïve et n’avoir aucun sens de soi ? Quant à la course, aujourd’hui pied douloureux, j’ai du arrêter en pleine session d’entraînement. Que faire ?

Loïc finissait de remplir son sac-à-dos, une chemise propre, son cahier noir à petits carreaux, quelques lectures, elle ne serait absente que trois jours. La conférence de Manchester à laquelle elle avait accepté de participer était une nouvelle étape dans son travail. Il fallait affronter la critique et présenter les premières conclusions de sa recherche. Il le fallait.

Il s’agissait d’une conférence pluridisciplinaire, événement plutôt rare dans les universités écossaises d’où la nécessité de se déplacer en Angleterre où l’institution était plus ouverte à ce genre d’exercice. La difficulté de son papier consistait à articuler histoire, philosophie et littérature. Du moins c’était ce à quoi elle aspirait. « Trop ambitieux », avait dit son directeur. Elle aurait pu s’y soustraire mais il fallait bien faire montre de courage une fois pour toutes. Si elle allait se casser le nez contre la finalité de son travail, qu’il en fût ainsi, on n’en parlerait plus jamais.

Son hypothèse de travail était directe et à peine subversive. Là où, au dix-huitième siècle, le corps fut déplacé hors du dualisme comme matière, il devint aussi un système de signification et disparut alors de la cartographie de la discipline humaine pour ne ré-émerger que comme simulation de l’esprit. Dés lors, son existence morale fut cette capacité de dicter un positionnement dans la continuité de l’histoire : ce qu’on avait fait ou pensé par le passé déterminait ce qu’on ferait ou penserait dans le futur, même si cela devait impliquer corrections, rédemptions ou affirmations. Conclusion ? Le mot d’ordre de David Hume : « be sober and keep skeptical ». Net, précis, elle n’irait pas plus loin.

Et pourtant. Ce ne pouvait être le fin mot de l’histoire. Cette netteté la gênait, elle la rendait mal à l’aise. Elle ne croyait plus vraiment à tout ça. Après tout, si elle ne mettait pas en doute sa foi en son argument, à quoi bon le présenter ? Pour sûr, on aimerait la voir au moins essayer.

On espérerait curieusement qu’elle apportât des preuves de la validité de son doute. Pourtant celui-là était moins empirique que viscéral. C’était son être entier qui mettait cette hypothèse en doute et non pas des témoignages du passé, de fiables manuscrits ou autres archives. Jamais elle ne pourrait apporter la preuve de son bien fondé, jamais. Comment faire de l’histoire ainsi guidée par ses instincts ? Elle allait droit à l’abattoir et c’était elle qui fournissait les couteaux de boucher.

Ses insomnies ressemblaient à celui-là qu’elle redoutait. Elles rendaient certaines choses inévitables. Elle se leva le lendemain matin à cinq heures après une nuit entrecoupée de longues périodes d’éveil. Et puis ces crampes qui la saisissaient coup férir. Son sac empaqueté, elle avait passé ses vêtements de course pour une session matinale dans le parc encore englué d’obscurité. Elle aimait courir dans la pénombre, la pleine conscience de ses sens inaltérés par le manège urbain, son pouls assourdissant, le bruissement des arbres, le piétinement du chemin, le martèlement du sol.

Après une douche rapide et un petit déjeuner succinct, elle pressa le pas jusqu’à la gare routière. Son bus était déjà en gare, les voyageurs embarqués. Elle trouva une place libre aux cotés d’une dame dont la fine chevelure aux reflets violacés affichait tous les efforts ratés d’une coiffeuse-coloriste amateur cherchant à cacher ces impossibles cheveux blancs qu’on n’aurait maintenant su éviter du regard.  Réservée et souriante, celle-ci attendait le départ, une pile de magazines féminins soigneusement rangés sur les genoux.

À peine le bus avait-il quitté Buchanan Station pour s’embarquer sur l’autoroute du sud vers sa redoutable destination, que déjà Loïc s’était endormie. Elle ne rouvrit les yeux qu’aux abords de la périphérie de Manchester. Plus de cinq heures de route la séparaient de l’endroit où elle s’était assoupie, laissant toute quiétude derrière elle comme elle serait passée d’un monde d’oisiveté légère à un monde obscure et épineux en un distrait clin d’œil.  Elle se retrouvait là où elle aurait voulu à tout prix ne pas être. Et elle ne pouvait plus faire marche arrière, la faiblesse de ses paupières avait eu raison de sa confiance.

Le réveil amer, une peine océanique l’envahit, comme chahutée par des lames de fond contraires. Elle sombrait. Il était là, comme ça. Il l’avait suivi jusqu’ici.

En regardant la ville se découvrir petit-à-petit au travers de la vitre du bus, Loïc se sentait chavirer, hors d’elle-même, comme une enfant s’agripperait aux vêtements de sa mère le premier jour de la rentrée scolaire en espérant que les adultes eussent pitié de tant de détresse. Mais les adultes étaient sans cœur, ils n’avaient aucune patience pour les âmes chavirées. Elle allait devoir nier ce qu’elle savait être vrai et prétendre n’avoir à énumérer qu’une simple et démontrable évidence. Ainsi était faite la raison. Comment ne pas se vomir ?

Sac-à-dos sur l’épaule, elle se dirigea vers l’université. C’était son deuxième passage dans cette ville. Elle y avait fait escale quelques années auparavant, avant l’accomplissement des grands travaux publics à l’usage des classes moyennes. Mais malgré les efforts de la municipalité pour réécrire l’histoire de la ville hors de son passé industriel, Manchester ne parvenait toujours pas à secouer le spectre de Marx hors des murs d’enceinte de son centre mercantile et de ses alentours gentrifiés. La mémoire victorienne hantait les rues de sa rubigineuse amertume.

Aux portes de l’université, et suivant les strictes instructions des organisateurs, elle pénétra la faculté des sciences humaines, se présenta à l’accueil pour retirer son badge puis prit discrètement place dans la salle de conférence parmi les participants déjà studieusement affairés. Elle avait prévenu qu’elle ne pourrait participer à l’ouverture des séances de travaux de la matinée et qu’elle n’arriverait qu’après le début de la séance plénière amorçant les débats de l’après-midi. Son papier à elle n’était prévu que pour le lendemain.

Pour l’instant, il était question d’histoire et de mémoire aux croisements de la psychologie du conte et de la littérature populaire. Seule une vingtaines de participants occupait la salle de cours austère et dénudée au devant de laquelle trois jeunes chercheurs discutaient de méthodologie. Ce serait à n’en pas douter une conférence intime et scrupuleuse. Par l’aspect pluridisciplinaire de leur appel à contribution, les organisateurs avaient pensé ratisser large et animer un événement de taille mais il était évident que très peu d’universitaires se risquaient à traverser les disciplines, où tout du moins à l’admettre sans craindre d’être mis au pilori pour incompétence.

Au moment précis de son entrée dans la salle, Loïc cessa d’avoir peur. Elle savait qu’elle allait mentir, il suffisait de le faire avec aplomb. Les questions qui suivaient les séances plénières étaient toujours un bon indicateur de l’auditoire à affronter. Là siégeait le jeune Gramsciste, lunettes et coupe de cheveux mode Trotskiste, ici l’empiriste en sciences sociales qui secouait la tête à force d’incrédulité, là encore la théoricienne post-colonialiste, Hall, Saïd et Spivak en main.

Tous essayaient de réadapter leur approche aux débats pressants sur le thème du corps, de l’espace et autres problèmes phénoménologiques s’étant immiscés dans leurs disciplines, pressants non pas parce qu’on voulait mettre fin à deux siècles de questionnements mais parce que là était le cercle invisible au centre duquel recherches, bourses, publications et conférences recevaient toute l’attention. Chaque question pouvait donc être anticipée et chaque réponse reformulée pour satisfaire chacun tout en élargissant le cercle à bon escient. La séance des questions serait celle pendant laquelle les participants mentiraient le plus, l’aplomb en moins.

Elle avait maintenant pris place au sein de sa communauté. Sa communauté, où respect et réciprocité fournissaient les valeurs étalons par lesquelles tout un chacun pouvait juger de sa propre situation, le bien de tous dépassé par le meilleur d’untel, une communauté qui encensait la déclinaison des termes de sa vertu. Les échanges étaient calmes, posés, la participation chaleureusement encouragée, ceci pour la simple et bonne raison que chacun savait sous quelles conditions il avait eu accès à cette communauté-là.

Loïc ne put se cacher à elle-même un sentiment de fierté qui, elle hésitait cependant à se l’admettre, relevait bien moins de sa présence parmi des universitaires brillants que de n’y être pas encore connue, ou plutôt reconnue. Sa présence offrait une possibilité encore inavouée aux yeux des autres.

Bien sûr, c’était à coups de généreux efforts de réfutation qu’elle évitait de penser à son imposture à venir. Jusqu’au lendemain midi, elle pourrait encore prétendre être des leurs. Pour le moment, tous pensaient que sa contribution allait être une aubaine, tous l’accueillaient car ils étaient avides d’entendre les analyses qu’elle avait promis dans sa réponse à l’appel à contributions, ce qu’elle avait à dire portait encore l’espoir d’être rénovateur, considérable, voire beau.

Plusieurs fois, elle se surprit même à penser que ce le serait et qu’elle restait la seule à ne pas le reconnaitre. Le soir même, elle revisita son papier, baignée dans l’espoir de cette inavouable grandeur à venir. Oui, après tout, ce qu’elle allait dire contenait une certaine résonnance avec ce qu’elle avait entendu pendant la journée, elle percevait des recoupements d’idées, des parallèles de formes, des rapprochements de méthodes. Elle n’était pas trop en décalage, juste assez pour que son papier fût remarqué pour son originalité et sa fraîcheur.

Dans le dortoir de l’auberge de jeunesse, assise sur son lit à baldaquin et à la lueur blafarde de la petite lampe de chevet accrochée au mur grisâtre, elle réécrivit l’entièreté de son texte en y mettant les formes et les effets qui annonçaient la superlativité de sa contribution. Son papier allait faire parler, elle en était sûre.

Deux heures du matin. Les deux allemandes avec qui elle partageait le dortoir étaient sagement revenues du pub à l’heure de la fermeture et dormaient à poings fermés lorsqu’elle éteignit sa lampe. Elle mit une bonne demi-heure à chercher le sommeil et finit, elle aussi, par s’endormir malgré l’étroitesse du matelas à quatre sous et la mollesse usuelle du sommier en cotte de maille.

Trois heures du matin. Un raz-de-marée d’esclaffements enivrés déferla dans le couloir. Elle se réveilla en sursaut pour constater que l’auberge avait offert son hospitalité à un enterrement de vie de jeune fille tout droit sortie d’un club mancunien dans lequel, de toute évidence, les jeunes femmes irlandaises croyaient encore se trouver alors qu’elles s’efforçaient d’hurler au travers d’une musique qui n’existait que dans la circonférence alcoolisée de leur imagination confuse. C’était bien sa veine.

L’une d’elles pénétra dans la chambre en titubant. Elle faisait, semblait-il, bien partie de la chambrée mais elle ressortit aussi sec. Les deux allemandes avaient déjà fait leur baptême des auberges de jeunesse britanniques et enfoncèrent aussitôt des boules Quiès de premier secours dans leurs canaux auditifs. Loïc décida d’ignorer le chahut, et puis elle était bien trop fatiguée pour que celui-ci la dérangeât. De plus, la journée du lendemain devait annoncer le départ d’un nouveau succès et elle n’était pas d’humeur à se laisser perturber par une bande d’écervelées gonflées à la vodka.

Quatre heure. Cinq heure. Six heure. Elle ne put fermer l’œil du reste de la nuit. Ce fut probablement pour cette raison qu’elle perdit toute confiance au moment de prendre place sur l’estrade, son papier en main. Elle trébucha sur les mots alors qu’elle avait du mal à relire un texte qu’elle connaissait à peine pour l’avoir réécrit seulement quelques heures auparavant sans même l’avoir relu. Ce fut probablement pour cette raison également qu’elle manqua d’allant et d’enthousiasme si bien que personne, absolument personne, ne trouva à engager un débat sur sa contribution. Son papier tomba dans des oreilles distraites par tant d’hésitations, de fautes de langage et d’idées à peine développées. Aucun des participants ne réussit à attraper sa pensée en vol. Seule, face à un auditoire stoïque.

Oui, elle leur avait évidemment fait perdre leur temps. Pourtant, son papier, s’il n’était pas bon, était quand même honnête. Certes, son embarras était bel et bien issu de sa médiocrité plutôt que de son manque d’honnêteté, mais l’honnêteté n’avait pas payé le différent.

On continua néanmoins à être poli à son égard lors de la pause-café de l’après-midi, certains expliquant qu’ils n’avaient « pas tout compris » à son papier mais qu’ils réfléchiraient sur tel ou tel point « intéressant » parce qu’eux-mêmes etc., alors que chaque « moi-même » signalait qu’ils en savaient toujours plus sur la question. Seule, au milieu d’un océan de politesse.

Au comble de l’embarras, elle déclina l’invitation au repas de conférence du soir sous prétexte qu’elle avait du travail en retard et quitta les lieux sitôt la clôture des séances. Fatiguée, abattue, déçue par elle-même, elle se dirigea seule vers l’auberge de jeunesse, prit une douche froide puis se persuada qu’une promenade la ramènerait à ses esprits.

La gène grandissant au fur et à mesure qu’elle ressassait le déroulement de la journée, aussi décida-t-elle de ne pas prendre part aux séances du lendemain. Qui plus était, elle avait besoin de repos, savoir qu’elle n’aurait plus à affronter les délégués de cette conférence-là lui offrit un soulagement accusateur. « C’est une honte », s’entendait-elle murmurer comme s’il s’agissait d’un péché de mauvaise conduite. Seule, en marge d’elle-même.

Cela faisait deux heures qu’elle ratissait les rues en essayant au mieux d’éviter la Curry Mile où le repas de conférence était programmé. Comme à Glasgow, les vendredis soir mancuniens avaient quelque chose de charmant, d’envoûtant, un je-ne-sais-quoi qui tenait à un presque-rien. Les gens ne rentraient pas chez eux, tout simplement. Au lieu de cela, ils déferlaient dans leur pub habituel, bruyants, souriants, avec l’énergie prometteuse d’un début de week-end.

Tout comme Glasgow, Manchester avait beau essayer de liquider tout le cérémonial populaire résiduel, la fin de semaine venue, ceux-là n’étaient pas prêts à aller se nicher dans le confort cotonneux des appartements ou maisonnettes dortoirs de banlieue rangée, portes fermées et postes de télévision allumés sur le monde étuvé des séries policières ou autre réalisme d’évier de cuisine remit au goût du jour, le regard porté sur le chemin parcouru jusqu’à leur trois-pièces-cuisine, plus bovin qu’entreprenant.

 Ceux qui occupaient tous ces pubs de quartier voulaient la décadence des corps dans l’alcool, la poussière envahissante des parquets et des banquettes de bar s’agrippant aux cloisons pulmonaires, poisseuse, personne ne se souciait de défendre un territoire aseptisé, les verres aux parois ternes empoignés à pleines mains après avoir tripoter chips graisseuses et cacahouètes bon marchées, moites, les émissions de pets dont on n’avait plus la fausse pudeur de taire ou la modestie mal placée de condamner. Chacun voulait que sa volonté fût exaucée car, après tout, elle était de taille humaine. C’était aussi cela que Loïc désirait de concert avec tous ceux qui l’entouraient dans ces rues fraîches et humides.

Marcher dans une ville inconnue. C’était faire l’expérience d’un oubli contrôlé par des codes urbains répondant aux lois de la saturation. Qu’elle s’en éloigna ou qu’elle s’en rapprocha, elle finissait toujours par s’orienter en fonction des endroits les plus peuplés, les plus lumineux, les plus bruyants, les plus exclusifs, ces endroits où la ville était pleine. Elle finit par déboucher sur Canal Street au milieu du brouhaha se déversant des pubs gays sur le pavé irrégulier de la courte ruelle qui longeait le canal.

Au premier bar venu, elle commanda une stout. Le serveur lui en versa deux. Elle protesta. Il répondit qu’une stout achetée était une stout offerte. Elle continua à protester en insistant qu’elle ne voulait qu’une boisson et que l’autre serait perdue, mais elle finit par céder, ses deux verres en main et sa solitude pour compagne.

 Après avoir bu sa première pint, elle sembla s’emballer. Elle passait en revue une chose et puis l’autre, la pertinence pointue de ce conférencier, le regard insistant de cette fille assise à la table d’en face, l’importance historique du canal pour la ville, la dernière fois qu’elle avait baisé, la ruée au pink pound qui s’épuisait, l’incitation à la consommation d’alcool, le repas de conférence qu’elle avait décliné, Chamonix où sa grand-mère avait vécu, et Lyon ou elle s’était refugiée pendant la guerre, les fraises des bois.

La deuxième pint fut amère. Le vide avait remplacé le plein. Elle n’avait rien mangé de substantiel depuis la veille. Trop agitée à l’heure du déjeuner, elle avait préféré se concentrer sur son papier au lieu de se laisser distraire par la nourriture de conférence réfrigérée et à peine généreuse.

En quittant le bar, désorientée et confuse, Loïc considéra différentes options. Take-away, snack bar, restaurant italien, indien, chinois, thaïlandais, mexicain, juice bar, café, brasserie. Elle passa d’une entrée d’établissement à l’autre en décortiquant chaque menu et en s’imaginant devant un des plats proposés. Quelque chose manquait toujours à ce qu’elle trouvait, ici pas assez alléchant, là au-dessus de ses moyens, ici sans attrait, là trop bondé. Bien qu’elle appréciât les surprises culinaires que chaque menu lui promettait, frites ou en daube, elle savait probablement d’avance ce qu’elle voudrait.

Alors elle déambula les rues à la recherche de ses envies. La vue d’un petit supermarché la remmena à une étonnante sérénité, il était évident qu’elle trouverait là ce quelconque sandwich au cheddar, le goût en moins, qu’elle avait cherché depuis le début. La ville était maintenant trop encombrante, son esprit pouvait d’un moment à l’autre retomber dans cette accélération incontrôlée. Sandwich en main, Loïc décida qu’il était temps pour elle de se mettre en quête du sommeil réparateur qui lui était dû.

24 juin 20–: La conférence a été un désastre. Il est évident que mon entourage ne m’entoure pas mais m’assiège ou, au mieux, m’évite. A ma place nulle part, le sujet des visées acerbes, aucun espace ne semble être prêt à me recevoir. Lorsque que j’en occupe un, de force, j’en fais un pitoyable désastre, j’évite les attentions insistantes, cette fille intimidante, si directe et pénétrante, je me sens envahie. Et me revoilà dans ce lit pourri, les ressorts du matelas me percent les côtes, la digestion difficile.

Reprendre mes notes, demain, pendant la journée, dans le bus du retour. Extraire toutes les références, étendre mes lectures. Pourtant j’en ai couvert des lectures spécialisées, de la linguistique à la philosophie médiévale. Mais je n’échappe pas à cette constatation. De nouveau le sentiment de ne jamais avoir rien compris à tout ce que j’ai lu par le passé. Lectrice inattentive, le fond des choses m’est passé à côté.

Je n’arrive décidément pas à acquérir cet esprit critique malgré l’ampleur de mes influences. Tout est important parce que rien n’est compris, je suis constamment en état de  catastrophe intellectuelle. Je suis passée à côté de tout parce que je n’ai pas su lire. Au mieux, j’ai survolé. C’est par l’apprentissage de la lecture que je devrais commencer, comme au début. Mon imagination ne m’est d’aucun recours, elle n’est jamais nourrie que par de l’incompréhensible.

Insatisfaite, oui. J’ai du mal à réconcilier ce que je veux avec ce que j’ai. Les lois du désire. Du désire, je ne crois pas en avoir. Pas pour le moment. Mais comment être sûre. Au lieu de cela, j’ai besoin que l’activité prenne le dessus sur mon inactivité, mon immobilisme, mon égarement. Privilégier les changements. Ne plus être spectatrice. Etre active. Allez Loïc, remue-toi.

Favoriser une écriture qui me change plutôt qu’une lecture qui me dévoile. Les idées qui me changent et changent mon monde me sont essentielles, mais lire l’histoire, les documents à la source, les archives… Je ne suis pas une universitaire (peut importe si cela veut aussi dire que je ne suis probablement pas grand-chose). Je veux inventer une façon de penser pour elle-même. Pourquoi ? Garder cette question à l’esprit sinon j’étale mon sentiment de culpabilité le long de pages ignobles. Pour ne plus être spectatrice ? Comment éviter un brassage humaniste en voulant reformer un système de pensée du spectacle ? Bouleverser ma vision, chaque fois que j’y arrive, j’ai un sentiment de fraîcheur, de nouveaux courants, d’espace. C’est exactement ça, bouleverser ma vision, c’est faire l’expérience des grands espaces, non, c’est faire l’expérience de l’espace lui-même.

Pourtant, je finis toujours par retomber dans un système de communication pathétique où la production universitaire est la règle d’or au déploiement de son spectacle philanthropique. Je m’épuise à fabriquer du spectacle ! Le regard que je veux porter sur un système d’organisation comme celui du dix-neuvième siècle doit faire valoir cet héritage de l’emmerdement, de la spectacularisation des vies. L’oubli du corps, c’est probablement aussi ça : apprendre à s’emmerder.

Démontrer comment l’ontologie, la chose, se distancie d’elle-même, réengager le rapport entre réalité et images dans la praxis sociale. Non pas démystifier mais désengager un rapport où l’image domine pour réengager un rapport par lequel l’image déconstruit, par lequel la réalité n’est plus synonyme d’horreur, d’un réel indicible parce qu’horrible. Décoder le langage du spectaculaire.

Et pourtant. Je fais maintenant partie du spectacle. Je le fais vivre. Mon papier, mes cours, ma thèse. Réclamer ce réengagement demandera plus qu’une dénonciation du spectacle, il demandera une de-spectacularisation de l’être. L’activité, c’est la production, c’est la transformation, c’est le travail. Être active pour transformer, c’est ça produire une révolution. Employer chaque journée, chaque heure, à me transformer pour ne devenir que le produit de moi-même. Chaque activité doit produire une transformation.

Bien qu’il lui soit dû, le sommeil la déserta une fois de plus.

[Chapitre 12]

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