L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 19

Mémoire ballante.

Phraséologie de l’œil.

Incandescence du pouls.

Après sa visite de l’abbaye de Paisley, Loïc n’avait plus cherché à comprendre l’histoire de Brown et avait tout simplement suivi l’unique conseil de son directeur auréolé de lumière. « Tout le travail est fait », avait-il dit pendant leur dernier entretien, « il ne te reste plus qu’à sauter dans les cerceaux qu’on te tend pour entamer la dernière ligne droite, et puis filer. Moi, je commence mes démarches pour te trouver des examinateurs ». Elle s’était refusée la contestation, elle ne voulait plus expliquer à quel point sa thèse était devenue futile, banale, à quel point elle n’était plus sienne, plus rien pour elle. Ce n’était pas pour en arriver là qu’elle s’était engagée dans ce travail, ce n’était pas pour ça. Non.

Et pourtant. Elle ferait comme son superviseur lui avait indiqué, elle renoncerait. A quoi bon nager dans ces eaux-là. Elle taillerait son texte dans le gras avec minutie pour en parfaire les angles moyennant quatorze heures par jour de concentration détachée, y compris le week-end, elle se déclarerait satisfaite et prête à soumettre son travail à la convenance du jury, elle le défendrait, ce travail, pendant des heures de martelage et d’examen, sans fléchir, malgré les attaques, malgré son insatisfaction, malgré sa honte, malgré elle, et puis elle prétendrait que l’approbation du jury la comblerait de fierté. Sourire, encore sourire, et puis remercier, et puis accepter des invitations en son honneur, à n’en plus finir. Tout cela malgré elle, cette imposture.

S’il existait quelque chose qu’elle vint à détester plus que tout, c’était que les autres se déclarassent heureux pour elle. On la spoliait, elle se laissait faire, lâche, misérable poltronne. Tout ça n’avait servi à rien. Ça la blessait plus que jamais, maintenant, ça n’arrêterait plus de la blesser, ça n’était plus rien qu’elle vaille, la coquille éblouissante d’une autre qui la dénudait d’autant plus.

1 septembre 20– : J’ai la mémoire qui pend, le souvenir mou, une mémoire à l’image des montres à la Dalí, les cigales ont les ailes poisseuses, la garigue des odeurs défraichies, le thym sur lequel s’étendait le linge gorgé de soleil est passé des senteurs aux goûts ratés. Des souvenirs où je n’y suis pas puisque je n’y vis, que trop.

Comment ma mère voyait-elle le monde à mon âge ? Tourner la mémoire au travers de son filtre, le filtre de sa vie. Durant les petits-déjeuners, se souvient-elle du pain trop dur, des biscottes rassies, de la confiture maison trop sucrée, des fruits de saison ? Les petits-déjeuners étaient-ils pour elle les portions dosées à son appétit, la radio sans émissions, le soleil déjà battant, les insectes paresseux de la nuit ? Est-ce qu’elle déjeunait ? Est-ce qu’elle mangeait ? Est-ce qu’elle dormait ? Est-ce qu’elle s’ennuyait ? Est-ce qu’elle s’amusait ? Et de quoi ? Est-ce qu’elle trouvait amère ce que je trouve amère ? Est-ce qu’elle rêvait ? Est-ce qu’elle avait la mémoire qui pendait ? Déversant ses propres souvenirs là où moi je les tissais, appelant des senteurs et des sons venus de la pâte molle de son vécu quand pour moi ils n’étaient pas encore digérés, tout juste goûtés, à peine consommés. Entendait-elle les mêmes sons, voyait-elle le même horizon au travers du ramollissement de sa mémoire ?

Maintenant j’ai peur. Peur de ne pas réussir à remplir mes fonctions vitales, de ne pas réussir à faire fonctionner tout ce qui représente les cycles de vie : peur de ne jamais avoir assez faim, assez sommeil, d’avoir assez mangé, des insinuations sous ma peau. J’ai peur jusqu’à en retenir la vie, jusqu’à ce que je sois entièrement sûre que le cycle sera bouclé, qu’il sera possible de le remplir. Comme retenir sa respiration pendant un long moment pour ensuite mieux respirer. Je défais la vie dans son absence temporaire et symbolique.

Et pourtant, le cycle est mon fardeau. Toujours faire les choses « une bonne fois pour toutes », pour ne plus avoir à les refaire et vivre alors dans un temps suspendu, où la déférence n’est plus ni nécessaire, ni douloureuse. Je défère constamment les heures où je vivrai vraiment. Je me défère, je ne suis jamais dans la vie, mais toujours dans cette idée projetée de mon être dans la vie, le future et parfois le passé, une idée fantasmée dans laquelle je serai entière mais dans laquelle je ne puis être. Je suis décousue. Ma mère se sent-elle aussi décousue ? A-t-elle peur comme moi ?

Passer son temps à désarticuler les contenus en désarticulant les contenants. Horreur d’un corps sexualisé qui m’inscrit dans mon genre : tentative de disparition, d’élision, de réduction. Horreur d’un langage qui m’inscrit dans une signification pleine : usage de théories qui défèrent le sens dans une communication vaporeuse. Horreur d’une détermination intellectuelle qui m’expose à une demande de spécialisation : interdisciplinarité saillante. Je ne réponds pas au désir de l’autre, je l’évite en désarticulant tous les contenants dans lesquels il pourrait s’exprimer, je l’esquive. Et pour cette esquive, je paie le prix fort.

Pas une victime pour autant. Une forme simple qui multiplie ses forces, une amibe au pouvoir moteur, une forme simple comme la mer, comme un fleuve. Plus la forme est simple, plus la force est décuplée. Voyager les mains vides, sans rien dans les poches, sans intrusion dans ses limites, dans les limites de son corps, dans les limites de ce qu’on ressent comme son moi intime. Vide du désir de l’autre qui nous détruit. Ma mère se sent-elle détruite par mon désir ? Désir, quel mot à la con.

Quand la complexité nous prend de force, elle nous colonise et nous impose sa dégénération, elle nous cerne et nous ne pouvons plus y échapper. Elle est partout là où on parle trop fort, partout elle complique. Elle n’est pas malléable, elle est envahissante. On doit lui opposer la simplicité, la force motrice. C’est une véritable relation de pouvoir qu’on doit désorganiser. Sa force n’est pas une force de la multiplicité, c’est une force de la violence. Parce qu’il est complexe, ce n’est pas le langage qui est puissant, ni son usage, c’est le fait qu’on puisse s’en passer. 

25 décembre 20– : Abolir la notion du pathétique pour privilégier le connu, le répétitif, l’explicatif dans lequel tout est déjà formé et dans lequel tout est déjà déçu, une déception non pas vécue au rythme du pathos, mais au rythme de la faiblesse, au rythme de la moral d’esclave, celle qui nous dicte si nous devons nous sentir bien ou non, si nous avons de la valeur ou non, heureux ou déçus, cette faiblesse qui nous dicte tout vécu comme prescription. Elle anéantie le pathos comme trouble inachevé, comme trouble sans fond, comme épaisseur des sens dans laquelle la raison morale se perd. Esprit d’esclave. Je suis égarée non pas dans le hasard mais dans le figuré.

2 janvier 20– : J’ai perdu l’habitude, ou plutôt les moyens, de m’ouvrir au vide, j’ai réussi à combler toutes les possibilités d’une ouverture sur le vide en l’anticipant dans un présent jamais assez plein, toujours manquant. J’ai réussi à nier qu’il n’y avait rien, rien, jamais rien, uniquement des moments où on est face à soi-même, je suis toujours sans inutilité ni superflu, toujours uniquement face à moi-même. Non pas les autres, je suis seulement dans le néant où rien n’est nécessaire. C’est la ritournelle musicale, elle file et se répète, elle est toujours répétition dans la différence, se répète et s’écoule. La répétition prouve un certain plaisir des sens mais l’écoulement prouve la sensation d’immanence, la sensation unique qui fait que chaque répétition nous change (pourquoi la musique doit-elle toujours finir ?).

La crise continue, jamais je ne trouverai de travail, je m’appauvris, maintenant je ne mange plus qu’une fois par jour pour économiser. Les quelques cours que j’ai pris en charge paient à peine un repas par jour, une fois les factures payées. J’ai besoin d’une nouvelle chemise, ça attendra mon anniversaire. Les cours prennent tout mon temps, je travaille sept heures par jour pour les préparer et puis je besogne trois heures de plus sur des formulaires d’emploi à n’en plus finir. Le dernier en date, une fois les vingt pages de questionnaire remplies, me demandait d’écrire un rapport de projet. J’y ai passé deux semaines. Et puis j’ai reçu un courrier électronique. Trop de candidats, impossible de prendre le temps d’expliquer pourquoi la mienne de candidature était rejetée, comme ça, le lendemain de la date limite de dépôt des dossiers. S’il y avait tant de candidats au poste, comment ont-ils fait pour lire vingt-cinq pages de dossier en vingt-quatre heures ? Mes économies disparaissent vite, trop vite, pas de boulot en entrepôt, ni en magasin, pas pour moi dans tous les cas, peut-être qu’il va falloir que je rentre au pays si je n’arrive plus à payer le loyer. Le pub, si seulement je pouvais me payer le pub.

10 janvier 20– : Le froid, l’humide. Assise sur un tronc coupé, dans les viscères d’un arbre qui ne se nourrit plus, rien qui soit démesuré. Si tout est déjà contenu, tout est aussi plus large que ces dimensions. Ne pas s’arrêter aux dimensions, les viscères sont plus profondes que leur surface. L’arbre continue en moi qui suis assise sur ses racines, mes viscères sont la continuation des siennes. Je ne peux pas penser le ventre plein, je ne peux rien imaginer lorsque mes viscères me quittent pour digérer quelque opulente nourriture, pas de pensée lorsqu’elle est abandonnée au profit de l’activité des viscères, singulière, exclusive. Elles ne sont plus que fonction, et non force. Elles ne résistent plus. Mon unique repas journalier doit être mérité.

1 février 20– : Je suis tectonique. En me déplaçant, tout autour de moi se déplace aussi, comme une mécanique des plaques bien huilée. Bien sûr, je pourrais m’enculturer, ah, devenir femme ou devenir homme (les deux choses reviennent au même). Bien sûr, je pourrais me genrer, ah, mais rester au niveau de l’indétermination, c’est rester au niveau de la forme simple, celle qui précède la sophistication des genres. C’est un lieu où la forme est élémentaire. Elle est tectonique. Elle fait bouger les plaques autour de moi (ne sachant où me situer, elles glissent le long de mes contours, changeantes selon les perceptions, les circonstances, les lieux). Je suis illimitée, pas liberté mais force.

La question reste encore : qu’est-ce-qui limite mes forces dans leur volonté à s’étendre ? Sans genre. En choisir un ne limiterait pas ma liberté (au contraire, étant donné que tout est dû à ceux qui connaissent leur place, qui savent se situer), en acquérant une morale (c’est-à-dire un genre), je me garantirais une liberté (pouvoir parler depuis la situation d’un point de référence), mais choisir un genre limiterait ma force. Je suis tectonique, je suis cette force qui déplace les surfaces.

12 février 20– : Encore un mois sans travail. Les choses ont-elles été bouleversées ? J’ai l’impression d’une redescente après un long moment d’euphorie. Mon esprit est en panne, nul, au point mort. Je ne me surprends même plus en train de penser. Quoi donc ? L’impression que mon manque de compréhension et de savoir sont la limite de ma possibilité à penser. Je ne sais rien, donc je ne pense rien. Idée réconfortante. Non, c’est ma médiocrité qui m’empêche de penser, qui m’empêche de lire, de chercher, d’apprendre. Ah oui, je me suis « libérée » d’une structure que je m’étais imposée. Mais sans ça, c’est celle imposée par les autres qui prévaut, celle de la médiocrité et du bon sens.

Une fois tectonique, maintenant nuageuse, de la vapeur sans substance, une ombre au tableau. Niaiserie ordinaire. Je me vois et je me vomis. L’autre me fait perdre ma dignité. Refuser de m’excuser ou de me purger de ma niaiserie. Je me vois, je me pense et je me vomis. Je sais, j’ai perdu toute sensation dans ma jambe gauche en marchant. Elle m’a fait défaut, elle s’est dérobée, a disparu, un membre fantôme qui est présent mais n’est plus senti. Et puis la crampe, peut-être, la sensation continue que la défaillance n’est qu’une question de temps. Mon unique repas journalier n’est plus suffisant. Il faut que j’accepte d’être fatiguée.

« Car le plus beau sommeil ne vaut pas

                                                   Le moment où l’on se réveille. » Gide

18 mars 20– : Faible, d’une faiblesse de panurge. Mon corps se rempli d’apathie. Rien qui ne le mette en vie, qui le fasse défaillir, sauf la limite de son remplissage. Il n’est plus vivant, il n’est plus que réceptacle. Un réceptacle purifié par l’engourdissement. Mon corps n’est plus sa propre finitude. Il est détaché de toute activité et de toute vie. La vie, je lui en interdis l’accès, j’ai l’organisme plat. La course à pied est le moyen le plus efficace et le plus économique pour parer aux problèmes de santé trop onéreux, qu’ils disent, mais elle creuse d’autant plus la faim. Non, ce dont je souffre, c’est d’une autre misère, d’une autre très grande misère. La faim n’est rien.

Epimelia heauton / Gnôthi seauton / Mêden agan (Le soucis de soi / Connais-toi toi-même / Rien de trop).

21 juin 20– : De nouveau une longue période sans travail, je n’arrive plus à avoir de désirs qui me fassent sortir de mes gonds. Désir, quel mot à la con. De nouveau les sens atrophiés, mais en a-t-il jamais été autrement ? Sans expansions. Je n’arrive pas à me séparer du monde. Il m’envahit sans cesse et me coupe de tout vitalisme, sans arrêt il me rabat sur mes échecs, sur mon impuissance, ma bêtise et mon ignorance. Isolement plutôt que solitude. Le monde prend le dessus sur mon vécu. Je ne sais faire autrement. Pourquoi ? Manque de volonté ? Faiblesse et apathie? Un ramassis de mondanités enveloppée de peaux croûteuses. Le sens vide. Vide dans un sens. Est-ce vrai qu’on est toujours éveillé par des souvenirs ? Et est-ce vrai que lorsqu’il ne reste rien, rien du tout, la mémoire est tout ce qui se manifeste et nous n’y sommes pour rien ?

27 juin 20– : Je me retrouve face à une image qui s’évertue à me faire disparaitre derrières les symptômes de mon inadéquation. Imposture. Cette image qui s’effeuille au rythme de mes désillusions, de mes impossibilités, inexistences, de désirs à la con que je ne possède pas de peur de devoir affronter mon incapacité à les combler. Des failles qui se dérobent pour ne laisser place qu’à d’autres failles qui se dérobent sans aucune image de moi qui s’y reflète. Sans l’effeuillement, il n’y a rien, l’effeuillement est ce qui compose le tout. Pourquoi mon inadéquation devient-elle plus aigüe alors que je me sens comblée ?

[Chapitre 20]

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