L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 18

«‘Cette porte ouvre sur le vide’. Si vous lisez cela sur un panneau, résistez-vous à l’envie de l’ouvrir ? » Jean Baudrillard.

Paisley pattern inspired by 1830s design

Les cours reprendraient sous peu et déjà Loïc organisait son semestre, semaine après semaine, anticipant sur l’organisation de la période des examens et son lot de corrections, peaufinant d’avance son rapport de recherche semestriel. Elle consacrerait deux jours par semaine à la préparation des cours pour une journée et demie d’enseignement. En tout, trois jours et demi par semaine, pas plus. Elle savait qu’il était facile de s’oublier à parfaire chaque cours avec un sens du devoir affuté au point de la dérober à sa tâche.

Le temps de la grande imposture était arrivé, Loïc allait à nouveau revêtir ses oripeaux de cabotin afin d’expliquer des savoirs et savoir-faire qu’elle promettrait précieux, voire indispensables, elle démontrerait, l’imposteur, combien ceux-ci contribueraient non seulement aux aspirations personnelles de la galerie mais aussi à sa participation dans la vie civique avec ou sans frontières, combien celle-ci, composée de ces futures diplômés en histoire, enrichirait non seulement la société mais aussi sa propre vie, combien l’histoire lui permettrait de développer un esprit critique face aux exigences de problèmes concrets qu’elle rencontrerait tout au long de sa carrière, une qualité dont chaque employeur était friand, l’histoire lui apporterait des éclaircissements là où les autres, les non-historiens, se débâteraient encore dans l’obscurité, ses talents d’annalistes seraient flattés et s’avéreraient indispensables dans tant de situations de la vie ordinaire. Etc., etc.

Elle dirait tout cela dans un souffle, et plus encore, sans rire, sans même sourciller, et elle se regarderait chaque soir en face tout en prétendant que rien de tout cela n’était arrivé, en laissant derrière elle l’imposture de ses ébats d’enseignante. Elle se regarderait, droit devant, dans le blanc des yeux, en se disant que c’était ce qu’on lui avait raconté quand elle-même était étudiante, que si elle n’en croyait pas un mot à présent, quelqu’un avait du croire à tout ça à un moment donné et qu’elle n’était que la messagère maudite de vérités auxquelles elle n’avait su être fidèle.

Elle répéterait, d’une voix impénétrable, ce que d’autres lui avaient promis et qu’elle savait maintenant n’être qu’une douce musique murmurée à des oreilles candides. Mais c’était pour ça qu’on la payait, c’était pour faire le sale boulot tout en nourrissant encore l’espoir de vouloir se respecter par l’étalage public d’un semblant de décence. Chaque imposture ayant son prix, il allait sans dire qu’enseigner lui coûtait plus qu’il ne lui rapportait. Et pourtant, pouvait-on véritablement parler d’imposture si même les étudiants ne parvenaient à la croire, ne s’agissait-il pas plutôt d’un langage parallèle ?

Elle aurait à s’accommoder de cet embarras durant les douze semaines à venir, douze semaines pendant lesquelles, en touarègue de pacotille, elle errerait dans des déserts de cinéma où, posant à contrejour, elle compléterait à grande peine le tableau. Mais qu’était-ce donc qui la poussait à croire que sa décence de cabotfût plus louable que son rôle au sein de la faculté d’histoire, se pensait-elle plus indispensable à elle-même qu’aux autres, pourquoi nier que son imposture frappait probablement une note plus juste que sa décence ? Après tout, ses étudiants n’étaient pas si différents, eux aussi étaient des sortes de chercheurs. La voilà qui doutait maintenant de ses mensonges.

De retour dans l’ordre reconstitué de sa chambre, puisque l’alignement d’un ouvrage le long des rebords de son bureau ne pouvait la tromper et que cet ordre-là, ni le mensonge ni le semblant de mensonge ne sauraient l’ébranler, Loïc s’était affairée à la préparation de ses cours avec assiduité et entrain, s’efforçant à peine de se cacher l’importance qu’ils prenaient déjà sur son travail de recherche. Et puis, alors que le semestre une fois entamé s’était mis à grignoter sournoisement ses heures de travail, son bureau avait fini par ne plus reconnaître sa place. Quels étaient donc ces livres sur la renaissance italienne, ceux-là sur la république hollandaise, et ceux-ci encore sur la Russie impériale ? Et puis qui nous avait remplacé ces crayons à papier par des stylos rouge écarlate, imprimé tant d’encadrés et si peu de paragraphes, empilé toutes ces feuilles disparates là où l’uniformité avait régné en toute quiétude, oui, quiétude, quelques semaines auparavant ? Rien, rien n’y faisait. Malgré tous ses efforts pour respecter l’ordre de son bureau, tout était redevenu égarement.

5 novembre 20– : Plutôt que d’essayer de travailler à la préparation des cours deux jours par semaine, je ne m’y consacrerai dorénavant que deux heures par jour, ainsi je ne perdrai pas le fil de ma recherche, chaque interruption de deux jours rendant le retour à mon travail d’autant plus difficile. Nouveau plan de travail : 8h00-10h00 : préparation de cours ; 10h00-14h00 : écriture ; 14h00-18h00 : lecture ; 18h00-20h00 : course.

C’était chose étrange que de retrouver des fondations sur lesquels l’histoire avait un sens, presqu’unique, des fondations nettes, comme détachées le long des pointillés d’hypothèses que déjà affirmaient avec assurance la démonstration et les évidences choisies. Au travers de ses préparations de cours, elle retournait dans des lieux qu’elle avait fréquenté par le passé, des lieux qu’à présent elle découvrait, lui semblait-il, pour la première fois sans toutefois les retrouver véritablement, ailleurs mais tout aussi semblables, très certainement par ennui, comme si l’histoire, lorsqu’elle prenait une forme définitive, n’était plus que la répétition du même accompagnée de l’infime différence du contexte, de l’époque, des corps agissants.

Moyennent une attention soutenue, elle pourrait facilement se laisser glisser dans le cercle vertueux du même jusqu’à s’y enfermer. Ce fut en toute conscience du danger qu’elle se résolut à travailler sur ses préparations de cours avec le plus de détachement possible, comme si elle tendait à ses étudiants l’objet de son enseignement du bout d’une perche, sans en avoir l’air, comme ça, en toute innocence. Enseigner devenait son bain de jouvence. Mais une fois de plus, à force de stratagèmes pour tromper l’ennui, comment croire encore à l’histoire ? Elle était moins attachée à cette croyance qu’à sa crainte de l’ennui. De plus, c’était certain, le choix entre croyance et ennui n’était pas rien, il s’imposait à elle. Comment avait-elle pu penser, l’espace d’un instant, qu’elle était une imposture, comment avait-elle pu penser qu’elle mentait, par escient, par faute même, alors qu’elle ne faisait qu’accepter la volonté d’un arbitre vivifiant contre celle d’un bourreau moribond, elle ne faisait qu’accepter la volonté de la vie contre celle de l’ennui. Dans sa désillusion à l’endroit de ses devoirs d’enseignante, elle ne s’était octroyée que bien peu de mérites.

Bien qu’elles exerçassent dans la même faculté, Loïc n’avait pas revu Ray depuis leur dernière rencontre. Les horaires de leur emploi du temps devaient être différentes et Loïc n’avait pas tendance à trainer sur le campus, elle évitait la bibliothèque universitaire, communiquait avec le secrétariat par e-mails et préférait travailler chez elle plutôt que dans son bureau qu’elle laissait volontiers à l’usage d’autres doctorants. En somme, sa présence entre les murs de la faculté était presque furtive.

Mais Ray ne lui avait pas écrit non plus, elle aurait pu dire « peut-être auras-tu le temps de partager un café cette semaine » rien que pour montrer de l’intérêt à son égard comme d’autres s’inquiétaient de savoir si elle était « toujours » à son doctorat, « toujours » à Glasgow, « toujours » célibataire, afin de s’enquérir si rien n’avait changé et en espérant ce qui était attendu tout en cherchant, à ses dépends, s’il y avait lieu d’être rappelé à leurs émotions dans le cas contraire. C’était comme si la dernière trace de l’existence de Ray avait été marquée par son furetage dans les documents légaux qu’elle avait consulté aux archives, comme si Heather avait été le dernier témoin de son passage au monde, preuve que c’était bien l’existence des autres qui témoignait de la notre mais qui faisait aussi qu’on se sentait tant à l’étroit dans ce monde-ci.

Loïc avait eu l’intention de présenter les premières conclusions de son travail sur les archives légales lors de la conférence d’automne de la société d’histoire économique et sociale. Elle dut y renoncer. Malgré l’accumulation des évidences et la multiplicité des cas qu’elle avait trouvé, elle n’arrivait toujours pas à trancher entre les différentes interprétations qu’elle pouvait en tirer. Elle souffrait d’un blocage de la feuille blanche inversé, ses pages à elle étaient bien trop noircies pour qu’elle pût y discerner la moindre lumière.

Depuis qu’elle avait annulé sa participation à la conférence, elle n’était pas retournée aux archives et avait repoussé son travail d’analyse jusqu’aux vacances de novembre. Lorsque les vacances de novembre arrivèrent enfin, elle avait pris tant de retard dans ses lectures qu’elle décida d’en accomplir la plus grande partie avant la reprise des cours. A son bureau, elle observait le nouveau supermarché de proximité qu’on avait enfin fini de construire au détriment du magasin de quartier de fruits et légumes maintenant déserté, les allers-retours des consommateurs plus appauvris dans leurs envies que dans leur pouvoir d’achat. Pourtant rien ne changeait vraiment depuis le promontoire de son bureau, comme si la mécanique du temps était grippée au cœur de froides et pluvieuses journées de novembre. Alors qu’elle était là, à son bureau, il n’y avait aucune promesse de bonheur mais tout était encore possible. Là, elle était égale à elle-même, comme si le temps s’enraillait au profit de son être.

Plus que trois semaines avant son entretien de fin d’année avec son directeur. Elle voyait se dessiner, déjà, le petit rond de lumière dans lequel il baignait habituellement pour parer à sa vue affaiblie. Déjà, elle voyait ce halo comme elle le voyait pendant leur séance de supervision trimestrielle, de l’extérieur. Etait-ce donc ainsi, se demanda-t-elle, y aurait-il toujours quelqu’un pour juger de ses actes tout en ignorant, avec leur naïveté d’arbitre, que ses actes n’étaient rien à comparer des doutes contres lesquels elle élevait puis détruisait puis élevait à nouveau des pyramides de conjectures pour pouvoir croire, enfin, à la nécessité, et non à la justesse, de ses actes ? Le monde entier pouvait en rire, ses actes ne lui étaient pas adressés, ils ne regardaient personne d’autre qu’elle.

Et pourtant, elle n’arrivait toujours pas à conclure ce maudit chapitre, elle était comme suspendue, là, au-dessus de son bureau, au-dessus de son lit, au-dessus de son assiette, les pieds pendants, comme un mauvais présage contre lequel, dans son égarement, elle ne pouvait rien. Si seulement il y avait quelque chose plutôt que rien. Si seulement.

Ça n’était plus possible. Certes, son refus de voir une explication simple dans le cas du pauvre John Brown était moins un renoncement que le vœu d’une dose d’intégrité. Ce qui lui avait tout d’abord semblé être une expression vaniteuse de son devoir d’historienne se révélait finalement être un devoir envers elle-même. Ce n’était pas pour les autres qu’elle endossait ce refus, mais parce qu’elle en dépendait, parce que savoir suspendre son jugement était devenu plus important que de savoir. C’était bien ça, décidément, sa solitude s’en trouvait également justifiée.

Elle avait eu tord, l’histoire n’était pas de la littérature. Plutôt que de générer une promesse, le doute n’annonçait rien d’autre qu’une fin, il ne s’avérait qu’un mauvais sort jeté aux innocents. Loïc pensa qu’il ne lui restait plus qu’une chose à faire : aller à Paisley, là où les événements s’étaient déroulés plus de deux siècles auparavant.

12 novembre 20– : Je ne vis pas dans le désire, je vis dans l’envie. Pour finir, il faudra bien me l’admettre, ce n’est plus des risques que je prends mais des regrets que je trace et retrace dans le souvenir. Je ne peux pas éviter de vivre dans l’envie mais je ne peux me laisser vivre sans le désire. Régler les compteurs ou la vie degré zéro, un peu de rigidité s’impose.

Tout d’abord, refuser tout regard. Aucun ne percera plus l’organisme qui me stratifie, aucun ne branchera plus sur mes plaies béantes son courant venimeux. Je perds bien trop de temps à brancher des câbles dans les mauvaises prises. Somme tout, une mauvaise électricienne qui devrait s’abstenir et devrait plutôt se concentrer sur son artisanat, un labeur dont les cycles restent illimités, sans aucune prise sur l’autre ou même sur soi. Les doigts de ma mère qui, sans fin, jouent avec les boucles de ses cheveux dans un tricotage imaginaire, sans matériel, sans le bruit des aiguilles se croisant.

Tous ces efforts que je mène afin de me tenir à un plan de travail, par exemple, et bien tous ces efforts-là ne sont qu’un courant appliqué à mes plaies, une volonté externe que j’impose à un corps qui les refuse, jour après jour, et qui, à force de les refuser, en ressort meurtri. Qu’il existe des rituels qui se répètent, ça, je n’en doute pas. Il est quand même dans la nature même du rituel de se répéter. Mais il y a des rituels qui tournent au sacré. Il en est ainsi des résolutions. Les résolutions s’articulent dans un idéal qui ignore les plaies qu’elles gardent ouvertes. Mes plaies crient au contraire, la cacophonie en moi est assourdissante.

Qu’allait-elle chercher au juste à Paisley ? Cette question, elle se la posa plusieurs fois alors qu’elle lavait soigneusement les meurtrissures de son visage en feu à l’aide d’un coton imbibé d’alcool, se tamponnant le front, les joues, le cou avec application et précision. Pour tout dire, le manque de clarté dans ses intentions la gênait. Non pas qu’elle considérât que toute action méritait un motif, mais sans savoir ce qu’elle cherchait, jamais elle ne le trouverait. Tant pis. Malgré sa gêne, elle irait quand même au prix de perdre une demi-journée de travail. Dans toutes confusions se nichaient des luxes qui n’en étaient pas.

Elle fourra un crayon, un bloc-notes et son portemonnaie dans son sac-à-dos, direction Central Station. Après vingt minutes de marche au cœur d’une ville qu’elle ne reconnaissait pas pour n’y avoir que très rarement foulé les trottoirs en pleine après-midi, elle rejoignit l’imposante gare victorienne qui aurait rendu Victor Laloux vert de jalousie si Robert Anderson, son architecte, s’était résolu à prendre part à l’exposition universelle de 1900. Le prochain train pour Paisley était déjà annoncé. Dix minutes à attendre dans l’immense hall où le fracas et les nuages noirâtres des dernières locomotives à diesel toujours en service plombaient l’atmosphère.

Malgré la majestueuse présence d’une histoire et d’un temps suspendus que cette gare offrait à l’œil pressé, le hall semblait imperturbable à l’agitation et aux turpitudes environnantes. Et pourtant, tout comme les rues qu’elle venait de parcourir à grands pas, cette carcasse d’acier se trouvait, par endroit, vidée de ses entrailles. Magasins liquidés, locaux désertés, cafés fermés, elle sentait la ruine et la poussière. La gare redevenait ce pour quoi elle avait été érigée en première instance, elle redevenait un lieu de voyages où les passants avaient cessé d’être des clients pour redevenir des usagers.

Ce n’était pas tant que les obstacles financiers et la béance des capitaux renvoyaient la ville à son passé, c’était plutôt qu’ils ramenaient à la surface des bâtiments la fonction première de leurs ambitions, soit une forme de réalité inexorable et cependant insondable, si insondable que la fuite en avait été d’autant plus facile. Et maintenant, la population de Glasgow haïssait moins le crash financier pour ce qu’elle avait perdu que pour les vendeurs de fuite qui, une fois l’orage passé et le vent en poupe, aborderaient bientôt leurs terres ravagées en toute quiétude tout en sachant d’avance qu’ils ne seraient être repoussés. La réalité, même insondable, n’avait aucune valeur.

Et les sourires embarrassés de Johanna, les petites notes irritées de Debbie, les gestes affectés de Ray, le halo de lumière de son directeur, des réalités sans valeur ? Quelle différence cela faisait-il si elle cessait de prétendre qu’ils existaient d’une quelconque manière pour elle, ces sourires, ces mots, ces gestes, cette lumière ? Mais alors quoi ? Sa recherche ? Elle n’arrivait même plus à y croire tant elle était criblée de doutes, et pas seulement sur l’affaire Brown mais aussi sur ce qui la poussait à vouloir trouver un sens à l’affaire Brown tout autant qu’à Johanna, Debbie, Ray ou son directeur. Elle n’arrivait plus à croire.

Elle avait tracé et retracé ses plans de travail si souvent pendant les mois qui s’étaient écoulés pour se convaincre, pour essayer de croire, par habitude si ce n’était par volonté. Mais l’habitude s’était épuisée. Assise à son bureau, elle avait encore réussit à maintenir l’illusion un peu plus longtemps, mais ici, dans ce hall de gare, elle n’arrivait plus à essayer de vouloir croire. Sa croyance n’avait pas été une question de volonté, elle avait été une question de géographie.

La question de sa mère lui revint à l’esprit. Qu’y avait-il avant, avant qu’on eût remplacé le tout par des explications, des interprétations, des connexions, des séquences d’événements ? Que lui était-il donc arrivé pour qu’elle n’arrivât plus à vivre sans cesser de vouloir faire sens d’elle-même, son travail était-il meilleur ou moins bon que celui d’un autre, son analyse assez acerbe, son avenir une promesse au regard de son curriculum vitae ? Ces voyageurs trainants ou pressés, ces adolescents sombres ou joyeux, ces couples d’affaire ou d’amoureux, tout ceux-là qui portaient leurs contradictions dans leurs rapports aux autres, tout ceux-là s’en fichaient de trouver un sens et Loïc s’en fichait également au point de porter plus de crédit au testament d’un mort, parce que c’était bien pour élucider son crédit envers Brown qu’elle était en route pour Paisley.

Elle voulut revoir Tracey, maintenant, ici, à cet instant même. Elle avait besoin d’elle, non, elle avait besoin de ses bras, de ses mains, de son cou, de sa chaleur, de son odeur, de l’épaisseur de ses cheveux, de sa bouche. La dernière fois qu’elle s’était refugiée en Tracey, elle l’avait enlacé jusqu’à l’étouffement si bien qu’elle avait aussi du la repousser légèrement. La peur sans doute. Ceux qui abandonnaient le tout au profit des explications vivaient avec cette peur, elle devenait, pour eux, viscérale. Loïc, elle, avait vécu cet enlacement comme le dernier, sans aucun désire, comme un deuil à venir.

Si seulement Tracey avait pu apparaitre là, à l’instant, dans ce hall de gare, elle lui aurait demandé pardon, non pas par regrets mais pour qu’elle ressentît la force de son isolement, elle lui aurait baisé les mains pour qu’elle acceptât de la sauver, elle l’aurait couverte de caresses pour qu’elle crût en sa promesse de ne plus jamais s’éloigner. Si seulement. Tout comme la vieillesse impalpable de sa mère, si elle venait à cesser de s’accrocher à ses contours d’éther, elle la perdrait, elle n’aurait plus rien d’elle, plus rien de sa mère dont elle pût ressentir la réalité, qu’un silence. Quelle idiote elle faisait, à s’accrocher à l’insondable, à précipiter la chute. Elle avait, plus que jamais, besoin d’être pathétique. Si seulement.

18 novembre 20– : Chose étrange, je me suis surprise à repenser à Tracey aujourd’hui. Ça me gène, c’est inutile, ça me distrait. A quoi bon prétendre quoi que ce soit, la dernière nuit que j’ai passé avec elle a été un tournant sur une page blanche qui n’avait jamais été véritablement blanche, remplie en pointillés. J’ai perdu le sens de l’émotion, je ne ressens plus rien mis à part la propriété de mes limites dans celles des autres. Je, n’ai plus un autre. Je, s’ennui du même. Je n’ai plus rien sous la peau, que ma propre nature, et ma nature n’est rien d’autre que l’amas et les limites de ma peau. Je ne sais pas vivre et je ne peux pas m’écrire : je suis un personnage impossible.

Quel genre de personnage est viable ? Quelle doublure sera mon différent ? S’il n’y a que du vécu, il est encore temps de se mettre à vivre. Tout m’en détourne, tout m’en éloigne. Je me suis arrêtée à l’existant et j’ai appris à coexister avec tout ce qui me détournait de la vie. Je suis en devoir de sentir le monde si je veux le vivre, sentir le monde n’importe où et n’importe quand, le mélanger au virtuel mais m’y immiscer dans son actuel. Tracey joue sur mes cordes sensibles, un cliquetis qui prend forme, s’allie, se fond, s’évapore, il est là, en moi, et puis il disparait. Et puis il revient en trombe et elle me dit qu’elle voudrait bien m’aimer mais qu’elle ne le peut pas, elle dit n’importe quoi. Je ne veux pas qu’elle m’aime, je veux juste qu’elle m’enlace, à quoi bon me déclarer des promesses qui n’en sont pas.

La lune rousse monte plus rapidement que mon émotion sombre, elle s’envole, elle se décroche des nuages qui forment un horizon noir. C’est une lune ronde, triangulaire, octogonale, les nuages découpent les formes qu’elle prend tour à tour et elle les fuit, se décroche, se transforme. Chaque forme que les nuages lui donnent lui attribue une nouvelle identité. Une lune en parallélogramme, jaune, qui se décroche. Elle n’a pas de profondeur. La lune n’est pas profonde, elle n’existe que le long des pointillés nuageux. Et les nuages n’existent pas, ils ne sont là que parce que la lune se décroche. C’est une gommette collée sur un fond noir. Elle n’a pas de profondeur, elle a du mouvement. C’est une gommette en mouvement sur du papier crépon. Le papier se froisse et se plisse, il se dissout en pâte sous l’eau, il déteint et disparait en papier mâché, emportant la lune avec lui, comme les bras de Tracey.

Et puis son cliquetis revient et m’imprègne, il se noie dans le repli de mes sens mais elle n’est rien pour moi, seul le cliquetis est en moi. Je ne prends rien personnellement, je laisse les choses se noyer dans mes replis. Quelle doublure sera mon différent ? Ou quel contenu sera niché dans mes replis ?

Le ciel, ce soir, n’est vide que parce qu’hier il était plein. Ce cliquetis n’existe pour moi que parce que je suis vidée de cet espace d’existence. Un son, un son qui courre, un son qui courre vers l’accomplissement de mon espoir de sentir une certaine émotion. Certaine. Le son n’a d’auteur que moi-même, les autres n’ont pour auteur et existence que moi-même. La séduction n’existe que temps qu’on fait face à soi-même, elle cesse lorsqu’on rencontre l’autre, lorsqu’on libère l’autre des replis dans lequel nous l’avions enfermé. En attendant, il ne nous reste qu’à cultiver l’espace des replis pour y accueillir la doublure, c’est un peu notre jardin. Ce peut-il que je sois de nouveau à la veille d’un non-recommencement ?

En plein après-midi, personne n’osait imposer sa présence dans ces trains de banlieue. On s’assoyait silencieusement le plus près possible de l’extérieur au point de se coller le front aux vitres, on bougeait avec lenteur et retenue, sans faire plus de bruit que le froissement d’un imperméable déjà bien trop bruyant au point que celui qui le portait regrettait déjà d’avoir eu l’audace de vouloir se protéger d’une pluie si fine osant à peine se souiller de son insignifiance. En plein après-midi, les trains de banlieue transportaient une humanité embarrassée qui, ne sachant comment s’excuser de sa présence, retenait à peine son souffle si bien que briser cette vie en suspend serait revenu à briser un tabou inavouable. Il se pouvait très bien qu’en plein après-midi, les trains de banlieue continssent une vérité universelle mais Loïc n’en savait rien. La seule évidence qu’elle aurait pu accepter comme telle aurait été la trace infinie des fronts graisseux contre les vitres sales, hors l’infini contenait tout ce qu’on voulait excepté des vérités.

Le quartier de l’abbaye de Paisley avait été le cœur palpitant de la ville, si vivant qu’on avait fini par le raser pour imposer un peu de paix et de sereine constance. C’était dans le quartier de l’abbaye que les réjouissances avaient éclaté à l’annonce de la prise de la Bastille outre-manche, c’était dans le quartier de l’abbaye que les ventres avaient grondé contre le coût exorbitant du blé, contre les enclosures, contre Brown et son corps de police. Une fois le quartier liquidé, on avait arrondi les angles de l’abbaye pour l’élever enfin au-dessus de son simple rôle d’ancienne église et sanctuaire des pauvres en un lieu de mémoire en l’honneur d’un ordre pieux, silencieux, infini, qui pourtant tenait lieu d’histoire. Parce que c’était aussi à ça que servait l’histoire, à raser la réalité des mondes au nom d’une mémoire fantomatique, fantasmatique, pour qu’il y eût du rien plutôt que quelque chose.

Que ce serait-il passé si Loïc avait accepté de voir Tracey plus souvent, peut-être une ou deux fois par semaine même, de lui téléphoner tout simplement pour lui dire « Tu fais quoi ce soir ? J’ai envi de te voir », si elles s’étaient, le temps aidant, habituées l’une à l’autre, si elles avaient fait de leurs rendez-vous une évidence, qu’en serait-il maintenant ? Peut-être que Loïc ne serait jamais venue à Paisley, peut-être qu’elle n’aurait jamais eu à chercher des réponses là où elle n’espérait trouver qu’une autre succession de questions pour la délivrer de ses doutes, peut-être que la solitude se serait lentement éloignée d’elle, peut-être aurait-elle foulé le territoire du plein.

Devant l’abbaye, elle s’arrêta, une légère pluie tambourinait sur sa capuche qu’elle repoussa d’un geste lent tout en levant les yeux vers les hauteurs de l’édifice se détachant à peine sur le ciel pluvieux. Du pied de la façade ouest, l’abbaye semblait bancale, comme un monstre de pierres fatigué qu’on aurait forcé à s’accroupir après un long voyage. La partie située à droite de l’ancienne porte d’entrée s’était affaissée avec exagération, créant toutes sortes d’asymétries qui défiaient moins l’attraction terrestre que l’ingénierie de ses bâtisseurs. Une voûte profonde encerclait une étroite porte en bois sombre percée de deux fenêtres poussiéreuses et barrées de fines baguettes disposées en angles droits.

Malgré son affaissement, l’abbaye essayait tant bien que mal de conserver de sa droiture. Par endroits, sur la grande façade, des pierres avaient été remplacées qui ressortaient sur le fond grisâtre comme autant de pansements clairs sur une peau sombre, des rafistolages d’une grande complexité sur un mur meurtri par les siècles. Les fenêtres extérieures avaient été réparées à la différence plutôt qu’à l’identique, la tourelle de gauche avait été préservée alors que celle de droite avait été remplacée par un court toit crevé d’une fenêtre au cadre métallique. Sur le côté gauche, on avait conservé des créneaux étriqués, sur le droit on avait rallongé la toiture principale, alors que, là aussi, une des minces fenêtres sans vitraux avait été réduite qui ne ressemblait maintenant plus qu’à une meurtrière. L’art des mesures à la gloire de la perfection divine n’y était plus. Plus maintenant. Maintenant, il fallait juste que ça tînt. On serrait les poings en voyant cette façade bancale, bringuebalante, rafistolée, on en aurait presque retenu son souffle, comme ça, par superstition. Que faisait-elle là, devant ce glorieux rafistolage ? Loïc n’en avait aucune idée, aucune.

Elle ne savait plus, au juste, pourquoi elle était venue se présenter devant la porte de cet édifice, alors elle la poussa et entra, sans raison, parce qu’elle était là, sans attente, tout simplement, tout comme personne n’entrait dans un café avec l’espoir d’avoir plus soif, mais par simple envie. Elle ignorait ce qu’elle devait faire dans un tel lieu. Pour sûr, elle ne se signerait pas, elle ne s’agenouillerait pas devant la nef, elle n’allumerait pas un cierge et ne donnerait pas l’aumône. Tout au plus, elle irait s’assoir sur un des bancs sombres, austères, ce qu’au demeurant elle fit pour cacher son embarras et son irritation.

Elle avait espéré le silence en ces murs, mais  au lieu de cela elle n’entendait que les pas trainants et les murmures vulgaires d’un couple de touristes dont l’émerveillement devant les statues de saints les privaient de toute dignité. C’était à en avoir la nausée. Que venait-on chercher au juste dans une église ? Que cherchait-on dans un café ? Ce qu’on y trouvait pouvait être différent, mais ce qu’on y cherchait ? Eglise et café partageaient la cause commune qui frappait au seuil du territoire du vide. Là, elle voulait la solitude, probablement parce qu’au seuil du territoire du vide, la solitude devenait impossible, il y avait toujours la mémoire d’un regret ou les bruits trainants, martelés par la banalité. La recherche qu’imposait la solitude.

Peut-être était-ce pour ça qu’elle était encore là, parmi elle-même et parmi les autres, parce qu’elle était cette chercheuse qui entrait dans une église comme on entrait dans un café, pas encore cette croyante athée, tout juste cette égarée en quête, toujours en quête. Loïc trouvait incroyable cette peur qu’avaient les gens de la solitude, ceux qui disaient « si on était vraiment seul on deviendrait fou », comme si la folie était une punition, le prix à payer pour sa quête, et jamais l’état naturel de la recherche par laquelle on était encore en vie, comme s’il était impossible de considérer la folie comme une preuve manifeste de la sainteté de la vie.

Assise dans sa forteresse, Loïc murmurait : «  Face à moi-même, rien de nouveau, tout au plus un non-recommencement à confronter, comment trouver la force. Se déplacer toujours. Là, trois vitraux parfaitement éclairées et pourtant chaque vitrail est différent, éclairé différemment. Ce ne sont plus trois vitraux, ce sont trois éclairages encadrés. La ressemblance n’a jamais contenue autant de différences. Tout le monde se ressemble dans leur manque d’existence. Rien n’est là. Le vécu n’est vécu que comme idée, comme souvenir. Le vécu n’est que le produit d’une histoire, de l’histoire qu’on veut bien s’accorder, par générosité ou vanité. Il est ce qui n’est rien et qu’on souhaiterait être pour ne pas avoir à y penser. Comment vivre son existence sans la vivre dans un souvenir ? Ou une répétition, un décalquage ? Pas d’horizon, qu’une finitude très finie. L’horizon se transforme, il est l’ouverture des multiplicités : vitraux allumés, éteints, froissements et murmures, nef pleine, nef vide, cierges allumés, cierges éteints. Un horizon limité aux possibilités du code. C’est au-delà des sens que, peut-être, j’avais espéré sentir, mais mes sens sont tout ce qui me reste. Et puis les mots qui n’existent que pour créer une réaction en l’autre ne se reflètent en moi que par une réponse. Tous ces mots ne sont adressés qu’à soi. Et puis le message n’aboutie jamais que dans sa forme originale : vide – plein – vide. Les gouttes s’écrasent sur les vitraux, elles frappent la douceur du fer, du verre, s’y étalent et langoureusement se dispersent, en prennent possession, le vitrail est insensible, il ne renvoie à la goutte que sa suave soif de lassitude. Et puis maintenant le noir qui n’est jamais vraiment noir, le noir que l’on ne voit jamais derrière les lumières, le noir qui ne se distingue pas, le rien, le néant qui ne se voit pas. Le noir qui n’existe pas en dehors du lumineux, en dehors des formes, ici un vitrail, la vie d’une ville, là un cierge, la limite d’une voûte. Et encore et toujours quelque chose plutôt que rien. Et le manque. Ce manque, mon manque, toujours rempli par le désire des autres, toujours déjà plein. Plein de significations qui font que, oh magie, je peux nommer mon manque. Je manque toujours de quelque chose, d’une chose définie, comme ce cierge le long de cette voûte ou ce vitrail allumé en hauteur. Je ne manque jamais vraiment, jamais pleinement. Passer mon temps à me créer des manques, c’est me remplir de choses définies ailleurs, c’est me remplir de choses, de formes, déjà pensées, déjà pour moi. Le manque rempli s’impose à l’endroit d’une certaine liberté. Une fois que je cesserai de remplir ce manque et que je commencerai par le vivre comme manque, je commencerai enfin à créer mon devenir. Comment fait-on pour manquer vraiment, pleinement ? Ou est-ce que manquer vraiment, c’est manquer de rien ? Quand on dit qu’on « ne manque de rien », est-ce une expression de plénitude ? La meilleure façon de ne manquer de rien, c’est encore de manquer de tout. »

Des bruits externes si délicats, et parfois moins délicats, résonnaient en son ventre. Ils s’immisçaient en elle, passaient sous sa peau et la caressaient par en-dessous. Ces bruits créaient les frissons d’un souffle dans sa nuque, et puis quand ils s’arrêtaient, ces bruits ne pouvaient plus être autre chose. Mais ils arrivaient sous sa peau sans annonces. Juste avant, ils avaient été quelques notes dans un cliquetis sec, le tapotement d’un crayon sur le papier, une respiration trop forte, une mâchoire qui broyait un fruit dur, un papier d’emballage qui se crispait, et ici, peut-être, un soulier qui trainait sur le sol, le grincement d’une poignée de porte, un entrechoquement de clefs. Mais après, ces bruits n’étaient que sensations sous les limites de son corps, non plus des perceptions de sons mais des battements de pouls au rythme du bruit. Ils étaient vitaux et impossibles à transmettre. Ils se transformaient en se répétant. Tout d’abord ils avaient une forme précise, puis ils devenaient indépendants, ne vivaient plus qu’à l’insu de son corps. Un frisson. C’était comme ça qu’en elle, un bruit devenait un battement.

« Pendant trop longtemps j’ai vécu entre bien et mal, dans l’errance, un jour soumise, un jour coupable, un jour ogresse, un jour faiblesse. Faiblesse et contentement, approbation et reconnaissance, entre tout cela je me regarde, je me contemple, je m’admire et je me dégoûte. Trop humaine. Qui me jetterait la première pierre ? Je rampe sous des devoirs qui ne sont pas les miens, j’en sue de tous mes pores. Je ne suis pourtant rien de tout ça, je ne suis que ce que je deviens, malgré moi. Trop humaine. Ni bien, ni mal, ni ceci, ni cela, ni vitrail allumé, ni vitrail éteint, ni cierge allumé, ni cierge éteint, le poing de la loi ne peut frapper qu’une porte fermée, pas un devenir. Vouloir n’est qu’une fiction. Qui me jetterait la première pierre ? »

Il y avait des morts dans cette abbaye. Enfin, en tous les cas, elle avait vu des tombeaux, là, le long de la façade nord, ils couvraient l’allée d’une lourdeur sans pesanteur, à même le sol. Mais y avait-il vraiment des morts dans cette abbaye ? Et pour qui brûlaient ces cierges, vraiment ? La vérité, on ne pouvait jamais la voir, elle n’existait même pas. Il n’y avait que des pierres, des flammes, c’était tout, vraiment. Non, il y avait du froid et il y avait du chaud, c’était tout vraiment. Ou plutôt, du dur et de l’impalpable, vraiment. Ou encore du granuleux et du lisse, de l’humide et du sec. Ou bien rien de tout cela, vraiment.

Gamine, tout autour d’elle lui avait fait la promesse d’aventure, d’Huckelberry Finn à Zian Mappaz, son monde, le seul monde, pouvait être sauvé, peut-être même grâce à elle. Mais son enfance ne lui appartenait plus, c’était celle d’une autre, celle d’avant le doute. A l’endroit de son enfance, il y avait maintenant un manque. Elle n’avait aucune idée, aucune. Et puis alors, quelle importance ? Loïc se leva, empoigna son sac-à-dos, puis poussa la lourde porte de l’abbaye, personne n’avait vu de différence dans ce corps débraillé, il était libre de vaquer. Enfin.

[Chapitre 19]

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