L’Admirable silence d’une mere: chapitre 2

« L’Etat repose sur l’esclavage du travail. Si le travail devient libre, l’Etat est perdu ». Max Stirner.

Deux semaines. Jour et nuit se frottant l’un à l’autre pour ne créer qu’une continuité, suspendue, sans écho. Inutile de s’interrompre, le temps ne s’écoulerait pas plus lentement et le travail ne deviendrait pas moins interminable. Pour que les jours se succédassent véritablement, il aurait fallu qu’ils s’achevassent pour de bon. Et puis s’assoir à son bureau était devenu une habitude plus qu’une expression de sa volonté. Où d’autre aurait-elle bien pu s’asseoir ? Qu’y avait-il d’autre ?

C’était bien sa chance que rien ne changeât par la force des choses. Pour sûr, les piles de papiers, les listes bibliographiques, les notes de lecture et autres bribes de savoirs désarticulés, hachés, s’étaient déplacées d’un coin du bureau à un autre dans un manège affolé. Ce remaniement avait semé la confusion, à peine perceptible mais bien présente. Elle était droitière, donc ces notes de lecture auraient du être placée à gauche du bureau. Elle ne reviendrait à ces notes qu’en cas d’extrême doute, elles qui servaient d’apaisement aux âmes tourmentées, oui, quelqu’un avait bien écrit ceci ou cela, l’évidence était là, noire sur blanc, avec et contre elle tout à la fois, l’évidence de sa mémoire infaillible et de son imagination ratée. Et bien ces notes étaient maintenant à droite du bureau, ce qui était une aberration puisque cet espace-là demandait à être occupé par le plus pressant, les lectures à identifier et à compléter, au plus vite, non pas pour qu’elles devinssent à leur tour notes de lecture et fussent ainsi transférées à gauche du bureau, pour autant que l’ordre fût respecté, mais bien pour qu’elles vinssent nourrir, entretemps, cette mémoire infaillible.

Voilà qui était ridicule. Comment envisager d’accomplir quoi que ce fût dans un tel désordre? L’ordre s’imposait à sa réussite. Car bientôt ce ne serait plus cinquante pages de notes qu’elle aurait là, empilées, mais bien cinq cent, ce ne serait pas trois articles qu’elle aurait à lire, mais bien trente. Elle ne cessait pourtant de lever les yeux pour regarder ailleurs. L’espace lui manquait. Une chambre à soi, c’était déjà ça, mais à son âge, n’importe qui aurait déjà emménagé dans un appartement assez grand pour ses besoins, avec partenaire ou sans partenaire, avec enfant ou sans enfant, selon leur choix. Le monde extérieur qu’elle regardait passer sous sa fenêtre lui sembla soudainement plus libre. Déterminé par un rythme cohérent, ce monde avait un sens que son bureau n’avait plus.

À trois heures du matin, la faim l’avait une fois de plus tiré de sa torpeur alors qu’elle feuilletait encore un ouvrage confus sur l’intégration industrielle du dix-huitième. Dans la cuisine, seul le ronronnement du réfrigérateur perturbait le silence. D’un geste lent, elle extirpa une assiette creuse de l’enchevêtrement de vaisselle sale empilée prés de l’évier. Peu importait combien de fois Loïc faisait la vaisselle, Debbie, elle, semblait en être incapable si bien que par une loi propre à la seule physique de leur appartement, toute vaisselle lavée avait la particularité d’être également sale. Sans faire de bruit, comme pour ne pas briser la solennité de la nuit, elle rinça soigneusement l’assiette couleur crème, l’essuya longuement avant de la déposer délicatement sur le comptoir. Dehors, les occasionnels rires, musique, bruits de moteur et battements de porte de voiture signifiaient l’existence scandée d’une vie à laquelle elle n’appartenait pas. Woodlands Road ne s’assoupirait pas, comme la condition universelle d’un monde où battait une mesure ininterrompue. Son interruption aurait signifié sa fin.

Les pétales d’avoines se déversèrent en une pluie opaque dans l’assiette. En ouvrant le frigidaire, elle aperçu un bout de papier en équilibre contre la bouteille de lait. « Ton tour d’aller acheter le lait, Debbie ». Deux semaines sans aucune participation à leur vie commune avaient eu raison de sa patience. Jusqu’à présent, leur collocation avait été basée sur une relation plutôt volontariste, chacune faisait en sorte que les corvées ménagères fussent plus ou moins équitablement distribuées, moyennant quelques compromis à l’amiable. Cette note était ridicule. Et pourtant elle ne rit pas. What’s the stramash all aboot, Debbie se nourrissait au jour le jour, il était inévitable qu’elle fût allée au magasin, remplacer la bouteille vide n’était tout de même pas une panacée.

16 septembre 20– : Mon objectif est simple. Achever et réussir ma thèse. Ma tâche ne peut être plus claire, plus précise. Travailler efficacement, m’imposer  aussi un peu d’exercice physique et un équilibre de vie pour ce faire. Personne ne travaille bien qui reste enfermé ou ne sais se gérer. Rester lucide quant à mes progrès, ne pas m’éparpiller, rassembler des évidences sur mes accomplissements quotidiens, devenir une sorte d’athlète pour tout dire, et ce à trois niveaux : celui du travail, de la course er de la gestion de soi. Mes motivations sont l’étendue de mon ignorance, de mon manque de rigueur, de mon inaction, mais ce sont aussi les délimitations de mon choix et de ma volonté. Ce journal me permettra de maintenir une certaine rigueur, il m’aidera à cerner un cadre de vie afin d’établir clairement ces motivations. Tout est à faire, à définir, à accomplir, il ne tient qu’à moi. Le temps et les horaires ne doivent plus compter. Le travail avant tout, l’effort de réflexion constant, les lectures régulières. Tout ceci doit se faire avec méticulosité, concentration, patience et mesure. La qualité de mon travail en dépend. On ne peut faire plus simple.

 

 Quelques jours seulement avant son entretien avec Prof. C, son directeur de thèse. Elle n’était pas prête, ne le serait jamais. Elle n’aurait rien à lui dire, à moins de se mettre sérieusement au travail. Le lait. Les néons du magasin de quartier. Les lèvres cherchant l’intelligible. À sa place, les formules de politesse. Fouiller ses poches, l’attente du caissier, ne pas interrompre sa fouille, soutenir son regard, ne pas oublier l’humilité d’un rictus poli. Compter, liquider les piécettes, compter de nouveau. Le regard du caissier, détaché, attiré par les mouvements de la rue au travers de la vitrine, un moment de répit. Recompter. There we go. Et maintenant attirer son attention à nouveau, soutenir son regard, rictus, formules, rictus.

Elle referma la porte du frigidaire et empoigna sa parka. Les piécettes s’entrechoquèrent dans sa poche. Cela ne lui prendrait pas plus de dix minutes. La rue, balayée d’une brise clémente, était déserte. Un bruit de moteur s’échappait d’une impasse adjacente, la ville répugnait au silence. L’espace urbain l’absorba toute entière. C’était comme si, en quittant sa chambre, elle en avait pénétré une autre derechef qui n’était pas la sienne, un espace nouveau et pourtant familier qui dictait ses mouvements.

Alors que le centre ville imposait aux piétons un déplacement au gré d’artères urbaines strictement quadrillées et de rues aux angles dures, le quartier de Woodlands offrait aux oisifs l’irrégularité de ses arabesques onduleuses et de ses rues aux angles doux. Ses courbes envoûtantes aux jeux de lumière fugace n’existaient que pour séduire le noctambule tout en le tenant à distance. Dans le centre ville, l’expérience de l’espace se faisait dans la répétition, sans hasard ni variation. C’était l’empire du même, le temps suspendu, le mouvement sobre et économe. Un centre ville qui affichait une éthique du travail orné d’une architecture industrieuse. Pas étonnant que les quartiers bourgeois du dix-neuvième siècle situés à l’ouest de la ville, moins rigides et moins conformes à la géométrie de l’espace, aient fait place à une réorganisation interne de leurs populations, absorbant nouveaux arrivants et anciens suffisants.

Les quartiers rigides aux formes perpendiculaires formalisaient une certaine connaissance des lieux. Rien ne leur résistait. Et pourtant, au cœur des arabesques avoisinantes, les mêmes limitations s’érigeaient sous des formes différentes. La rue bordée de véhicules inertes, déposés à la va-vite dans l’empressement d’une fin de journée monotone, les porches à l’identiques, leurs quelques marches ascendantes ouvrant des portes sur une même idée de la plénitude, le foyer, nœud d’exclusivité et d’égoïsme. Son regard glissait sur ces géométries variables emplies de bonheur calculé, mesuré, le produit du désir d’un autre. Les habitants, leurs vêtements et leurs meubles, la lumière éclairant leurs intérieurs et leurs décorations domestiques, leur dur labeur récompensé par ces choses à la mesure de la petitesse de leur ambition. Rien qui ne justifia l’existence.

Ses doigts s’engourdirent presqu’aussitôt. En fourrant les mains dans les poches de son pantalon elle sentie la fraîcheur de ses cuisses. Son corps entier subissait le monde extérieur. Elle ferait un détour par le parc, si elle marchait un peu plus longtemps, son corps reprendrait le dessus sur les conditions externes, il se dégourdirait, deviendrait plus flexible, son pouls se stabiliserait et elle sentirait ses épaules se relâcher, ses idées se disperser dans un dialogue doucereux entre son esprit fatigué et l’espace feutré de la ville endormie. Autant profiter de cette sortie pour se rafraîchir les idées, peut-être n’en dormirait-elle que mieux.

Après une demi-heure seulement, son pas vigoureux avait eu raison de la froide torpeur de ses doigts et elle avait retrouvé l’usage de ses sensations. Déjà, l’austérité muette du parc l’avait absorbée. Quelques voix dans le lointain, les lumières du West End projetées sur les nuages pesants formaient une coupole protectrice au-dessus d’arbres et de boccages qu’elle devinait à peine. Loïc ne sentait plus que le battement de ses sangs. En ville, rien n’était plus inquiétant que le silence, il mettait en branle tout le monde des idées au profit des sensations premières et troublait la normale. C’était un manque qui remplissait, un manque qui rendait à la vie, un manque qui semblait être aussi un don. À la limite du plein, le vide la rendait à elle-même.

Elle devait reconsidérer sa thèse, c’était sûr, elle s’était trompé, oui, il fallait recommencer, de nouveau.

5 Novembre 20– : Je suis au point mort, statique. Mon travail est à la fois un puits sans fond et un vide. Il est un tout et un rien. Je n’arrive même pas à résumer la difficulté de la tâche, je suis perdue. Comment m’orienter ? Il faut bien que j’admette ce qui est flagrant : je ne comprends pas ce que se concentrer veut dire, je suis dans un état d’indulgence incontrôlable, je passe mon temps à le perdre. Les horaires qui devaient se fondre sous un effort de réflexion, d’écriture, de lecture, ne font que disparaître dans le vide, sans trace. Se concentrer, noter, être à l’affût, et écrire, prendre le soin et le temps d’élucider les associations, décrire, construire, adopter une approche plus cohérente. Ce n’est tout de même pas demander l’impossible !

 

Une heure avant son rendez-vous avec Prof. C. Si elle n’avait rien à présenter, il ne dirait pas grand-chose, tout au plus lèverait-il les sourcils en signe de fausse surprise. Devant les inepties du monde, il savait descendre dans une primitivité étudiée. Si, alors qu’ils déjeunaient ensembles au café universitaire, quelques touristes égarés s’étaient aventurés par voyeurisme plus que par intérêt mais sans grand soucis de discrétion, c’était à peine si on pouvait entendre ce profond grognement d’agacement que Prof. C. s’efforçait de rendre sonore sans toutefois perturber ce qu’il considérait être le désordre du monde. La primitivité de sa rébellion avait ceci de singulier qu’elle était aussi conservatrice.

Jeter une question sur le papier à la hâte : comment un corps peut-il être à la fois l’effet de l’idéologie, de contrôles régulateurs externes, et en même temps l’effet d’un agent autonome, d’une gestion ou culture de soi ? Question simple, évidente même, le parc, son pouls, oui, voilà tout. L’effet d’une plongée et d’une émergence, ça et son contraire. La voilà la question du corps de l’histoire. Il fallait juste l’en convaincre.

— Loïc, je t’en pris, viens, rentre. Tiens, assieds-toi.

Prof. C. venait d’ouvrir la porte de son bureau accompagné de tous les impératifs de bienvenue. Par l’entrebâillement, elle distinguait déjà ces objets qui allaient la plonger dans un tourbillon nauséabond de doutes, d’une conscience d’elle-même dans toute l’étendue de leurs dimensions superlatives. Lui retournait déjà à son siège, le dos rond et les jambes arquées comme s’il avait fait sécher ses bas sur un tonneau, aurait dit sa grand-mère, pantalons de velours et pull-over lâche, si sombres qu’ils en étaient neutres. Bien que le secrétaire fût placé en dessous de l’unique fenêtre, le manque de lumière naturelle l’avait contraint à allumer une petite lampe précairement hissée sur une des étagères de sa foisonnante bibliothèque. Un petit rond de lumière encerclait le secrétaire, une chaise ergonomique violine et des piles de papiers qui épaulaient un ordinateur sur l’écran duquel une série d’e-mails encore fermés s’exhortaient à attirer son attention alors qu’il fouillait impatiemment dans un dossier dont la couverture portait le nom de Loïc.  Le tout ne faisait qu’un.

Loïc passa le pas de porte avec une assurance de comédienne de second rôle. Elle n’avait rien à présenter, très peu à dire, quelques promesses à donner. Elle venait tout au plus accompagnée une face qu’elle ne voulait pas perdre. Comment allait-elle le convaincre alors qu’elle-même ne croyait pas en sa propre aptitude à lutter ? La chaise qu’il lui présenta s’affaissa sous son poids, une odeur de plastique usé s’échappa, la pièce prit une toute autre dimension. Plus grande, plus large, plus humiliante. Les étagères exposaient volume après volume de livres savants dont elle connaissait la plupart des auteurs (et pourtant elle nota mentalement quelques noms qu’elle ignorait), des séries de journaux académiques témoignant de la durée de l’engagement de Prof. C. avec les thèmes d’études qui le préoccupaient, et puis également une étagère réservée à ses publications à lui et auxquelles Loïc avait prêté la plus studieuse attention, décortiqué les plus ténus arguments, relevé les plus judicieuses techniques d’analyse, assimilé les conclusions de recherche les plus hardies.

Comment trouver encore la force, après cela, comment trouver encore une faille assez grande pour se glisser avec l’assurance d’un espoir. Elle n’avait qu’une envie, rester assise, là, à le regarder travailler, lire les feuillets sur lesquels s’inscrivaient sa dernière étude, s’imbiber de l’odeur humide de l’imprimante dont la bouche chaude crachait des pensées encore vivaces sur le papier, s’imprégner de son travail à mesure qu’il se tissait autour de son objet et vivre les transformations de son savoir. Plutôt que cet individu penseur, elle voulait vivre les émotions de cet individu pensant tout simplement parce qu’elles rendaient les choses possibles. Mais elle n’était pas là pour ça. Il allait falloir lui faire face, il allait la pousser à bout jusqu’au ce que, chancelante le long du précipice de ses certitudes, il allait chercher à la révéler à elle-même. Telles avaient été leurs entrevues par le passé, aujourd’hui ne serait être différent. Et c’était pour cette raison qu’elle continuait à venir dans son bureau, malgré tout.

Une présentation confuse, un fouillis de concepts mal définis, quelques notions hasardeuses, un brassage maladroit de papiers à moitié noircis d’une écriture nerveuse à peine lisible. Un quart d’heure d’entretien s’écoula sans aucun résultat. Alors les questions tant appréhendées commencèrent à s’abattre.

— Loïc, pourquoi se demander si les corps sont l’effet de l’idéologie ou l’effet d’un agent autonome ? En fait, quel est le but de ton questionnement ? Et puis qu’est-ce que ça veut dire l’effet de l’idéologie ou l’effet d’un agent autonome ?  Est-ce que tu mets la dialectique à l’épreuve ou est-ce que tu essais de limiter ta pensée ? Pourquoi est-ce que tu mets la barre si bas ? Pourquoi est-ce que tu élèves ces ornières contre ta propre réflexion ?

À ce déluge de questions, le vide océanique de ses réponses. Et puis :

— Je pensais qu’au fond de toute réflexion il n’existe qu’une seule et unique question, qu’il n’en existe qu’une de fondamentale, qu’il existe une question qui doit faire place nette. Et c’est cette question que j’ai essayé de trouver… je pensais avoir trouvé l’unique question qui vaille la peine d’être posée.

Son directeur la toisa du regard avec un semblant d’exaspération, patient, il n’entendit aucune réponse, il ne l’avait même pas espéré. Prof. C. avait ses techniques bien à lui pour stimuler ses étudiants, un mélange de désintérêt affecté et d’engouement passionné pour les recherches qu’il acceptait de diriger avec méticulosité, un œil à la fois vitreux et avide sur chacun de ses doctorants.

— Mais ce n’est pas une question que tu te poses ici, Loïc, c’est l’affirmation de l’étroitesse de ta pensée. Est-ce ceci ou cela, est-ce une chose ou son contraire, est-ce l’intérieur ou l’extérieur ? Penser l’altérité est une chose, mais tu te rends bien compte que ce n’est qu’affirmer ce qui est évident. En quoi ces questions nous diraient-elles quelque chose de nouveau ? En quoi  génèrent-elles quelque chose d’assez fort qui puisse te permette à toi, Loïc, de vivre ton corps différemment? Si tu ne te poses pas ces questions-là, alors tout le reste ne sert à rien, on a déjà toutes ces mascarades en magasin.

Ses mots raisonnèrent comme une sanction. La déception de leur entretien s’inscrivit sur toute la longueur du visage blême, comme piqué par la petite vérole, de son directeur. Sans aucun doute espérait-il qu’elle prît congé sans plus attendre afin qu’il pût enfin poursuivre ses tractations électroniques et se remettre au travail, sérieusement.

Il répéta ses questions encore et encore, sous différentes formes, selon différents angles, avec différentes intonations, en relation à différents contextes. Mais c’était toujours la même question. Et elle n’avait toujours pas de réponses. Après deux heures de face à face, elle se trouva au pied d’elle-même. Son directeur, lui, n’existait plus pour. Il était là, ses grosses lunettes continuaient à glisser sur l’arête saillante de son nez, il continuait à les repousser vers l’orbite creuse de ses yeux, patiemment, par gestes lents et mesurés, mais tout ceci n’existait plus pour elle. Seule existait une vaste et profonde solitude. Elle n’eut plus qu’à se retirer.

Pourquoi ce retournement sur elle-même? Pourquoi cet abandon ? Pourquoi la vérité demandait-elle la solitude ? Elle voulait parler, s’expliquer, même si ses idées méritaient à être muries, elle voulait vivre de la dynamique de ces échanges, s’enrichir d’expériences, au fond, peu importait les savoirs, ce qui comptait c’était l’attitude, la manière, l’ostentation, ce par quoi elle pourrait exister. À quoi bon vouloir être lorsque le tout était de par-être ? Pourquoi accepter la solitude comme unique condition de la connaissance? Pourquoi son travail de thèse la renvoyait-il avec autant de sévérité à elle-même, comme une punition sur la vie ?

Une fois sortie de ce bureau, sanglée d’humilité, elle s’était laissée porter par les rues plus ou moins calmes, couler parmi les autres, tous les autres, sans anticipation, loin des jeux d’esprit des enseignes lumineuses, loin des vitrines où s’exposaient des vies mieux achalandées, des vies de boutiquier, la vie des autres.

Passé Byres Road, elle s’engouffra dans le quartier nord ouest. Si le West End d’origine avait été largement limité à Hillhead, il s’était ensuite élargi à Dowanhill, une douce colline peuplée d’habitations bourgeoises et opulentes, de foyers dressés en châteaux de banlieue résidentielle. Le quartier s’étendait maintenant au-delà de cette généreuse colline, mais les bâtiments historiques suintaient encore d’une ardent ambition. La courbe des rues épousait les rangées de façades néo-classiques, chaque entrée enveloppée par de sobres mais délicates colonnes de granites ou de marbre, les légères pentes sur lesquelles d’autres demeures avaient fait leur nid agréant un déploiement presque exhibitionniste de leurs riches intérieurs encadrés par de larges fenêtres en arc-de-cercle. De petits jardins chatoyants et saturés de verdure ornaient chaque bâtiment, comme autant de tableaux grandeur nature de William Morris, chaque parcelle d’intimité familiale limitée par des hais touffues, taillées à hauteur d’homme pour que pussent émerger de cette forêt domestiquée les hôtels élevés à la fierté du foyer victorien. Ce quartier n’était pas propice à la solitude, il était fondamentalement tourné vers les autres.

Loïc ne voyait là qu’un grain grisâtre, par endroit taché d’huile de moteur ou souillé d’une boue dégoulinante le long d’un caniveau à peine visible, la jointure entre la route et le parapet du trottoir si nettement unis que leur géométrie ne laissait guère de place aux hasards des intempéries alors que le grain de la route, plus grossier que celui du trottoir, résistait au contact humain, personne n’aurait voulu y passer la main, aucun doigt n’aurait voulu effleurer cette surface brute, égratignante, scarifiante. Le grain du trottoir, plus fin, plus lisse, se faisait quant à lui plus docile au contacte, il était fait pour qu’on y posât le pied dans des chaussures souples à semelle légère, escarpins et mocassins.

La route était rêche, hostile, tranchante. Si elle avait été assez petite, toute petite, Loïc aurait pu se noyer entre l’épaisseur de ses aspérités par temps de grosse pluie, comme une étendue accidentée dans laquelle aucune irrégularité n’était jamais un recours à la survie, un grain austère à la vie, perpétuellement. Ici et là, la nature avait repris ses droits avec une puissance aussi destructrice que saturée de force vive. Les racines nerveuses de grands chênes avaient poussé le goudron vers le haut, comme une éruption volcanique qu’on s’entêterait à nier, continuellement piétinées, lissées par le passage ininterrompu d’une humanité distraite. Le plus vivifiant semblait le mieux détruit. Les arbres, eux, prospéraient, encore.

Loïc avait honte. Fébrile, abattue, incapable de trouver la force, de se défendre. Rien que son incompétence. Pendant leur entrevue, elle n’avait rien eu à dire, rien eu à exprimer. Comment avait-elle pu se montrer si faible ? Une fois seule, faiblesse et force n’étaient plus que relatives à sa perception, et pourtant, en soumettant son projet, en souscrivant à sa bourse, Loïc avait accepté de se distinguer tout en clamant vouloir changer le milieu de la recherche depuis le promontoire de son nombril à défaut de pouvoir changer son monde. Et cependant elle n’avait rien à dire. Deux mois de travail et toujours rien, pas même l’ombre d’un début. Il aurait fallu qu’elle pût tourner sa volonté en devoir, mais tout l’en distrayait, même cette route, ce trottoir, cette ville. Il existait bien des nouveaux départs qui n’en étaient pas.

En début de semestre, elle s’était candidement pliée à l’obligation à peine murmurée qu’elle avait de contribuer au programme d’enseignement de la faculté et d’assurer quatre heures de cours par semaine. S’étant libérée de la librairie, elle avait pu enfin se permettre les heures de préparation requises pour chaque séance de cours. Chacune de ces séances lui demandait une moyenne de cinq heures de travail, un total de vingt heures par semaine plus les tâches administratives. En période de correction des épreuves, ce serait un travail à plein temps, dix à douze heures par jour. Histoire européenne, histoire globale, histoire culturelle, histoire des genres, histoire des religions, histoire sociale, histoire des idées, histoire diplomatique, les cours lui permettraient de s’ouvrir à de nouvelles pratiques et de nouveaux sujets d’étude. Après une formation accélérée, elle avait pénétré pour la première fois dans une salle de classe en tant qu’enseignante, c’est-à-dire de l’autre côté du bureau.

Ses étudiants avaient été sérieux et silencieux mais accueillants. Loïc n’avait pas encore l’agilité de la rhétorique, des pauses étudiées, des questions latérales, des provocations contrôlées, en bref, des techniques de lutte contre le silence, l’embarras, l’exposition, la faiblesse, l’échec. Dans cet espace où les regards assassinaient la parole, la parole était d’or, précieuse, un feu de vie qu’il fallait faire circuler pour ne pas l’étouffer, un doux équilibre, fragile et éphémère. Elle se devait de porter ses étudiants, de les mener, puis de les déposer dans des endroits de la pensée qu’ils ignoraient ne pas savoir, les amener à concevoir l’inconcevable, le tout à partir du peu. Elle était loin de s’imaginer qu’apprendre en enseignant deviendrait pour elle à la fois une désillusion et un chemin d’ouverture sur la racine profonde de son désaveu de toutes vérités.

Ces quelques heures de travail ajoutées à la somme trimestrielle déboursée par le conseil de recherche lui permettaient de mener une existence moins spartiate, peut-être, si elle savait être suffisamment frugale, aurait-elle même le luxe de faire quelques économies pour les périodes plus difficiles qui suivraient l’épuisement de sa bourse. Lorsqu’elle avait débutée à la librairie, son maigre salaire l’avait limité à des sorties entre amies, mais pas de vacances. Elle avait su mettre fin à un régime de vie trop onéreux et l’utile avait su la libérer du superflu bien qu’au dépend du plaisir. Son budget mensuel ne lui avait pas permis les viandes, les poissons ou les fromages. Mais ceci pouvait enfin changer. Elle ressentait moins un sentiment de liberté qu’un sentiment de relâche face aux contraintes matérielles. La liberté n’était pas l’aisance, elle ne le savait que trop. Maintenant, c’était le doute. Rien que le doute.

Elle enseignait en équipe avec une maître de conférence en histoire des idées de la Réforme. Il fallu donc qu’elle comprît au plus vite son mode de travail et de pensée avant d’entamer ses préparations. Prof. M. n’interférerait pas dans ses cours, elle aurait le libre choix du matériel d’étude et de discussion, du moment qu’elle couvrait les thèmes majeurs du programme. Prof. M. n’interférerait pas car elle n’en aurait aucune envie. Solidement établie sur les ruines d’une connaissance ouverte à tous les vents, elle bravait trop souvent les mélancolies des siècles de poussières obscures couchées sur un passé confus. Elle n’interférait pas car son statut le lui interdisait. La liberté dont Loïc bénéficiait dans ses tâches d’enseignante n’était qu’un rappelle à l’ordre universitaire, à la hiérarchie statutaire dans l’aristocratie intellectuelle de sa faculté. La liberté octroyée à l’une n’était que l’embarras soulagé d’une autre, l’absence de contraintes comme signe de subordination.

18 novembre 20–: Il est temps de désenvelopper tout ce qui m’entoure jusqu’à sa racine, il est temps d’un grand nivellement. Mais par où commencer? Etre méticuleuse implique une renonciation à un imaginaire qui crée des relations là où elles sont le plus  inattendues, accidentelles, surprenantes. Être méticuleuse, c’est la fin de la pensée. Et pourtant je sens bien que seule la méticulosité me permettra de produire un travail acceptable. C’est moins une question d’enjeux qu’une question de jeux. Et puis tout est à recommencer. Je crois avancer alors que je bats en retraite. C’est vrai, je ne suis rien de plus que ce qu’est chacun, mais cela me distrait de ma quête. Trop souvent, je renonce à cette quête parce que je me confonds en tous et en personne. Il faut pourtant que je me concentre sur ce travail dérisoire.

Elle le savait, elle aurait dû chercher à comprendre certaines choses plutôt que de ne faire qu’entendre son directeur : « Ta recherche doctorale ne suffira pas. On attend de toi que tu t’engages intellectuellement avec tes pairs, que tu t’impliques dans la faculté en prenant ton lot de responsabilités administratives, que tu participes aux programmes d’enseignement, que tu prennes part aux activités des sociétés savantes liées au sujet de ta recherche, publications, conférences, forums, symposia ». Enfin une invitation à l’action, pouvoir se consacrer à sa recherche sous toutes ses facettes, plus rien ne l’en empêchait, tout l’y invitait.  Elle lui en fut si reconnaissante, il l’avait sauvé.

Chapitre 3

[Retour]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s