L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 12

Son bureau vierge, balayé de toute mémoire inutile, lissé, débarrassé de ses raclures de gomme grisâtres, de ses infimes particules de peaux sèche, la sienne, elle pouvait commencer sa journée de travail. Une fois Manchester derrière elle, Loïc avait réussi à trouver un peu de repos dans le bus du retour, bercée par une fatigue qui avait fini par s’imposer sans plus aucune lutte possible, ni résistance, alors que, les yeux rougis, la nuque courbée, le corps pesant, engourdi, maladroit, elle avait du abandonner l’entreprise de cette liste de lectures prometteuses, elle le pensait, d’une exigeante remise à niveau.

Elle était enfin prête à le faire, maintenant qu’elle avait mis un soupçon d’ordre dans sa chambre. Elle se souvint que, lors de leur dernier entretien, son directeur l’avait félicité sur la finesse de son travail d’archive. « Mais, ceci n’est pas l’histoire », s’était-elle défendue. Son directeur avait acquiescé d’un large sourire comme pour signifier son absence de surprise, mais il lui avait aussi indiqué avec force recommandation que, pour servir aux fins de l’exercice en question, elle aurait tout intérêt à exploiter avec fermeté l’excellence de sa pratique.

Elle avait bien protesté, mais croire qu’elle aurait pu l’influencer aurait été une erreur et ce faire un échec couru d’avance. Et pourtant, elle ne pouvait s’y plier. Ceci n’était pas l’histoire. Tout le monde le savait. On ne pouvait pas bâtir un gratte-ciel avec de la paille, même si la paille était d’excellente qualité. Son travail d’archive, son trésor de chercheuse. Contrairement à Harpagon, elle aurait souhaité que, la nuit venue, on vint dérober son trésor pour ne plus en être embarrassée.

Alors qu’elle jetait un œil distrait par la fenêtre, elle s’aperçut que, de l’autre côté de la rue, une lourde clôture avait été érigée autour du petit magasin d’appoint pour en fermer l’accès au public. Sa colocataire, en fidèle cliente, lui avait raconté qu’il allait être détruit puis reconstruit par un nouvel entrepreneur ayant acquis le fond de commerce ainsi que le terrain qui le bordait. Les travaux à venir promettaient d’être perturbants. Loïc savait qu’elle ne pourrait travailler dans le bruit, la bibliothèque était déjà un endroit difficile à supporter à force de murmures et tapotages intensifs sur les claviers d’ordinateur. Il lui fallait ces deux choses si difficilement compatibles, silence et espace, ou alors sa concentration en pâtirait.

Une expression que sa mère aimait à user lui vint à l’esprit, « un mauvais ouvrier blâme toujours ses outils », disait la morale, commode puisqu’elle permettait d’affranchir le monde de tout reproche pour n’accuser que ce sur quoi on pût avoir emprise : soi-même. C’était ce qu’elle lui avait rétorqué lorsque, bien trop jeune pour réaliser l’ampleur de la distance entre morale et réalité, Loïc s’était plainte que ses nouvelles chaussures de marche la blessaient. Sa mère ne fléchissait jamais dans la marche, il fallait en être digne.

Elle rédigea une liste de vingt-trois ouvrages. S’y jeter dès à présent, sans attendre le prochain entretien avec son directeur ou de compléter le premier jet de son prochain chapitre. Les ouvrages de cette liste pourraient très bien lui commander de réorienter son approche, ses hypothèses, sa critique. Il était essentiel qu’elle les épluchât en premier lieu, avant de se lancer plus rigoureusement dans ses travaux.

Ce faisant, il fallait aussi qu’elle gardât de vue l’originalité de sa contribution, qu’elle lût ces auteurs avec un recul marqué pour ne pas s’égarer dans leurs systèmes. Ces lectures à venir seraient un labeur de funambule qui devraient également être accomplies sans aucun délais. Elle ne pouvait pas se permettre de prendre du retard dans le développement de sa thèse. Du pain sur la planche, comme lui aurait dit sa mère.

Ne rien dire à son directeur, faire cela en douceur mais avec rigueur et efficacité. Elle n’avait aucune garantie qu’elle réussirait mais elle se devait quand même d’exécuter ces lectures sans quoi, peut-être, ne pourrait-elle plus jamais trouver de repos. Sans quoi, peut-être, sentirait-elle sans relâche le poids de son manque de détermination. Si elle réussissait, alors elle en parlerait à son directeur.

Ce nouveau régime de travail appela une réorganisation complète de ses journées. Elle nota :

7h00-12h00 : lectures

12h00-17h00 : travail sur la thèse, archives / manuscrits

17h00-19h00 : entraînement

21h00-0h00 : lectures

C’était trop. Elle le savait. Mais si elle lisait assez rapidement, elle pourrait ainsi compléter sa liste sans prendre trop de retard dans sa recherche. Elle ne voulait pas considérer la difficulté de son nouvel emploi-du-temps, elle voulait la surmonter. Les lectures du soir devraient être plus légères. Il faudrait ordonner ses activités avec soin une fois qu’elle aurait emprunté les ouvrages à la bibliothèque.

Elle n’avait pas encore déjeuné malgré l’heure avancée de la matinée, prise entre la satisfaction d’avoir complété son plan de travail et le soulagement d’avoir rédigé sa liste de lectures. Soudainement, cette douleur aigüe à l’estomac, comme s’il s’était violemment tordu, d’un mouvement brusque, dans la profondeur de ses entrailles. S’agissait-il d’une crampe ? La faim ? Une douleur digestive ? Ce sale sandwich œuf-mayonnaise de la veille au soir. Faim ou indigestion ? Vide ou trop plein ? Besoin ou saturation ? La douleur était la même.

L’image de Marie-Jeanne lui revint à l’esprit. Premières années de fac. Des crampes d’estomac si violentes qu’à vingt-deux ans celle-ci avait développé ulcère sur ulcère. Marie-Jeanne avait mis ça sur le compte de l’angoisse. Ou du stress. La même chose, plus ou moins, et non pas une contradiction.

Loïc ne souffrait ni d’angoisse ni de stress, elle était à la fois satisfaite et assurée par le déroulement de sa matinée. Et puis, parmi les chercheurs, on ne souffrait ni d’angoisse ni de stress, on laissait ça aux étudiants, c’aurait été ridicule de s’y laisser prendre, comme ça, comme si on était béant aux quatre vents.

Ceux qui souffraient de stress étaient tout simplement désordonnés, ils manquaient de fermeté si bien que la perception de leur incompétence – perception qui aggravait d’autant plus leur état de souffrance – n’était que la sensation d’un contraste flagrant entre leur chaos intime et l’ordre du monde qui les entourait. Loïc ne répondait certainement pas à cette description mais était plus encline à tendre vers son inverse : son ordre intime semblait si accompli par rapport au chaos du monde qui l’entourait.

Ces maudites crampes d’estomac persistaient. Peut-être aurait-il fallu essayer de manger un morceau, même si elle n’en avait pas l’envie. C’était peut-être bien la seule chose qu’elle pouvait faire pour y mettre fin. Tout du moins, se nourrir restait encore l’ultime parade à la douleur, presque une habitude.

Lorsqu’elle était enfant Loïc souffrait de nausées. « Une maladie d’adulte » avait déclaré sa mère qui ne connaissait qu’un remède d’adulte pour y parer. Et ce remède était souvent un doigt de Grande Chartreuse. « La Verte des culs bénis, voilà qui lui remettra les yeux en face des trous».

Loïc se souvenait de la couleur resplendissante de l’élixir, de sa chaleur mêlant instantanément confort et soulagement alors que le liquide glissait le long de sa gorge, sirupeux, il s’attardait sur les parois du petit verre que son père utilisait pour son whisky dominical, laissant une épaisse couche verdâtre qu’elle essuyait ensuite du doigt. La décoction sucrée, forte et bourrée de vertus médicinales était un don des alpages, lui disait sa mère alors que Loïc s’efforçait de déglutir sans faire la grimace cette substance qu’elle aimait détester. Seules les montagnes savaient l’offrir à ceux qui respiraient la vie.

Loïc se sentait toujours un peu plus d’aplomb après avoir ingurgité la désagréable liqueur si bien qu’en grandissant elle finit par se dire qu’à la sensation la plus déplaisante succédait inévitablement la grande santé.

En guise de Grande Chartreuse, elle se cuisina un petit bol de porridge sucré au miel, puis retourna s’assoir à son bureau. De nouveau, elle scrutait sa liste de lectures pour vérifier qu’elle était bien complète, fouillait les noms d’auteurs dans sa tête, les titres à demi mémorisés dans les citations des intervenants. Des visages, des gestes, des expressions passaient en son esprit comme des séries de tableaux animés, ne rien manquer, laisser passer, ignorer.

Et puis ce qui arriva la surpris. Voilà qu’il pointa sans coup férir sa tête hideuse de bête immonde. Certes, ces lectures lui permettraient une mise à niveau nécessaire à la poursuite d’un dialogue avec ses collègues, mais que ferait-elle si elle s’apercevait qu’elles n’étaient aucunement pertinentes à ses propres travaux de recherche ? Devrait-elle alors passer outre et admettre leur manque d’à-propos ? Ou devrait-elle radicalement réorienter le cours de ces travaux tout en embrassant les mêmes problématiques que celles exploitées par d’autres ?

Dans les deux cas, elle pourrait de toutes façons faire preuve d’originalité et remplir pleinement son contrat mais elle ignorait quelle pouvait bien être la juste démarche à prendre, passer outre ou se réorienter. Voilà qui était pour le moins contrariant. Pour sûr, elle devait construire une base à l’architecture de sa thèse, un système de formes par lequel celle-ci pourrait exister. Devait-elle aussi appliquer ce principe à elle-même ? Etait-ce en construisant quelque chose qu’elle existerait ?

Ne pas être leurrée par les abysses mensongers du langage : elle ne se construirait pas, personne ne le pouvait à moins de se considérer comme étranger à soi-même. C’était vrai, un système de formes impliquait une extériorité par laquelle l’activité était possible et l’existence affirmée. Pas étonnant que tant de ses collègues furent fascinés par l’émergence de la franc-maçonnerie dans l’histoire écossaise, après tout, elle avait compris et créer les significations des systèmes de formes par lesquels elle existait, elle avait compris l’architecture par-delà sa fonction utilitaire, elle était cette noblesse sans titre amoureuse de la vie, tout court.

Certains auraient vu une divergence inutile dans ces détours de la pensée, mais non, elle savait de quoi il en retournait, elle savait exactement où tout cela menait, elle n’était pas dupe de son imagination historique et aucune théorie des idées représentatives n’aurait amadouer les principes de son bon sens, jamais.

Ce fut ainsi qu’elle prépara déjà l’achèvement de sa thèse, par une période de renaissance. En septembre, son directeur avait fait grise mine lorsque la chute de la Lehmann Brother avait été sur toutes les lèvres fétides de sa faculté. Loïc n’avait pas eu d’opinion sur la question, elle n’en avait toujours pas. Son directeur lui avait dit que malgré les mois difficiles à venir, il ne s’inquiétait pas pour autant pour l’institution universitaire et puis le redressement financier serait achevé dans les un ou deux ans à venir, au maximum.

Elle avait traité toutes les nouvelles de la Northern Rock, Bear Stearns, Washington Mutual and Wachovia comme appartenant au monde des marchés financiers, aux pages du journal qu’elle ne lisait jamais parce que si théoriques, si détachées, si loin des contextes sociaux ou culturels qui imposaient du sens là où les idées de papier n’en avaient pas. Et pourtant, les gros titres avaient glissé hors de leur emplacement usuel pour se retrouver en première page.

Une fois sa thèse finie, elle serait prête à prendre une renaissance déjà annoncée à bras le corps, c’était donc sur une architecture solide qu’elle devait bâtir un corps solide, elle serait le Parthénon, la Kilimarmaro, les Kargatides, elle serait l’Académie. La modestie serait pour les autres, aucune architecture digne de ce nom ne saurait s’ériger sur de timides bases.

Elle s’estimait heureuse dans sa situation, ce qui lui inspirait d’autant plus de détermination. Au diable les tâtonnements, les piétinements de velours ! Au diable les hésitations, les retours, les bégayements ! Au diable les requêtes de confiance et d’approbation ! Au diable celui-là qui jaillissait à l’improviste ! Elle accueillerait à bras ouverts son Charley Anderson, son Dolgorouski (tout court), voilà, contre toute attente, elle serait son propre capitaine Achab.

N’avait-il pas fallu que nos navires furent chahutés par toutes les tempêtes avant que nous sachions en construire de plus solides ? Les fleurs les plus hardies n’étaient-elles pas aussi les plus exposées à l’adversité des climats les plus rudes ? Elle serait sa bruyère, ses cacti, ses lobelias, ses groundsels. Cette liste de lectures, elle la finirait même si elle devait ne pas dormir pendant un mois ! Elle fut frappée d’une nouvelle douleur aigüe à l’estomac et finit par souffrir de pénibles diarrhées qu’elle attribua définitivement au sandwich de la veille.

Ce serait bientôt la trêve universitaire. Lors d’un court entretien, son directeur lui avait conseillé d’en profiter et de faire bon usage des mois d’été pendant lesquels elle n’aurait aucune contrainte envers sa faculté, enseignement ou engagement, pour éditer ses chapitres et faire les brins de travaux qu’elle avait laissé en plan par manque de temps. Peut-être aurait-elle mieux fait d’attendre l’été pour passer sa liste de lectures en revue.

Et pourtant, dés le lendemain Loïc avait griffonné des phrases incohérentes, jonchées de projets de travail à venir, de nouvelles voies à explorer, de personnes à contacter qui pourraient, peut-être, lui indiquer une bonne conduite dans sa recherche. Le temps lui manquerait, elle en était sûre. Plus qu’une semaine avant la trêve estivale et elle avait à peine commencé à travailler sérieusement, non, même pas ça, il lui restait encore à travailler sérieusement.

Elle n’arriverait à rien (mais où voulait-elle en venir ?) si l’effort ne marquait pas toute son activité. C’était comme ça et non pas autrement, en l’absence de critères de progrès (en recherche, il n’y en avait pas, si ce n’était que le début de la recherche suivante), l’effort, qui lui-même était absolu et non relatif, devait régner en maître d’œuvre. Etait-elle naïve ? Inconsciente ? En demandait-elle trop ? Et bien peu lui importait, se poser la question la freinerait. Elle ne pouvait plus attendre là, immobile, il fallait s’engager dans l’effort comme dans un contrat sans arbitration ni partie adverse.

Elle ne pouvait pas non plus repousser plus longtemps la correction des dissertations de fin d’année de ses étudiants. Elles attendaient là, patiemment, plates comme des limandes, en une pile bien nette, chaque classe  ayant été séparée l’une de l’autre en plus petites piles, chacune disposée perpendiculairement et alternativement à la précédente.

Une centaine de copies presque identiques les unes aux autres où les seules erreurs de syntaxes et de langues viendraient perturber la monotonie des sujets limités, à moins que s’immisça une grossière erreur anachronique. Ces copies-là, elle les affectionnait tout particulièrement parce qu’elles la réveillaient de sa torpeur et témoignaient de toute la nécessité de continuer à enseigner. Pourtant, elle savait aussi qu’elle n’était pas assez bonne enseignante, chaque grossière erreur commise par ses étudiants témoignait véritablement la sienne (mais alors comment corriger ces copies tout en restant juste ?).

Le temps s’accéléra sans qu’elle ne pût s’y opposer. Déjà son directeur lui demandait son dernier chapitre en date, déjà il organisait un rendez-vous de travail, déjà la faculté requérait d’elle qu’elle remplît les formulaires administratifs rendant compte des résultats semestriels de ses étudiants, déjà elle devait rapporter au conseil de recherche, et déjà elle ne pouvait pas se permettre, comme ça, de partir en vacances cet été mais devait céder devant l’insistance de sa mère qui répétait à qui mieux-mieux d’une voix plaintive qu’elle ne l’avait pas vu depuis trop longtemps. Ce temps accéléré n’avait-il finalement été rien d’autre qu’un temps volé ? Et tout ce temps qu’on n’avait pu lui volé, n’avait-il été rien d’autre qu’une éternité, insupportable ?

[Chapitre 13]

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