L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 15

Elle ouvrit les yeux sur un ciel grisâtre, encombré de lourds nuages en dispute pour l’occupation ferme de quelques coins de ciel bleu indociles au point de se montrer resquilleurs. N’eut été la grisaille matinale, un immense vide aurait déchiré l’espace, le vide de toute une vie, de toute une mémoire, de tous les enivrements qui déjà engourdissaient l’enveloppe des corps. N’eut été la grisaille, elle aurait senti ce qu’était la légèreté de l’être.

Encore allongée, la douceur du duvet sur sa peau nue lui donnait une trompeuse impression de confort alors qu’elle se remémorait la dernière entrevue avec son directeur de thèse :

— Ce n’est pas possible.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que, Loïc, on n’y comprendra rien.

— Mais si, c’est pourtant clair, je veux réécrire ma thèse en lui donnant la forme esthétique de son argument. C’est-à-dire introduire une différence minimale dans chaque mouvement de répétition pour montrer que l’histoire ne peut pas dire le changement, qu’elle n’est toujours que répétition.

— On n’y comprendra rien. Tu veux démontrer, par l’esthétisme, que l’histoire n’est pas de l’histoire ?

— Non, que l’histoire n’est pas l’histoire.

— Je n’y comprends rien. Est-ce que tu veux dire quelque chose d’évident de façon compliquée ou quelque chose de compliquée de façon évidente ? Tu dois convaincre tes examinateurs, pas les embrouiller avec des idées confuses et à moitié digérées. Je m’y oppose. Tu dois garder le cap si tu veux pouvoir soumettre un travail satisfaisant et prêt à l’examen. Tu dois t’accrocher, Loïc. Tu verras, tu me remercieras.

— Justement. Le cap que j’ai suivi jusqu’à présent me mène à la dérive. Il fallait agir.

— Pas de cette manière, ça n’est pas possible, je ne pourrais même pas approuver ton rapport annuel si tu fais ça. Ce serait de la folie. Je suis là pour t’aider, pas pour te regarder échouer, pas comme ça.

Loïc s’était enfoncée dans le siège en scaille, lui, encerclé du petit rond de lumière découpant les contours de son secrétaire. Sa chaise ergonomique et ses piles de papiers n’avaient pas craqué, ni bronché. Le téléphone n’avait pas sonné, aucun e-mail n’était apparu sur son écran dans un ‘bing’ exagéré, personne n’avait frappé à la porte pour les interrompre. Seul le silence s’était imposé comme on enterrerait un souffle dont on avait jusque-là possédé, la violence de l’exécution en moins.

Loïc avait rencontré son directeur quelques années auparavant. A l’époque, il venait tout juste de renoncer à la cigarette et justifiait sans cesse ses sautes d’humeur au sevrage qu’il endurait. Et puis, à force de persévérance, ces sautes d’humeur étaient devenues une habitude qui avait petit à petit remplacé le sevrage, comme une seconde nature, si bien que Loïc ne leur accordait souvent que très peu d’importance, sauf lorsqu’elles touchaient de leur amertume sa corde sensible.

Mais comme c’était elle qui avait demandé cette entrevue, et comme il n’avait pas tendance à en accorder dans de si brefs délais, sa patience avait montré ses limites. S’il n’avait pas voulu comprendre, personne ne le voudrait. Ils ne parlaient déjà plus le même langage. Qu’une chose à faire : agir comme elle le devait sans que personne ne s’en aperçût.

Elle se leva, accablée. Le jour avait cette luminosité envahissante de reflets miroitants. Derrières les paupières, sous les cils, malgré leurs battements incessants, les plissements du front, des tempes, du haut des joues, l’écrasement en fente étroite de ses yeux embués, puis, sous la pression de l’écrasement, toute la boîte crânienne était conquise. Sa boîte. Encore un homonyme qui se voulait faux-amis. Comme l’histoire.

L’estomac plein, lourd, bombé par les gaz de bière de la veille et les biscuits secs qui avaient surenchéri, avalés avec avidité, sans retenue. Une véritable éponge à pets. Des boutons gonflés à bloc, prêts à lui transpercer le front et le menton, la peau tendue comme un tambour, tout ça la forçaient à grimacer de mal-être. C’était vrai qu’elle avait passé le plus clair de la soirée à se gratter le visage, ses ongles noirs de crasse et de sang séché en témoignaient encore. L’air ahuri, l’air bête d’une moins que rien d’autres que ses pustules, aussi inutile qu’un furoncle.

Après tout, se dit-elle, elle n’était jamais rien de plus que les sensations qui l’habitaient, elle ne verrait pas la saleté en se regardant dans le miroir. Une douche et un petit déjeuné léger avant de se vider l’estomac par une diarrhée post-beuverie et puis, devant tant d’humanité, elle verrait bien.

Là, dans ce pub, elle s’en souvint maintenant. On l’avait prise pour une lesbienne. Alors qu’elle attendait d’être servie, accoudée au bar, sans doute avec nonchalance, peut-être même avec assurance, elle avait entendu, mêlée au brouhaha des discussions avoisinantes, cette voix par-dessus son épaule. « T’es lesbienne ? ». Un petit homme au profil rebondi, perché sur le rebord de son tabouret, s’était penché en sa direction, à sa rencontre presque, le menton lourdement déposé dans le creux d’une main instable aux doigts courts, boudinés et jaunâtres.

Tout en continuant de la regarder au travers de l’épaisseur de son verre alors qu’il prenait une large gorgée de bière, il avait posé sa question derechef, décidément satisfait de l’attention que Loïc semblait enfin avoir été forcée de lui porter. C’était dans des cas comme ceux-ci que l’expression « regarder d’un œil vitreux » prenait tout son sens. Loïc l’avait fait répéter une fois de plus en prétextant n’avoir pas entendu. Généreuse dans ses heures de légère ivresse, elle s’était accordée à lui donner l’opportunité de se reprendre.

« T’es lesbienne ? ». La feinte était restée sans succès. Elle savait que la question s’adressait à elle, bien sûr, mais elle avait quand même jeté un rapide coup d’œil autour d’elle. Peut-être n’avait-elle cherché qu’une absence de témoins. Elle aurait pu l’ignorer mais cette question reviendrait, de toutes les manières, peut-être sous une autre forme, ce petit homme rondouillet n’en était que le porteur, un larbin au service d’un préjugé qui n’en était pas un.

Comment une simple question comme celle-ci pouvait-elle différer son identité d’une telle manière ? Comment pouvait-elle devenir la chose de l’échange, la chose du dit, l’ordre de la présence, en l’espace d’un instant seulement, l’espace d’une parole ? Pour tout dire, l’inconnu et le non-dit de sa question étaient tellement familiers qu’ils en étaient régulateurs, légiférentiels même, au point d’en dicter la relation du préjugé au réel.

Loïc avait quand même répondu qu’il s’agissait là d’une drôle de question issue « du fin fond d’une moralité primitive », ne sachant pas au juste ce qu’elle voulait dire par cette expression. Et puis cette question n’avait aucune pertinence avec la réalité de sa présence ici, dans ce bar, à commander une tournée. Si elle avait voulu qu’on l’interrogeât sur son identité sexuelle, il existait des lieux dans lesquels elle aurait su aller. Mais pas dans ce bar, là, toute occupée à commander une tournée. On ne hélait pas un taxi pour demander à son conducteur s’il était végétarien.

Après avoir réglé sa commande, elle était retournée s’assoir en face de Ray. C’était tout. L’inconnu  avait fini par disparaitre, sûrement que ça lui était égal qu’elle fût lesbienne ou non, personne n’avait entendu l’échange et elle ne l’avait même pas mentionné à Ray.

Lorsqu’elle était enfant, Loïc allait parfois passer les vacances d’été dans le Roussillon où son grand-père possédait un cabanon sur les hauteurs vinicoles du port de Port-Vendres. Sur les bords de la jetée d’Ansa de l’Espeliuga, il lui avait appris à pêcher, du haut des blocs de ciment irréguliers, ainsi disposés pour renforcer la digue. Elle avait gardé de cet enseignement le souvenir de ses sens. La chaleur croquante lui mordant la peau, le parfum sucré de l’ambre solaire mélangé aux émanations putrides d’écailles séchées, la brise fruitée dévalant des vignobles de front de mer tout en caressant au passage les figuiers des calanques, le clapotis douceâtre des quelques flaques d’eau de mer perdues dans quelques bassins informes au creux des rochers osseux qui bordaient les contrebas de la jetée. Comment pouvait-elle expliquer à quiconque qu’elle était aussi ça, qu’elle était aussi cette personne-là, dans toute la mémoire de ses sens ?

Elle n’était plus vraiment sûre de savoir où le préjugé résidait. Etait-ce dans la remise en cause implicite de son hétérosexualité ou dans celle de son homosexualité ? Cet homme avait-il eu des doutes sur l’une ou sur l’autre? Pour finir, cette identité sexuelle qu’elle appelait sienne, lui appartenait-elle vraiment ? Tout d’abord, elle avait pensé qu’il affectait le doute, juste histoire de la mettre mal-à-l’aise, peut-être de se jouer de la coquetterie morale qu’il supposait en elle. Pourtant, elle avait toujours été à l’aise avec sa masculinité, après tout, ce n’était pas un domaine réservé aux mecs, elle pouvait se décliner sous d’autres genres.

Mais maintenant, elle ne comprenait plus cette question : elle avait jeté une confusion inattendue en son esprit. Pourquoi s’évertuait-elle à tant de confusion ? Si cette même question était maintenant si différente à ses yeux, comment pouvait-elle être sûre de sa réponse? Drôle de question, dans tous les cas.

Un soir, durant son séjour au pays, alors que la maisonnée s’était préparée au sommeil et qu’elle vaquait à ses ablutions dans la salle-de-bain, sa mère l’avait doucement interpellé d’un signe complice de la main. Elle voulait lui montrer quelque chose. Loïc l’avait suivi dans le bureau qui servait aussi de débarras et de chambre d’amis à l’occasion, une vraie pièce de classe populaire, jusque dans les bibelots qui n’existaient que pour la poussière qu’ils mettaient en valeur. D’un petit classeur bleu, sa mère avait tiré une photographie, la main un peu tremblante lui avait-il semblé, à moins que ce n’eût été dans son souvenir, puis lui avait tendu, silencieusement, les lèvres serrées et le front lisse de toutes rides, d’expression ou non, tout en plantant son regard dans le sien.

Un peu gênée par tant d’intensité dans l’instant, Loïc avait délicatement saisi le cliché entre ses doigts et l’avait incliné de façon à éviter les reflets éblouissants du plafonnier. Sur la photo, un paysage de campagne et de montagne tout à la fois, une herbe verdoyante, fluide et parsemée de fleurs des champs dont elle pouvait imaginer l’odeur humide. Au loin, de hauts pins, les branches irrégulières pliées sous une brise dont sa peau pouvait sentir l’effleurement, fraiche et doucereuse à la fois, comme aucune Provence au monde ne pourrait l’imprimer dans l’épaisseur d’une mémoire vivante. Un petit muret de pierres bancales et une clôture rouillée, ouverte par endroits.

Et puis là, presque au centre, une petite fille, sept ans tout au plus, le cheveux court, une mèche irrégulière balayant légèrement un front bombé et blême, probablement sous l’effet de la brise, salopette et t-shirt bleu délavé, mains dans les poches, elle faisait face à l’appareil, à la fois boudeuse et défiante. Curieusement, sa mère ne lui avait jamais montré cette photo jusqu’à ce jour.

Il était vrai qu’il fut une époque de sa jeunesse où Loïc ne voulait porter que des salopettes au plus grand damne de sa mère qui espérait la voir, tout du moins de temps en temps, dans des vêtements qu’elle estimait plus appropriés tout en pensant « plus féminins ». Ça, c’était avant que Loïc admît que jamais sa mère ne la comprendrait et que sa mère acceptât que jamais Loïc ne la satisferait. Ou l’inverse.

Devant le visage intense de cette petite fille, son regard perçant, ses lèvres sévèrement jointes et ses joues sainement rougies, Loïc avait du mal à se reconnaître. Non pas parce qu’elle était plus différente sur cette photo-là que sur les dizaines d’autres clichés qui existaient d’elle à cet âge, mais parce que celle-là lui était tout à fait nouvelle, presqu’inconnue. Elle ne s’était pas encore habituée à cette image de son passé par des visualisations répétitives, comme ces photographies qui, en son esprit, avaient pris lieu de mémoire.

Loïc était restée silencieuse, sans être vraiment sûre de la réaction qu’elle aurait du avoir et que sa mère avait attendu. Le silence avait continué un certain temps pendant lequel son hésitation avait cessé d’approvisionner une lutte intérieure d’où aucune réponse n’aurait, de toutes les manières, pu sortir vainqueur. Et puis soudain :

— C’est moi, finit par dire sa mère d’un ton qu’elle aurait probablement voulu moins sec.

— Je croyais qu’il n’existait aucune photo de toi gamine ?

— Moi aussi. Elle était dans les affaires de ta grand-mère. Tu sais, depuis qu’elle est morte j’ai retrouvé des bouts de moi-même encore en vie.

C’était elle. Pas Loïc. Tout le monde lui avait menti. Et ce jusqu’à présent. On lui avait dit qu’elle ressemblait à sa mère « comme deux gouttes de gnole », selon l’adage savoyard. Mais c’était l’inverse. C’était sa mère qui était à son image.

Elle ne contacterait pas son directeur de thèse. Elle n’avait rien à lui dire. Ce dont elle avait besoin, c’était de clarté, de lumière, d’espace, de légèreté. Elle se sentait l’envie de vivre comme d’autres émergeaient d’une longue convalescence, la maladie en moins. La journée allait s’éclaircir, bien sûr elle serait interrompue par quelques averses, mais si elle ne sortait pas en une journée si prometteuse, elle ne sortirait jamais plus. Tant pis pour le travail, c’était dimanche après tout, et de toute façon, elle ne devait ce travail qu’à elle-même, alors…

Le train pour Milngavie et, depuis la gare, marcher le long de la West Highland Way pour accéder au point de vue du haut de Dumgoyne, puis retour. Une marche de sept heures, un peu de lecture en chemin, en plein air. Ne sentir que ses jambes et son souffle. Elle pouvait marcher pour s’oublier comme d’autre s’enivraient, se droguaient ou roulaient à tombeau ouvert. Elle pouvait marcher avec cette même attitude de négation de soi dans l’effort, de fuite en avant vertigineuse sans s’arrêter, sans manger, sans même vouloir revenir. Parfois, elle pouvait même s’imaginer dépérir sur ses jambes, doucement, jusqu’à la disparition. Elle pouvait marcher pour vouloir mourir, n’était-ce qu’un petit peu, sans trop oser gêner les autres par sa disparition, avec timidité et discrétion, un dépérissement dompté par la mouvance, un dépérissement qui n’avait rien de mortel puisqu’expérimental.

A force d’injustice, autrui devenait invivable, mais il y avait encore la solitude de la marche. A force de se passer des autres, on finissait par douter, si bien qu’à force de douter, on n’avait plus goût à rien. Marcher était aussi cette peur silencieuse d’être de trop.

Ce fut ainsi que Loïc marcha ce jour-là. En dépérissant un peu, discrètement, tout en retournant docilement chez elle le soir venu. De nouveau assise à son bureau, elle avait ouvert son cahier à petits carreaux qu’elle refusait d’appeler journal intime par coquetterie, vanité ou pudeur, elle ne savait trop, et dans lequel elle archivait ses renoncements, pour la plupart. C’était vrai, et pourtant elle ne pouvait se l’admettre. Elle n’arrivait pas à vouloir disparaitre. Elle n’y arriverait pas.

Pourtant, si seulement elle l’avait pu, tout aurait été plus facile, plus claire, elle aurait eu l’impression que sa vie aurait eu plus de sens, chaque jour, chaque moment aurait été une affirmation pour laquelle chaque action aurait été une véritable victoire. Si seulement elle l’avait pu, elle aurait enfin été confortée par un sentiment de succès. Si seulement elle l’avait pu, sa vie aurait non seulement eu un sens, elle aurait aussi eu une fin.

Après moult tergiversations de cet acabit, elle pensa que peut-être elle l’aurait pu si seulement elle avait réussi à tourner les tables de sa thèse. Jusqu’à présent, elle avait concentré son travail sur une démonstration. Mais cette démonstration, elle pouvait très bien la retourner si elle le souhaitait. Elle avait défendu que tout était en tout, que l’équilibre universel produisait le meilleur des mondes, que si on vidait sa moitié son autre moitié s’emplissait à la pareille. Il lui suffisait de faire l’inverse, défendre que tout avait une fin, que l’histoire, en définitif, était une valeur vraie. En démontrant les mécanismes de l’histoire comme finitude, elle s’offrirait la possibilité de vouloir la sienne. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Fallait-il le sommet d’une crise ou les tréfonds d’un abime pour que de telles choses devinssent une évidence ? Car quelle montagne pouvait prétendre à sa hauteur sans le gouffre des vallées ?

Ses plans étaient changés, sa thèse avait trouvé un nouveau souffle. Cette nuit-là, elle dormit d’un sommeil d’airain. L’histoire avait enfin un sens.

 13 août 20– : Une fois de plus, se laisser aller. En fait tout cela est bien faux. Se laisser aller, c’est aussi calculer ses chances de ne pas tomber nez à nez avec la chose prévue. J’ai bien du mal à comprendre sous quel signe je suis perçue, quelle identité on me donne, qui je suis. En fait, le social m’emmerde. Oui, c’est ça, exactement, il m’emmerde, j’aurais beau mettre des pincettes à mon expression, aucune autre ne serait assez juste. A chaque fois qu’une identité m’est donnée, elle l’est toujours dans un sens qui m’échappe et qui, intuitivement, me déplait. « Parano ? » Oui, parce que l’espace qui m’est donné à l’autodéfinition m’est aussi sans arrêt volé par une définition que je n’ai pas écrit moi-même. En fait non, c’est faux. C’est plutôt que cette définition de moi-même est toujours déjà le produit de ce que je dis ou fais si bien que c’est toujours déjà moi qui, indirectement, crée ma propre définition et ceci malgré moi. C’est la faute à Hegel.

La façon de s’autodéterminer serait donc loger dans cette capacité à définir les termes par lesquels une définition de soi est possible ? Comment ne pas vivre en perpétuelle réactionnaire ? Comment et pourquoi s’auto-définir ? Finalement, pourquoi ne pas accepter d’être définie par l’autre ? Nostalgie humaniste ? Illusion d’un droit naturel à la liberté ? Pire encore, vanité ? Non. Mieux vaut se débrouiller pour se détacher de cette imposition, mais pas entièrement, il faut aussi « jouer le jeu ». Détermine-t-on notre liberté ? Illusion humaniste ? Sommes-nous tous des salops ? Perd-on notre liberté au profit d’une définition de nous-mêmes, donnée au hasard de notre vie ? Ou bien n’existe-t-il rien d’autre du tout que cette imposition? Tout ceci a-t-il un sens ?

 Lecture : Je dois continuer à rechercher les discernements. L’idéologique, c’est ce qui a un rapport à la pratique et à une société. Le scientifique, c’est ce  qui a un rapport à la connaissance et aux sciences. La philosophie, c’est ce qui marque la ligne de démarcation entre l’idéologique et le scientifique. Continuons le discernement.

Locke: l’esprit est la source simple des idées et de l’expérience. La sensation, c’est l’observation des objets externes sensibles. La réflexion, c’est l’observation des opérations internes de l’esprit, perçu et réfléchi. Le sensationnalisme, c’est la tabula rasa. Bon, je le note mais ça ne me parle pas du tout.

Newton: sensation et mouvement sont physiques et externes. Alors que sensation et idée sont internes.

Berkeley: la sensation, c’est une affection ressentie envers tout ce qui est différent ou d’externe à l’être sensible. La perception, c’est ce qui distingue quelque chose de différent ou d’externe à l’être perceptible. Je ne suis toujours pas convaincue.

Hume: les impressions sont sensations, passions et émotions opérant dans l’âme. Les idées, sont les images des impressions dans la pensée et le raisonnement.

Hartley: la vibration est équivalente à l’idée de sensation et de mouvement chez Newton. L’association, comme chez Locke, est la relation de la sensation par rapport à sa réponse, à la sensation et à la réflexion.

Tout ça est confus. Je me retrouve maintenant avec des sensations, des perceptions, des mouvements, des impressions, qui fonctionnent par rapport à des idées, des expériences, des associations, des réflexions alors que pour commencer je n’avais qu’un corps. C’est à ne plus rien y comprendre. Remontons un peu plus loin.

Platon: on peut considérer deux idées. La théorie des formes et l’immortalité de l’âme. L’universel est cette chose en commun entre différents objets matériels. Il est appréhendé par l’intellect. L’Eido est à la fois formes et idées (elles sont et ne changent jamais). Alors que nous percevons quelque chose avec nos sens, nous sommes amenés à penser quelque chose de nouveau. C’est ainsi que nous formons de nouvelles idées.

Aristote: les choses matérielles ont deux aspects distincts, soit la matière et la forme. La matière, c’est ce qui différencie un objet d’un autre. La forme, c’est ce que tous les objets de même type ont de commun. Ce qui fait la différence entre matière et forme, c’est la présence de l’âme. L’âme et le corps sont inséparables.

Descartes: la substance est une chose qui existe d’une telle façon qu’elle dépend d’aucune autre chose. C’est l’élément fondamental du monde.

Que de spiritualisation dans tous ces corps, je n’y suis toujours pas. De quoi est-ce que ma thèse parle donc ? De représentation ou d’existence? Mon corps habite son monde dans l’espace et le temps sans pour autant avoir à passer par la représentation. Le monde est toujours déjà là avant la réflexion, ‘je’ suis la source absolue et le réel n’est qu’à décrire et non à construire. Le monde est une connexion de phénomènes, mais être au monde, c’est être condamné au sens. La perspective est une structure objet-horizon.

Je note ça : « L’ambigüité de l’être au monde se traduit par celle du corps, et celui-ci ne comprend pas celle du temps. »

 15 août 20– : Comment écrire l’histoire ? L’auteur est in-important puisqu’une chose ou un objet du passé n’existe que s’il est énoncé. La chose du passé n’existe pas, sinon elle serait présente, là, devant nous. Mais elle n’est pas là, a priori, à attendre qu’on la découvre, et donc la chose n’a pas d’identité présente qui serait cachée, le but de l’historien étant de la révéler. La chose du passé n’est donc pas indépendante de l’énonciation. Mais alors la chose passé n’a pas de définition correcte ou incorrecte, elle a une ou des définitions, c’est tout. Tout mon travail d’archive ne peut que se résumer à un travail de transcription des textes.

Mais si l’histoire existe, alors c’est de la littérature. C’est ça, de la littérature. Je sais ce que c’est que l’histoire. J’en ai étudié les théories, les écoles, les méthodes, mais elle ne me fait pas comprendre le passé pour autant. Pour pouvoir commencer à le comprendre, il faudrait que je puisse commencer par l’ignorance parce que ce savoir de l’histoire que j’ai acquis m’encombre. Toutes ces définitions depuis Platon jusqu’à Merleau-Ponty aussi. Tout ça m’empêche, mais m’empêche de quoi ? Je ne sais pas, je me sens juste empêchée. Pour pouvoir commencer à comprendre le passé, il faudrait que l’histoire ne soit pas, n’ait jamais été, il faudrait que ce soit un territoire vierge dont l’horizon aurait perdu ses contours, quelque chose d’inhabité par les savoirs, que ce soit quelque chose dont je n’ai aucune connaissance comme la littérature par exemple, je n’y connais rien de rien en littérature. C’est ça, il faudrait que l’histoire soit, pour moi, de la littérature.

[Chapitre 16]

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