L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 13

« La mémoire est un corps »Loïc.

 

A la dérobée, elle s’appliquait à saisir quelques images furtives et morcelées de cette femme au visage vieillissant contre toute attente, corps arcbouté, os saillants, gestes si retentissant de mémoire affective qu’ils en étaient presque assourdissants. Cette femme aussi était seule, même si elle portait en elle son propre passé.

Pour Loïc, elle évoquait un tableau familier auquel des ombres auraient été ajoutées, plus sombre que lumière, elle imaginait ce qu’elle avait toujours connu de ce visage. Il l’irritait sans qu’elle eût véritablement voulu se l’admettre par soucis d’un égard qu’elle savait devoir entretenir, même en ces hauteurs où l’humaine présence s’acquittait d’un tout autre sens. Pourtant, la solitude lui aurait été si douce, le grain délicat d’une peau duveteuse. A l’instar des urbanités, certaines choses perdaient de leur pouvoir une fois partagées. Cela faisait quelques minutes que toutes deux soutenaient un silence courtois au point d’en être solennel, pressé sous l’oratorio sans voix du paysage grisâtre qui s’était ouvert sous leurs yeux après deux heures d’ascension.

Si haut perchée, tout lui semblait à l’identique. Cette vue, dans laquelle elle avait si souvent perdu son regard d’enfant en prenant son tour de guet pour protéger une retraite invisible contre autant d’intrus improbables. Personne ne s’embarrassait de la vérité qui vivait caché dans une cabane ainsi juchée à la cime de ces monts. Cette odeur, celle de la terre humide qu’elle mettait à jour en délogeant de gros cailloux du bout du pied et qui servaient à orner le court chemin sinueux menant à son quartier général, un assemblage de vieux chicots et de branches de sapin en guise de couverture sur les parois externes de sa cabane de pierres. Littéralement, il y dormait un trésor. Elle n’avait jamais vraiment su où se cachait ce butin ni de quoi il en retournait, mais elle l’avait protégé à toutes heures qu’il lui avait été permis d’ « aller à la cabane ».

Elle avait neuf ans. La rugosité des troncs turgescents qui jonchaient le petit sentier menant droit à son secret refuge emplissait la paume de ses mains, alors qu’elle s’agrippait pour assurer son pas, accompagnant ainsi chacun de ses agiles déplacements. Et puis dans cet endroit de la forêt qu’elle connaissait si bien, elle savait aussi anticiper le toucher à la seule approche de chacun des arbres sur lesquels sa descente vertigineuse vers la vallée la poussait à prendre appui afin de prévenir une chute autrement certaine.

En été, le bruissement des branches pliant sous la brise alpine, en automne le craquement des rameaux secs sous ses pas, en hiver les bruits étouffés par le manteau neigeux. Elle avait été ici, toute sa vie.

Puis sa mère demanda :

— A quoi tout ceci ressemblait-il au dix-huitième siècle ?

Loïc avait voyagé la veille, un retour annuel au pays pour marquer la belle saison. A son arrivée, elle et sa mère s’étaient entendues sur leur promenade de retrouvaille dés le lendemain, un parcours de quatre heures le long de la route forestière, en passant par le Petit Mont, comme elles l’appelaient, avant de redescendre dans la vallée non sans un arrêt de courtoisie à la fruitière des vieux Thiébaud qui ne manqueraient pas de lui avoir mis de côté leur meilleure tomme « pour l’emporter et y faire goûter aux anglais », l’Écosse n’ayant jamais eu d’existence géographique à leurs yeux.

En rituel de bienvenue à chacun de ses séjours, elle l’aimait, cette promenade, comme on aurait pu aimer le silence après le tumulte, avec ce soulagement d’être encore entière, intacte, sauve. Le jour où sa mère ne pourrait plus accomplir ce rituel, Loïc se saurait trop âgée pour se croire encore si facilement sauve. Ce jour-là, il faudrait qu’elle se risquât à lui dire combien elle l’aimait.

Lorsqu’elle s’était plainte de ne pas savoir communiquer, chose qu’elle était sensée apprendre et maîtriser jusqu’à la perfection durant sa formation de doctorante, on lui avait répondu qu’elle cherchait à exprimer ce que tout le monde pouvait comprendre par soi-même alors qu’elle devait chercher à dire ce que chacun n’arrivait pas à exprimer, qu’elle faisait une erreur de jugement, que communiquer ne consistait pas à se rendre indispensable aux autres mais à rendre les autres indispensables à eux-mêmes. Cette erreur de jugement, Loïc n’arrivait pas à s’en défaire bien qu’elle en fût mise en garde maintes fois.

Aussi c’était pourquoi elle appréhendait toutes questions que sa mère lui adressait, même les plus anodines. Celle-ci ne l’était pas. Poser ce genre de question ne rimait à rien. Qu’en savait-elle à quoi ressemblait ceci (mais quoi donc?) au dix-huitième siècle ? Elle ne pouvait répondre que par un aveu d’ignorance, elle qui devait savoir. Et pourtant, ce n’était pas de l’ignorance qu’elle lui demandait. Ça, l’ignorance, elle était déjà dans la question.

Ce qu’elle lui demandait était une réponse autre, soit le choix entre deux impostures : l’imagination en guise de vérité ou une généralisation vague sur des souvenirs vitreux de lectures incompétentes. Souvent, elle choisissait la première et finissait par se dégoûter d’elle-même pour le reste de la journée (dormir sur sa propre ignominie possède des vertus purificatrices), là s’exprimait une forme de méchanceté qu’elle ne pouvait empêcher, oui, une méchanceté intuitive.

Depuis quand avait-elle accepté de s’accommoder de ces mensonges ? Elle ne s’en souvenait plus mais elle était dedans jusqu’au cou. Si seulement sa mère se rendait compte de cela, alors ses réponses ne seraient que d’une méchanceté partielle, partagée, oui, une méchanceté humaine.

Sa mère lui répétait sans cesse combien elle était fière d’elle, non, fière de ce qu’elle faisait, elle ne voyait aucune méchanceté dans ce qu’elle représentait à ses yeux, jamais n’aurait-elle pu éduquer une enfant à devenir méchante, jamais n’aurait-elle permis que cette méchanceté lui soit adressée, non, sa mère était fière de ce qu’elle faisait et tout ce qu’elle faisait était ce qu’elle disait. De plus, alors que sa mère considérait la connaissance comme pure altruisme, Loïc ne pouvait, par définition-même puisque la méchanceté se limitait à l’intérêt, aucunement entretenir ce vice-là.

Non, franchement, en voilà une question. Loïc continuerait-elle ce qu’elle faisait si sa mère venait à cesser d’en être fière ? Était-ce pour recevoir une parcelle de cette fierté, en retour, qu’elle s’était mise dans le pétrin de son doctorat ? Était-ce parce qu’elle n’avait aucune fierté pour elle-même et qu’elle pouvait en obtenir une fraction si facilement, par procuration, au travers de son regard? Ne pouvait-on jamais répondre à ces questions sans céder à la croyance ? A quoi bon tout cela, c’était une historienne des Lumières, tout cet obscurantisme l’aveuglait, elle n’en avait cure.

Loïc faisait ce qu’elle disait. Tout était dans le style, avait écrit Hermann Broch. Celui de son époque. Mais le style n’était plus assez, il fallait encore y ajouter les mots. Un style était rarement suffisant sans son langage, phrase choc, rime calculée, alors que les mots, pour qu’ils eussent de l’effet, devaient convaincre. Ils n’étaient pas comme le style qui lui, sous des airs mi-spirituels mi-magiques, envoutait et séduisait. Les mots étaient la part maudite du style, son penchant empirique…encore fallait-il qu’ils convainquissent.

Quelle place restait-il donc aux sceptiques si la crédulité finissait par être tout ce qui constituait leur époque ? Contre la part du néant, la crédulité était tout. Elle ne relevait pas d’un choix mais d’un impératif. La crédulité contre le néant. Si le langage devait s’associer au style, là était aussi toute sa valeur qui passait par le siphon de l’évier qu’était son époque. Les superlatifs n’étaient plus rien d’autre que platitudes, les adjectifs sans qualifications pour des néologismes sans définitions. Le style insuffisant, le langage de trop.

Loïc en aurait perdu son latin autant qu’elle en aurait gagné en confusion. Une vie sacrifiée au langage. La formulation de ses expériences n’était plus une lutte contre une source perpétuelle de mots incapables, même après une sélection des plus strictes, de se raconter, de raconter quoi que ce fût qui pût prendre la forme de l’expérience autrement que par la plastique des sons organisés.

La formulation précédait ses expériences, ceci ou cela était bon pour son curriculum vitae, l’exercice académique devait être libéral, la propriété de la pensée devait informer ses idées, le sacrifice devait être entier, la prendre complètement, organiquement, les bras jetés aux cieux, elle devait ne plus être si ce n’était un style, un style qui à la fois trompait le monde et en même temps le rassurait sur ses aspirations, un style tout en parure et en confort, un style où la mauvaise conscience se trouvait apaisée par la douce caresse du verbe sur son front défriché, ici, du haut de ce sommet, avec sa mère.

Pour beaucoup, l’histoire était moins une affaire de connaissance que l’instrument de mesure d’un manque, œuvre réelle ou imaginaire de l’espace du temps.

— Tu veux dire, à quoi ressemblait cette vallée avant les usines, avant les stations de ski, avant l’industrie du tourisme ? demanda Loïc, à elle-même plus qu’à sa mère.

Si cette question osait à peine dissimuler la futilité du qu’y-avait-il-donc-avant-qu’il-y-ait-quelque-chose, Loïc en appelait avant tout à sa mémoire corporelle pour combler son manque à l’histoire. L’interrogatrice était au centre de son monde et, par là-même, d’un universalisme particulier.

Loïc se sentit un élan de générosité lorsqu’elle répondit qu’elle ne savait pas. La déception de sa mère devant le manque plutôt que la connaissance fut manifeste. Loïc réalisa alors que sa mère lui demandait moins de savoir que de pouvoir formuler une réponse, peu importait la vérité, elle était tout simplement fière de ce qu’elle faisait parce que Loïc ne pouvait faillir. Si elle ne savait pas, qu’elle fouillât son imaginaire, qu’elle formulât une réponse, qu’elle la proposât comme la plus convaincante, et le manque serait alors comblé. Son manque serait comblé.

Ce serait ça, sa fierté. Mais la fierté de sa mère à son égard était, pour Loïc, rien d’autre que source de honte. Combler sa mère était une chose, la berner en était une autre. Du style en guise de réponse ? A quoi bon.

— Oui, avant, finit par préciser sa mère en ignorant son aveu d’ignorance, d’une voix à la fois impatiente et sérieuse, solennité de l’endroit obligeait.

Y avait-il eu ici, sous leurs yeux, mais maintenant disparu, quelque chose de fondamentalement dix-huitièmiste au lieu de ce qui existait à présent ? Comment pouvait-elle donc bien savoir si ce qu’elles admiraient dans un semi-silence contemplatif n’était pas fondamentalement dix-huitièmiste ? Certes, il y avait les usines, un bon nombre désaffectées, les stations de ski, l’autoroute de la vallée et tout le reste, mais tout cela pouvait bien être originairement dix-huitièmiste, les manufactures, les loisirs, les transports, et si ce n’était pas le cas, pourquoi y aurait-il existé quelque chose de plus une fois tout cela en moins ? Pourquoi sa mère lui posait-elle un problème impossible à résoudre, comme par malice ? Comment ne pas vouloir être méchante. Loïc finit par trancher.

— Je ne sais pas, ça ressemblait probablement plus à du Diday qu’à du Calame.

Elle ajouta qu’il faudrait y réfléchir, qu’il aurait fallu qu’elle fît marcher son imagination historique, « mais je ne sais rien faire dans l’urgence ».

Plus elle examinait le contrebas de la vallée, plus elle sentait une tristesse submerger le calme relatif de la nature des hauteurs, comme une montée d’eau aigre et visqueuse. Elle enviait tant ceux qui avaient quelque chose à défendre, des opinions, un boulot, une famille, un avenir à eux. Plus son regard plongeait, plus son inutilité lui semblait réelle, profonde, invariable. Au cœur de la nouvelle grammaire qu’elle lisait dans cette vallée, avoir, c’était être. Elle trouva cela singulier parce que pendant l’ascension du sommet d’où elles dominaient, son être lui avait semblé la seule chose qu’elle eût véritablement.

Sa thèse lui revenait à l’esprit par vagues successives, s’interposant entre la mémoire de ses sens et les paroles de sa mère. Loïc se sentait ensevelie sous des amas de possibilités, nouvelles idées qui l’élevaient tout en l’accablant sous leur poids, des vérités sans arrêts bouleversées par d’autres, à leurs tours renversées bien qu’elle n’en tint aucune pour vraie, chacune indiquant un point de déviation. Emerson avait raison, les êtres n’étaient pas construits comme des bateaux, construits pour subir les vents battants et les mers déchaînées, ils étaient construits comme des maisons, solides et en hauteur.

Comme elle tanguait encore alors qu’elle s’imaginait maison, un aveu d’ignorance et de naïveté débordait en elle. Elle était en train de tout perdre, y compris elle-même. Toute nouvelle idée s’avérait déjà trop ancienne, toute compréhension déjà un point de départ. L’histoire devenait étrangère à son esprit. Non, toute l’humanité, ou plutôt toute la vérité de l’humanité, ne passait plus par les heures de sa vie.

Comment avait-elle fait pour s’aliéner de ces lois qui gouvernaient les siècles du monde, ces lois qui dirigeaient les variations, marquaient les retours, organisaient les détours. Les heures de sa vie ne lui semblaient plus qu’une longue continuité, non pas successives mais uniques. Elle ne ressentait plus l’histoire en elle.

Comment être historienne si on ne ressentait plus le monde en soi ? Qu’y avait-il avant ? Ce n’était pas tant qu’elle ne savait plus comment être l’incarnation de l’esprit universel, c’était plutôt qu’elle s’en fichait. La tragédie du calme plat, voilà comment elle se l’expliquait. Si elle était revenue au pays, cette fois-ci, c’était bien pour échapper à cette tragédie, sa tragédie.

Comment comprendre le passé s’il n’était pas intelligible en elle, s’il n’était pas sensible, palpable? S’était-elle imaginée un instant que l’histoire de l’Écosse qu’elle recherchait vainement n’arrivait pas à traduire la tragédie qu’elle vivait et que seul ce retour, au pays, la sauverait ? Loïc savait qu’il n’y avait qu’une question qui valût la peine d’être posée et pourtant, sa mère, peut-être par peur, par fierté ou par défiance, ne la poserait pas. Pourquoi était-elle partie ? Pourquoi quittait-on un pays dans lequel on ne connaissait ni la faim, ni la peur, ni la guerre ? Sa mère resterait silencieuse.

Ce manque aurait très bien pu se traduire par du mépris ou du dédain, elle aurait ainsi pu continuer une illusion d’histoire que personne n’aurait été en droit de lui nier. Il aurait pu se traduire par un ressentiment au travers duquel elle aurait pu, à son tour, exprimer sa volonté de destruction, faire table rase et recommencer à zéro. Mais ce manque se traduisait par bien autre chose, une culpabilité dirigée envers ce qu’elle était ou se sentait être, l’élément d’un monde qu’elle se devait de comprendre.

Elle était cet être ordinaire qui composait l’histoire de la vie ordinaire, elle était cette femme qui composait l’histoire des genres, cette expatriée qui composait l’histoire de l’émigration, cette lesbienne qui composait l’histoire de la sexualité, cette doctorante qui composait l’histoire des institutions, et bien plus encore, mais dans tous les cas elle n’était qu’une matière composite d’histoires dont elle ne savait pas s’abstraire.

Cet emprisonnement, cette faiblesse, la rendait coupable à ses yeux. Vouloir comprendre le passé avait été son erreur, son esprit était bien trop faible pour évoluer parmi la grandeur de l’histoire, pour ne pas être écrasé par l’immensité de l’expérience humaine, pour ne pas fléchir dans l’engouffrement de l’un parmi la largeur des mondes. Pour Loïc, l’histoire était devenue une mise en abîme qui ne témoignait que de la petitesse de sa propre existence. Elle n’avait pas su s’élever sur le passé.

Sur le chemin du retour, Loïc continua à se plaindre de son incapacité à communiquer. Sa mère avait cessé de l’écouter. Dans l’avion qui la ramenait en Écosse, elle noircit une nouvelle page de son journal.

10 juillet 20–: Une semaine de perdue. J’ai essayé de lire mais c’est un échec. Deux choses : il faut que je trouve un bon usage du temps, il faut que j’aménage des horaires de travail, d’entraînement, de lecture, qui soient pleines. A quoi bon faire les choses à moitié ? Deux heures de lecture, aller aux archives et puis deux heures de lecture le soir.

Je crois que ma thèse pourrait être réorientée ainsi : tout comme la technique cubiste, prendre un texte comme objet et le mettre hors contexte, le mettre dans des endroits inattendus, pour en faire ressortir l’artificialité de ce qu’on croit naturel, essentiel, substantiel, faire ceci avec la textualité du corps. Est-ce possible ? A voir.

Mais la problématique du dix-huitième siècle est autre. Avec les lois de la représentation inscrites dans le langage naturel, s’instaure une économie du superflu (la gouvernance des corps est le produit de cette économie), c’est-à-dire des techniques de production qui sont des activités non-nécessaires (comme le sport). Et alors ? Quoi ? Qu’est-ce que je veux dire, au fond ?

Et puis j’ai conçu ma vie comme un planning de rationalité à taille humaine, un agenda qui reste un projet, une programmation à venir qui produit de l’existant et non plus de l’étant. J’ai divisé les éléments de ma vie en chaîne providentielle, travail – entraînement – lecture, inévitable, infinie, alors que chacun est une partie du tout.

Je suis bloquée, la chaîne s’est enraillée alors que je m’appliquais à tout divisé plutôt qu’à tout vivre. J’ai imprimé une valeur d’échange à mes actes, tout travail satisfaisant correspond à un entraînement plus long, plus hardi, alors que l’étalon de cette valeur n’est que sa référentialité. Je produis mon loisir, ma course, ma nourriture, mon sommeil. Je capitalise au lieu de me produire moi-même, de me transformer.

J’ai passé une semaine à me perdre et il me faut maintenant recommencer, me retrouver. Mon impuissance se répète, encore. Pourquoi donc est-ce que je n’arrive pas à commencer ? Peur de mon impuissance face à l’échec ? Ces répétitions contiennent un désire de modification rétroactif du passé, il ne se passe rien : elles ne sont que la manifestation de mon impuissance.

Je n’arrête pas de m’enfoncer, de me ridiculiser, de demander à me faire pardonner puis à m’enfoncer encore plus profondément dans le ridicule. Impossible de communiquer. Trop de fierté, trop d’orgueil, trop d’imposture. Je perds tout et tout s’écroule autour de moi. Je n’ai plus de face à sauver car je n’ai plus à faire face. L’en-face s’est écroulé. Il faut que j’apprenne à me taire, je parle tellement fort de mon impuissance que je n’entends plus l’en-face. Autour de moi, il n’y a plus rien, l’éloignement d’une famille, un confort incertain, une imposture. Je suis partie.

Je me sens seule, vide, triste, sous respiration artificielle : je me mens. Il faut que je me recentre. J’en ai l’envie mais pas la force, je n’ai que ma faiblesse. Une fois de plus, je tire les plans trompeurs d’un nouveau départ, nouveau que par le nom puisque c’est un départ que j’ai recommencé tant de fois, déjà. Sans but, sans volonté, sans passion. Du premier, je peux me passer, mais pas des deux suivants…

Non, décidément, il faut que j’emploie mon temps, tout mon temps, chaque minute d’éveil, à la lecture ou au travail, c’est ainsi que je créerai ma propre énergie. Il faut que je lise, lise et lise encore. Je suis fatiguée des recommencements inutiles, même si je n’arrive jamais véritablement à commencer, chaque recommencement me pousse plus loin dans l’immobilisme, tout ceci ne me mène à rien. On n’est jamais à la hauteur du passé. Mare de l’histoire, à quoi bon. Je veux vivre dans le présent.  

Écrire le temps différemment pour écrire sa perception du monde, son imagination et son identité différemment. La question de la linéarité du temps détaché des gonds de son empreinte historique était la question de sa perception du monde, de sa capacité à l’imaginaire et du dessein de son identité. En construisant le récit et les idées qui se juxtaposaient au cœur de sa thèse, cette linéarité s’était affermie par son centre : l’événement. Celui-ci procurait la possibilité d’un avant et d’un après.

Ce récit linéaire présupposait l’événement comme repère articulatoire, en fait, l’identification d’un avant et d’un après finissait par positionner l’événement en son propre centre. Au fur et à mesure que, dans le tissu intime de sa thèse, l’événement devenait à la fois constitutif et constitution de sa propre centralité, Loïc, elle, se perdait. L’insoutenable lourdeur de l’imposture lui interdisait toute méfiance.

[Chapitre 14]

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