L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 16

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Que lui avait-il pris de pleurer come ça en pleine rue? Quelle idée ! D’où avait-elle déniché cette sensation de claustrophobie, de quel coin de son esprit avait-elle surgi pour la précipiter ainsi dans ce pathétique déploiement de faiblesse affectée ? Risible. Personne ne pouvait être claustrophobe dans son propre esprit, s’il existait un endroit où il n’y avait aucune barrière, aucun mur, aucun enfermement, c’était bien là. Le tout était de ne pas se laisser aller à la paresse, d’être vigilante devant les sirènes de l’oisiveté.

Peut-être n’avait-elle pas vraiment pleuré des larmes de son être, peut-être n’avait-elle eu qu’une simple réaction physiologique imposée par la fatigue, peut-être n’avait-elle pleuré que des larmes de son corps. Etait-ce vraiment pleurer ? Etait-ce vraiment si différent qu’une irritation provoquée par une poussière dans l’œil ? Non, vraiment, elle n’avait aucune raison de s’apitoyer, cette pleurnicherie n’avait été qu’un mauvais tour, qu’une mauvaise humeur un peu trop zélée, si ça se trouvait, elle n’avait même pas véritablement pleuré.

Envers et contre toutes ces illusions, la question restait entière. Comment exprimer le passé ? Chaque expression du passé n’était-elle pas, pour finir, l’expression d’un certain rapport au passé ? N’était-elle pas qu’une question d’affect ? Pour Loïc, les Lumières évoquaient l’épisode de la lampe d’Aladin qu’elle avait lu un été de son enfance, lovée dans le livre coloré des Contes des Milles et une Nuit que lui avait offert sa mère, la Restauration évoquait La Grande Bouffe, Napoléon évoquait l’odeur sucré et amer de l’armagnac que buvait son grand-père, la Reforme, un paresseux après-midi d’été à l’ombre des tilleuls passé à contempler le mur du même nom dans le parc de l’université de Genève, Rousseau, l’humidité de la petite église d’Ayze où sa grand-mère allait bruler des cierges les jours où Loïc attendait les résultats de ses examens depuis le collège jusqu’à l’université.

Elle n’y pouvait rien, toute étude historique qui se voulait sérieuse finissait par être une lutte contre des évocations qui s’imposaient à ses sens, et toute vérité se réclamait au prix d’un déni de ses affects. Mais alors, comment croire en l’histoire ? La mesure de cette lutte avait fini par être la mesure de la vérité historique. Pire encore, la mesure de son détachement et de son aliénation avait fini par devenir la mesure de sa lucidité d’historienne. Ce détachement n’était pas situé dans une problématique du temps mais plutôt dans une problématique de l’espace. Ce détachement était distance. C’était en cela que l’histoire était devenue littérature.

Elle était en retard. Elle avait voyagé toute la nuit dans un bus bruyant, la plupart des passagers ivres, l’alcool les assistant dans leur lutte contre le temps d’un voyage qui se limitait à une fin, avec l’espoir de ne pas se laisser enfermer dans un présent éternel et le refus de limiter la préciosité d’une vie à l’impossible finalité. Où quelque chose comme ça. Les voyages en bus mettaient Loïc en face d’elle-même alors que sans cesse elle repoussait tout espoir par peur, peut-être, mais aussi par refus, d’accepter des finalités qui n’en étaient pas.

Epuisée, éreintée, elle allait manquer l’heure du petit déjeuné. Il lui fallait encore marcher quarante minutes avant d’atteindre Girton College, son sac-à-dos lui pesait déjà sur les épaules. Malgré l’inconfort physique, son arrivée à Cambridge était baignée du soleil annonciateur des nouveaux départs. Loïc se présenta à la réception et on la mena immédiatement à sa chambre. Elle s’installerait rapidement, prendrait une douche froide, puis rejoindrait la cohorte de ses co-stagiaires dans le hall principal pour son intronisation aux activités de la semaine.

Sa chambre sentait le renfermé. Elle ouvrit la fenêtre guillotine pour laisser entrer la fraîcheur du parc. La pièce était sobre, dénudée et plutôt spacieuse, le mobilier simple, un lit à une place, une armoire, un petit bureau vide, une chaise sans accoudoirs et un évier à l’ancienne. Elle n’arriverait pas à se concentrer dans un endroit où le manque de confort était si ouvertement forcé. Comment pouvait-on appeler cette ridicule parodie d’ascétisme une chambre ? Pourtant, elle déballa son sac, déposa son cahier et quelques livres sur l’espace de travail rabougri qu’était le petit bureau de bois sombre, à peine un bureau en définitif, ou alors moyennant une imagination presque cinématographique pour s’en convaincre.

Ce qui défigurait le plus cette chambre était sans doute cette armoire austère. Elle siégeait dans un recoin de la pièce, raide, dure, inutile à l’ornement comme à l’usage. Les armoires n’étaient-elles pas faites pour être bancales, encombrantes, grinçantes ? Qui voulait encore d’elles ? Passer cinq jours dans une chambre pareille déracinerait n’importe qui de son existence propre. Qui aurait pu se douter qu’on pût envier un tel cauchemar ?

Les séances de stage commenceraient à neuf heures tous les matins. En se levant à cinq heures, elle aurait le temps d’aller courir une heure et puis de travailler un peu avant de rejoindre sa classe. Tant pis pour les petits déjeuners, elle avalerait quelques fruits en vitesse.

Jamais elle ne mit plus d’ardeur à rechercher la solitude que pendant ces cinq jours-là. Tout l’étouffait. Les bâtiments gris, le parc ombragé, les séances de formation, la nourriture lourde, les conversations répétitives, la ville uniformément universitaire, la Cam boueuse, la monotonie du lieu. Il fallait pourtant qu’elle prit part aux activités qui l’avaient amené ici, « y mettre de la bonne volonté », aurait dit sa mère, s’engager dans la discussion, s’ouvrir à son entourage. Quand elle vint à s’exprimer, les mots qui sortirent de sa bouche ne furent que parodie, imposture, haine de soi. Jamais elle ne mit plus d’ardeur à vouloir vivre malgré son entourage. Pendant ces cinq jours, ses forces redoublèrent, son courage grandit, sa ferveur s’accrut.

31 août 20– : Les choses coulent, glissent et je ne sais plus retenir. Plus retenir. C’est une diarrhée perpétuelle où s’écoule toute l’amertume d’un fruit pourri de l’intérieur, toute la putréfaction d’une pluie véreuse. Là où les choses étaient événements, elles font maintenant parties de la plus grande chaîne d’un seul événement qui constitue soi-disant ma vie. Puis-je vraiment me reformer et faire ré-émerger l’événement ? Ou bien c’est l’art d’être « entre » qu’il faut maîtriser. Etre entre les disciplines, les genres, les cultures, là où tout existe et où rien n’est vraiment. Ce séjour à Cambridge où la culture du même règne en imperturbable maîtresse m’étouffe. Etre entre, sans but d’appartenir puisqu’être entre c’est être nulle part, c’est ne parvenir nulle part. Comment prendre part à quoi que ce soit lorsqu’on n’a ni point de départ, ni point de chute, lorsqu’on parle de nulle part ? Etre entre, se déterritorialiser.

Oui, et aussi une hypothèse de la profondeur. Si l’origine de l’être est la surface de son corps, la profondeur, elle, est son devenir. Tout comme le présent est origine, la surface du temps n’est pas profondeur du passé. Alors que dans la langue, la métaphore filée apparait comme la construction du temps. C’est le récit qui produit le temps dans sa profondeur. L’événement, lui, est l’emploi du temps. C’est le moment historique qui nous contient. Alors que le corps, lui, ramène le temps à sa surface. L’origine est surface, le devenir profondeur. Et moi, funambule sur le fil du rasoir qui domine l’abîme, jamais surface ne fut plus fine, jamais profondeur ne fut plus vaste.

Quitter Cambridge répondit à un souci d’intégrité. Jamais Loïc n’agit avec moins de luxe alors qu’elle se sentit déambuler en tous sens. Il était temps de retourner auprès d’elle-même, de s’alléger de ses errances. Oui, de ses errances. Parce que si, seule, elle se cherchait malgré ses égarements, parmi les autres, elle se perdait. Déjà des questions s’étaient formées qui la poussait à rentrer: comment pouvait-elle comprendre un événement historique s’il ne devenait pas sien et en même temps comment pouvait-elle exercer sa critique d’historienne si l’événement était sien ? Comment exercer la distance alors qu’elle faisait l’expérience de la proximité ? Non, décidément, il était temps de se remettre au travail.

3 septembre 20– : Dans le bus qui me ramène à Glasgow, mon esprit doit s’éclaircir où plus jamais ne verra-il la lumière, c’est maintenant ou jamais : 1- Tout esprit critique doit contenir une alternative, c’est là qu’est sa créativité. 2- Toute action doit être complète pour qu’on la considère accomplie. 3- Tout n’est pas explicable, ce qui ne peut être intelligible ne peut être énoncé. Là sont des faits auxquels je dois me tenir. Nouveau plan de travail : 8h00 à 12h00 : lecture ; 13h00 à 17h00 : écriture ; soir : travail sur mon article.

Le retour dans sa chambre fut autant salutaire que la reprise de ses lectures salvatrice. Encerclée par un monde qui ne savait douter, par un monde qui se déterminait dans la foi de ses jugements, il lui avait été facile de se perdre. Il fallait à présent qu’elle revînt à elle, qu’elle retrouvât ses esprits. Sa chambre claire, son lit double qu’elle occupait seule, son bureau. Mais déjà la rentrée, les cours reprenaient, et elle avait à peine eu le temps de se remettre au travail. L’été avait ainsi eu raison de tous ses projets et il fallait qu’elle se remît sur la droite ligne d’enseignante-chercheuse avec des cours qui l’envahissaient déjà de tous bords alors qu’elle n’avait de véritable avidité que pour une seule chose : travailler.

Cette année, elle aurait la tâche plus ardue puisqu’elle préparerait trois cours et aurait la charge de neuf classes. La diversité qui composait chaque classe se résumait souvent au même. Ainsi, cet étudiant qui passerait son semestre à envoyer des textos pendant les cours n’était pas le même dans chaque classe et pourtant on le retrouvait à chaque fois, sous des traits différents. Quid de l’étudiante qui affichait un souci incontrôlable à l’endroit de ses études, qui mâchait du chewing-gum en toute impunité, qui entrait dans la salle de cours avec un café encore fumant qu’elle ne finirait pas. Qu’allait-elle leur dire cette année ? Qu’au lieu d’étudier l’histoire, ils auraient meilleur temps de faire de la littérature ? On l’accuserait de vouloir liquider les cours, déjà que la compétition entre la faculté d’histoire et la faculté de lettres était à couteaux tirés. Elle devait se concentrer. Elle était à court de matériel de travail, il fallait retourner aux archives, il le fallait.

10 septembre 20– : Nouveau plan de travail : 6h00-8h00 : lecture ; 8h00-12h00 : écriture ; 13h00-17h00 : archives ; soir : analyse des transcriptions.

Elle avait quitté le promontoire merveilleux bordant le précipice de ses nuits agitées, sa chambre, son bureau où dominait une géométrie des formes dont les angles droits assuraient le règne suprême de la section dorée qui toujours l’engloutissait dans ses pastiches, sublimes spirales de l’unique, de l’univoque, de l’amour de soi comme l’autre en soi. Elle avait passé la moitié de la matinée à écumer une demi-douzaine de bibliographies et dresser une liste de neuf ouvrages à consulter ainsi qu’un court essai sur les deux cultures dominante du dix-huitième siècle écossais, l’une plébéienne, l’autre littéraire, des lectures qu’elle aurait loisir d’accomplir pendant l’heure de trajet qui séparait Glasgow d’Edimbourg où se trouvaient les archives légales.

Loïc savait à la fois aimer et détester ce trajet. Elle l’aimait lorsqu’elle l’accomplissait en pleine journée ou bien tard le soir, mais le détestait aux heures de pointe alors que les wagons se transformaient en de longs bureaux à plan ouvert. Elle se sentait alors de trop bien que personne jamais ne la remarquait, à coup sûr, tous occupés qu’ils étaient, eux, les travailleurs, à leurs offices.

Le train qu’elle avait embarqué fendait le pays d’un bout à l’autre de ses limites côtières suivant le tracé historique du Clyde and Union Canal le long duquel elle avait coutume de courir. Du moins, elle le présumait. A aucun moment ne pouvait-on voir la voie fluviale elle-même au travers des vitres du train mais seulement en deviner le tracé régulier en apercevant quelques marcheurs déambuler le long de son chemin de traine. Et puis ce tracé correspondait-il au Clyde Canal ou à l’Union Canal ? On pensait qu’il appartenait au premier jusqu’à Falkirk, puis au second une fois passé la ville, en toute logique. Il se pouvait que pour finir la voie de chemin de fer ne suivait pas le Clyde and Union Canal, exactement, mais elle l’amenait néanmoins maintenant dans la capitale, sans plus diverger. Elle n’avait pas réussi à se concentrer sur ses lectures.

Elle descendit à la gare de Waverley puis s’engagea dans la nouvelle ville. Erigée sur un plan datant de 1767 à la gloire géorgienne jusque dans ses plus larges arabesques, son langage urbain avait alors su dépasser le vernaculaire pour absorber les aspirations d’ambitieux professionnels avides de quitter les taudis puants de la vielle ville. C’était maintenant la vieille ville qui était revenue à la mode dans une recherche de fausse authenticité que l’uniformisation globale poussait tout un chacun à désirer en toute superficialité.

Les archives étaient situées au bout de George Street, l’axe principal et historique de la cité, lovées dans l’ancienne église de St George dessinée avec tant d’élégance par Robert Reid en 1810 mais construite, par soucis d’économie, sur les plans du légendaire Robert Adam. Loïc laissa sa parka et son sac-à-dos au vestiaire. Munie d’un crayon à papier et de son bloc-notes, elle gravit les quelques marches qui l’amenaient à la mezzanine dans laquelle une salle de consultation avait été aménagée. Là, elle fut accueillie, comme de coutume, par une dame souriante aux traits secs et francs qui l’avait guidé dans toutes ses recherches jusqu’à présent, médiation obligée pour accéder aux entrailles du monstre de documents légaux que recelait le bâtiment.

— Bonjour Loïc, ça fait un petit moment que je ne t’ai pas vu, remarqua l’archiviste sur un ton de reproche qui se voulait être une formule de bienvenue.

— Bonjour Heather, je sais, l’été a été plutôt chargé.

La patience d’Heather pour les politesses exagérées étant limitée, elle reprit donc avec aplomb :

— Et qu’est-ce que je peux bien faire pour toi aujourd’hui ?

— Je veux jeter un œil sur les procès verbaux des tribunaux de grande instance de Paisley entre le soulèvement jacobite de 1745 et les perturbations politiques d’après 1789, les dossiers SC58 je crois.

— La collection est assez large comme tu t’en doutes.

— Oui, je vais commencer par les procès de 1745 à 1755 et 1790 à 1795. Ce que je cherche est précis. Dans les cas de violences corporelles, je veux comprendre ou s’arrête la criminalité, c’est-à-dire où s’arrête l’ordre moral, et ou commence le corps. Dans les procès attentés à l’encontre de duels organisés, par exemple, les corps sont absents. Mais dans les cas plus tendancieux où les partis ne sont pas nécessairement motivés par la violence, je me demande ce qu’il en est.

Sa dépendance à l’archiviste était complète et pourtant seul le lieu les unissait. Heather était une fervente baptiste, elle ne s’en cachait pas et, souvent, utilisait son lieu de travail afin de récolter des fonds caritatifs pour la chorale de son église. Loïc ne faisait pas dans le caritatif religieux.

— Assieds-toi, Loïc, je vais te chercher tes documents, j’en ai pour dix minutes. Siège numéro cinq.

Dans la salle de consultation éclairée aux néons, grésillant comme partout ailleurs, un silence studieux régnait d’ordinaire qui n’était que très rarement interrompu par le froissement de documents historiques et le cliquetis des pièces de monnaie tombant dans le système de verrouillage des casiers métalliques situés à l’entrée. Loïc prit place dans une des chaises à haut dossier dont l’appui lombaire la soulagea immédiatement de l’inconfort occasionné par son trajet en train, non pas que les sièges eut été amollis ou défoncés, mais parce que Loïc n’avait pu s’empêcher d’adopter une posture négligée alors que le paysage sous ses yeux s’était écoulé dans le temps.

Siège numéro cinq. Elle déposa son crayon à papier le long du bloc-notes et attendit le retour d’Heather. Silence. Les archives restaient un de ces rares endroits où le silence était mains solitude que communauté d’esprit. Il y avait presque quelque chose de religieux dans cet endroit, on y aurait presque trouvé la foi s’il n’avait fallu aussi savoir crier bien fort en soi pour supporter ce silence-là, avoir de l’aplomb et une confiance inébranlable pour que la communauté ne devînt assourdissante.

La salle de consultation était vide bien que sur les bureaux numéro onze et dix-sept une foison de documents, certains dépliés, d’autres encore fermés par de petits rubans blancs poussiéreux, témoignaient de la présence fantomatique d’autres chercheurs qui avaient probablement interrompu leur emploi pour aller déjeuner.

Heather ne tarda pas à réapparaitre les bras chargés de dossiers en carton marron contenant ses documents.

— Voilà Loïc, je t’ai pris les années 1745 à 1755 et 1790 à 1795, j’irai chercher le reste quand tu auras fini avec ceux-là.

Heather déposa les dossiers sur le bureau puis fouilla dans des tiroirs adjacents avant d’en retirer une paire de gants blancs et une paire de poids en cuire qu’elle déposa à côté de son bloc-notes avec un « voilà » de satisfaction. Loïc passa les gants puis ouvrit le premier dossier, code SC58/54/1. Elle y trouva deux liasses de papier épais attachées à l’aide de rubans blancs comme ceux qui jonchaient les bureaux onze et dix-sept, à ceci près que ceux-là étaient bien plus noircis par la poussière. Ce dossier n’avait  peut-être pas été ouvert depuis trente ans. Elle prit la première liasse, détacha le nœud du ruban, puis déplia le document avec diligence. Des grains d’encre séchée s’échappèrent des plis du papier jauni alors qu’elle l’étalait lentement sur le bureau à l’aide des poids. Elle répéterait ces mouvements maintes fois dans le courant de l’après-midi.

N’était-on jamais seul avec le passé ? 1745. Déjà Loïc s’imaginait le greffier assis à son secrétaire, recopiant soigneusement à la lumière de la bougie les minutes des procès auxquels il avait assisté pendant la journée, le compte-rendu des dires du procurateur fiscal, les témoignages livrés par les différents partis, les commentaires des juges. Les formules bien rodées étaient parsemées de notes impersonnelles qu’il avait pensé bon d’ajouter, là le détail de la profession de l’accusé, ici celui de sa situation familiale. Certes, Loïc s’imaginait le greffier par ses écrits, mais jamais ne parviendrait-elle à s’imaginer l’objet de ses écrits avec justesse, l’accusé, le plaignant, ou la victime. La mise à distance était trop grande, les formules trop systématiques et polies. Seule, avec le greffier, elle se racontait des histoires. Elle était de mèche avec lui et tous deux construisaient un monde qu’ils voulaient qu’on crût vrai, elle trouvait des alliés là où elle s’y attendait le moins, là où elle n’était pas, du moins au premier abord, la bienvenue.

1747. John Wilson rentre chez lui à dos de cheval, direction Glasgow, lorsqu’un individu du nom de Robert Robertson, tonnelier à Paisley, petite bourgade à quinze kilomètres de distance de Glasgow, l’interpelle puis l’assène de coup sur la tête à l’aide d’un gourdin de fortune. Le procurateur fiscal exprime son incrédulité devant cette violence gratuite et poursuit Robertson. 1749. Samedi matin, Paisley. Archibald Livistoun, apprenti tisserand, tout occupé à sa tâche et à son œuvre dans l’atelier de William Thomson, son patron et protecteur, se voit interrompre par un certain Robert Corse qui, déboulant dans l’atelier un long fouet en main, cri au scandale et réclame la peau de Thomson. Ne réussissant à obtenir satisfaction, Corse, un notable de la ville et opulent marchand de textiles, se met à frapper violement ledit Livistoun de son fouet. Alors que le procurateur fiscal se plaint du traitement affligé au pauvre apprenti en prenant sa défense, Corse, en homme d’affaire qu’il est, rétorque qu’il n’a pas d’ordinaire à corriger l’apprenti, que la tâche scabreuse revient à son patron et protecteur, certes, mais qu’en l’absence, il croit bon d’agir en ses compétences à sa place. En effet, Livistoun mérite une correction. Par plusieurs reprises, il est venu perturber les employés de Corse, leur proposant de jouer aux cartes, probablement pour de l’argent, les incitants à quitter leur poste de travail. Corse ne paye tout de même pas ses employés pour qu’ils jouent aux cartes ! Cependant, Livistoun les a incités de la sorte maintes fois pour s’adonner au vice à la lumière de quelconques bougies. Jeux de cartes ? Complot ? De plus, Corse n’a frappé Livistoun qu’avec la partie la plus légère de son fouet n’occasionnant que de superficielles plaies. Pas de quoi fouetter un chat. A peine convaincu par la défense de Corse, le procurateur fiscal le condamne quand même à une très légère amende et dédommagement à l’encontre de Livistoun. 1752. Vingt-trois heures, Paisley. Alexandre Muir et William Smith, deux officiers du trésor public, sont informés d’un trafic d’alcool dans l’enceinte de la ville. Ils saisissent deux chargements, un de rhum et l’autre de liqueur d’importation, mais doivent laisser filer cinq autres chargements pour la simple et bonne raison que les magistrats de Paisley ont instruit la garde de surveiller quelques prisonniers détenus dans les cachots de la ville. Robert Adam, le capitaine en charge cette nuit-là, s’approche des lieux de la saisie accompagné de sa garde, mais au lieu d’appréhender les trafiquants, ordonne la confiscation de l’alcool et arrête Muir et Smith sachant pertinemment qu’ils agissent en temps qu’officiers du trésor publique. Mais les choses ne s’arrêtent pas là puisque le procurateur fiscal a toutes raisons de penser que la ville s’accommode bien dudit trafic d’alcool. Neuf jours plus tard, Muir et Smith sont informés d’un nouveau chargement à destination de l’établissement d’Elizabeth Paisley, ça ne s’invente pas, épicière dans Causayside Street. Ils saisissent là six gallons de rhum. Mais John Paisley, tisserand et frère de l’Elizabeth en question, interrompe la saisie tout en menaçant Muir et Smith. Sur ce, un nombre considérable d’hommes et de femmes s’assemble en un attroupement rageur, pierres et bâtons en main, s’en prenant à leur tour aux deux officiers qui finissent par devoir fuir par peur pour leur vie, non pas avant d’avoir été détroussés de leur saisie.

Et alors quoi ? Tout ceci était-il vrai ? Et si Muir et Smith avaient porté plainte pour couvrir un abus de pouvoir ? Et si le procurateur fiscal avait porté l’affaire au tribunal pour mettre fin à un système corrompu qui aurait pu lui coûter sa place ? Et si les habitants de Paisley étaient les architectes grossiers d’une économie parallèle en refusant de payer des taxes qui tombaient directement dans les escarcelles de Westminster ? Et si cette économie parallèle avait déjà des prémisses dans les règlements de compte à la Robert Corse ou Robert Robertson ? Violences banales ? Esprit de clocher ? Frustration ? Rébellion ? Incitation au sabotage ? Causes ou conséquences ?

A ce point-là de ses lectures, toute explication était impossible, il aurait fallu à Loïc au moins une centaine de cas de la sorte pour commencer à esquisser n’eût-ce été que l’embryon d’une interprétation. Mais alors, chaque cas serait devenu invisible, chaque cas aurait disparu sous l’effet de vérité qu’elle cherchait à tirer de tant d’évidences. Où serait alors le corps souffrant de Livistoun, de Wilson, de Smith et de Muir ? Et si en cherchant à représenter ces corps souffrants elle venait à échafauder la clémence et la défense des coupables ? A l’heure du choix entre représentation de la vérité et dénonciation des coupables n’allait-elle faire rien d’autre que d’assumer une position morale et ceci à l’encontre de la vérité ? Non, décidément, il fallait avoir encore un peu de foi en soi pour vouloir être historienne, il fallait vouloir croire. Le pouvait-elle ?

Mais peut-être qu’elle se trompait, peut-être qu’elle s’était tout d’abord posée ces questions pour parer à l’ennui et que maintenant, d’une vanité honteuse, elle prétendait les prendre au sérieux. Pendant les heures qui suivirent, Loïc passa en revue bien des cas encore, violences, dénonciations, mensonges, filouteries, règlements de compte, injures, fiertés blessées et autres plaintes se succédaient comme autant de gémissements trop humains, son bloc-notes se remplissait d’évidences, de dates, de lieux, de protagonistes, alors qu’elle détachait ruban après ruban, dépliait rapport après rapport, consultait dossier après dossier, comparait détail après détail, calculait de brèves statistiques, inscrivait les cas dans une chronologie savante qui intégrait les éléments locaux dans un contexte national puis international. Mais encore et encore, une seule question revenait sans cesse à laquelle elle ne savait répondre : pouvait-elle vouloir croire ?

Plus qu’une heure avant la fermeture des archives. Elle devait consulter le dossier des lettres du procurateur fiscal en personne pour se faire une idée, même superficielle, de la pertinence de ces procès. Heather ne tarda pas à lui amener un épais dossier duquel les documents semblaient vouloir s’échapper, déferler à force de saturation. En l’ouvrant, Loïc s’aperçu que les petits rubans qui reliaient chaque liasse étaient d’un blanc immaculé et lâchement noués.

— Tiens, les rubans ont été remplacés, quelqu’un a consulté ce dossier récemment ?

— Oui, répondit Heather dans un chuchotement pour ne pas perturber les occupants des bureaux onze et dix-sept maintenant affairés à l’ouvrage, silencieux et tout à leur besogne. Elle ajouta :

— Une doctorante de Glasgow, elle est sûrement dans ta faculté. Si je me souviens bien elle s’appelle Raymonde, elle vient de temps en temps mais ne reste jamais vraiment longtemps. Ce qui est sûr, c’est qu’elle sait ce qu’elle se veut.

— Je connais Raymonde.

— Ah ?

— Les Lumières.

— Je vois.

Heather retourna à son bureau, les sujets de recherches de ses visiteurs restaient les leurs, elle en avait cure. Elle, elle s’occupait d’archives. Loïc retira son gant droit puis se passa la main sur le visage. Elle trouva, sous le menton, un morceau de peau sèche qu’elle se mit à gratter sans grande précaution si bien qu’elle ne tarda pas à saigner, légèrement. Elle tamponna la plaie avec un mouchoir en papier pour arrêter le faible écoulement.

Ray avait consulté ces documents. Qu’avait-elle trouvé ? Voilà qu’elle avait passé des heures à se poser des questions sur la vérité des écrits du greffier alors que Ray, elle, n’avait pas perdu une minute, elle était allée droit au procurateur fiscal sans plus d’humilité, elle était venue ici pour trouver ce qu’elle cherchait en experte efficace, hors pair même, alors que Loïc, elle, ne savait rien faire de mieux que perdre son temps et l’argent de sa bourse. Elle saignait encore un peu, mais tant pis, elle remit son gant et commença à éplucher le dossier.

A cinq heure moins dix, Heather la pria poliment de vouloir retourner les documents. Les archives allaient fermées leurs portes. Loïc la remercia, plia ses affaires lentement avant d’aller chercher sa parka et son sac-à-dos. Le grincement métallique de son casier fut insupportable. Et puis il pleuvait. Elle traversa Charlotte Square avant de s’enfiler dans Rose Street, poussa la porte du premier pub pour en ressortir aussi sec. Trop bruyant. Peut-être pouvait-elle aller au Guildford Arms à l’autre bout de la nouvelle ville. Elle continua dans cette direction mais finit par descendre St David Street jusqu’à la gare de Waverley. Retourner à Glasgow était tout aussi bien.

L’heure de pointe. Dans la gare, un chaos implacable régnait comme une loi fondamentale de la nature, aussi bien réglé et prévisible que la large horloge cubique aux chiffres dorés qui surplombait le hall où de futurs passagers, l’œil affuté, le pied impatient, attendaient que s’affichât le numéro du quai sur l’écran salvateur des annonces de départs avant qu’une petite foule ne s’engouffrât comme un homme dans les portiques d’accès aux voitures. Par bonheur, elle trouva une place libre dans un wagon partagé entre travailleurs libérés et travailleurs solitaires encore tout à leur labeur.

Assise sur le siège voisin, une jeune fille feuilletait un magazine sans y porter grande attention, tout en observant les passagers se préparer à leur court voyage. Elle salua Loïc par convention et avec une certaine timidité. Loïc empestait l’odeur d’encre séchée encore agrippée à son pullover, elle devait aussi probablement empester la poussière.

Ray était de mèche avec William Wallace, le procurateur fiscal. Elle ne s’alliait pas aux observateurs, elle, aux peintres de la société criminelle qu’étaient les greffiers, l’éloquence de leur plume à l’usage de l’abject et au service des contrastes, des affinités, des contradictions. Quant à Wallace, rien qu’entre 1745 et 1750, il avait porté aux tribunaux des serviteurs, des tonneliers, des cordonniers, des soldats de bas rangs pour le compte de marchands, de propriétaires de chevaux, de gantiers et de soldats de premier ordre. Un homme d’action ce Wallace, mais aucun égard pour les contrastes, les affinités, les contradictions. Qui d’autre que Lawrence McCrae, le greffier, aurait pu aller dans les plus fins détails des cas dénoncés par Wallace ? Wallace, en homme déterminé, voulait des accusés et des coupables, alors que McCrae, en homme d’écritures publiques, les accusés étaient les héros d’une histoire qu’ils mettaient en lumière par leurs actions, comme l’histoire de la pipe par exemple. L’action se déroule durant l’été 1794, à Paisley.

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