L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MERE: CHAPITRE 20

[Acceuil]

« C’est l’emprunte des yeux

Sur la peau du soleil

Et la musique du murmure

Sur le parfum de l’eau

 

Le miroir se brise

Place à la nudité

 

Que le sang, de la plume,

Coule à flot » Loic.

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‘It would be no crime in me to divert the Nile or Danube from its course, were I able to effect such purpose. Where then is the crime of turning few ounces of blood from their natural channel?’ David Hume.

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« ‘Pourquoi vivre ? Tout est vain ! La vie – c’est battre la paille ; la vie – c’est se consumer et pourtant ne pas avoir chaud.’  –

Ce bavardage antique passe encore pour « sagesse » ; mais c’est parce que c’est vieux et que cela sent le renfermé, qu’on l’honore. Même la moisissure ennoblit.-

Les enfants ont le droit de parler ainsi : ils redoutent le feu parce qu’il les a brulés ! Il y a beaucoup d’enfantillages dans les anciens livres de sagesse.

Et celui qui sans cesse « bat la paille », de quel droit dit-il du mal du fait de battre la paille ! Les fous de cette sorte il faudrait leur museler la gueule!

Ceux-là s’installe à table sans rien apporter, même pas un bon appétit :- et après ils blasphèment : ‘ Tout est vain !’

Mais bien manger et bien boire, ô mes frères, en vérité ce n’est pas un art qui est vain ! Brisez, brisez pour moi les tables des jamais-contents ! » Friedrich Nietzsche.

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Un an plus tard.

 

Lorsque comme un château de cartes qui

S’écroule, à chacune d’elles ce sont des

Attentes d’autrui qui chutent, lorsque

S’exposer c’est (se) faire chuter, c’est

Réapprendre à marcher sur quoi il faut

Se concentrer.

27 juillet 20–: Par un jour ensoleillé, ou en tous cas plus que de coutume, j’ai commencé à écrire les premières lignes d’un projet dans lequel il était question de machines, de paradoxes et d’expérience. Et puis après ces quelques lignes, j’ai décidé d’aller jouer dehors, oui, jouer, absorber l’unique et ses propriétés. Puis j’ai pensé avorter ce projet et en commencer deux autres. Ni philosophe ni écrivaine. Je ne sais ni où commence la philosophie ni où finit la littérature. Ce n’est pas tant une question de définition qu’une question de limitation. J’ai lu et je ne pouvais plus m’arrêter. Hume, son affront à l’école du sens commun si bien défendu par les maîtres de la Sorbonne. C’est Hume qui nous mène. Jamais l’inverse. Donc, après ma courte expérience d’écriture (à peine vingt minutes), par un après-midi plus ensoleillé que de coutume, c’est un livre-miroir qui s’est proposé à moi. Il faut dire que j’ai réussi la plupart des choses à la con que j’ai entrepris jusqu’à présent ; décrocher une bourse de recherche pour faire ce dont j’avais rêvé faire depuis l’âge de quatorze ans, passé ma thèse, plut tard je décrocherai peut-être un poste de chercheuse post-doctorante et puis pointerai aussi sûrement au chômage. Un parcours sans faute. Il y a des précédents, ils sont nombreux, majoritaires même. Vous voyez bien que vous ne lisez pas un journal intime. Les journaux intimes ne parlent pas des choses à venir.

29 juillet 20– : Hier, journée insupportable, ma critique égoïste, impatiente, inutile en tout point jusqu’à me demander si je peux encore produire une critique positive, constructive, une critique qui me mène à une approche généreuse du monde. Je peux être plus que la colique d’égoïsme que j’ai été hier. Je ne sais plus rien faire sérieusement, ou plutôt, je ne sais plus rien faire avec mes tripes, avec toute conviction et sans doute, je ne sais plus être sur le fil du rasoir, à supposer que je l’aie été un jour.

La générosité, c’est donner de soi dans ce qu’on fait. C’est aussi ne rien prendre aux autres. Hier, je notais que tout m’énervait. J’ai écrit : « C’est comme si je n’agissais plus mais ne faisais que réagir et, par là, devenait réactionnaire ». Je ne sais plus m’isoler, plus travailler, plus être sceptique, et je perds patience avec tout ce qui m’entoure. Je ne sais plus donner, plus être généreuse. Ne l’ai-je jamais été ? Ah, d’Annuzio : « J’ai ce que j’ai donné ». Comment faire la part entre le langage chrétien et le langage libertaire ?

Course de deux heures pour expier mes rancœurs. Retour virginal. On ne peut être libre dans l’arrogance, l’envie ou la moquerie. Puis vingt kilomètres de marche, et dix de plus le soir, discussion avec Ray sur les possibilités et décisions face aux tragédies du vivant. Elle s’en fiche. Le lendemain, huit heures de marche. Maintenant, plus d’un sujet qui trotte, là, les méninges éparpillées. Le livre-miroir ne reflète rien, il n’est plus de l’ordre des possibilités, je m’entête à repousser les limites de son accomplissement.

Je ne vois plus clair : tout se décline en éclat comme la lumière au travers d’un prisme, tout est un départ pour une autre piste, une piste que je ne peux pas suivre car la suivre voudrait dire abandonner toutes les autres. Et alors aucune piste, aucun bras d’idée n’est tendu, tous sont liés à un départ mère qui devient petit à petit mythologique. Cette thèse, ce mauvais sort. Et puis il y a cet autre chatouillement, la tendance à penser à la Umberto Eco, que les Lumières ont tout gâché, certes, mais que depuis nous avons aliéné notre imagination aux limites des possibilités qu’elles dictent et donc leur grand gâchis n’est pas qu’elles imposent ces limites, mais qu’elles prétendent que ce sont les seules limites qui soient.

Et puis il y a encore autre chose, le « je sais que je ne sais pas » qui pèse et supprime toutes autres possibilités. Tout est matière à paradoxe : les connaissances sont produites comme un puits sans fond et pourtant elles s’imposent comme la marque de nos limites. Nous nous savons limités parce que nous pouvons juger de ce qu’on sait en comparaison avec l’infini de ce qu’on ne sait pas. Ce qu’on sait, comparé à cet infini, nous semble dérisoire. Et pourtant, c’est parce qu’on connait nos limites qu’on peut juger de nos connaissances. C’est à s’y perdre. Je ne retiens que ce que je connais déjà et je ne comprends que ce que je sais déjà. Une fois qu’on a fait d’une chose un objet, on peut en faire ce qu’on veut.

30 juillet 20– : Qu’est-ce qui est de l’ordre du changement et qu’est-ce qui est de l’ordre du même ? Est-ce que l’expérience répétée du renouveau est de l’ordre du changement ou du même ? Lorsqu’une façon toute fraîche d’absorber, de comprendre, de faire l’expérience des choses s’offre à nous et qu’on en fait l’expérience comme un point de départ, une porte ouverte, une « lumière » qui éclaire les choses qu’on sait déjà mais d’un angle nouveau, est-ce de l’ordre du même ou du différent ? La force de la vision symbolique du monde rend-elle cette question futile ? Tout est dans tout. Ah, quelle plaisanterie, tout est dans tout.

Tout peut-être partout, sous toutes formes. On est dans l’ordre du cercle et non de la ligne. C’est un tout autre infini imposé sur cette question. Faire l’expérience d’un renouveau, c’est redistribuer les formes symboliques dans de nouvelles formes, c’est aussi réaffirmer la force du symbolisme dans l’immanence, dans le vivre. Passer d’un monde qui fonctionne en systèmes distincts et spécifiques à un monde où tout est lié dans l’ordre du symbole, de l’analogie, du poétique (ce grand côté séduisant à la con des Templiers). Si tout est dans tout, ah, quelle plaisanterie Peut-il encore y avoir de l’histoire ?

L’histoire, dans son effet de systématisation, est de l’ordre du même. Là ou il y avait du changement, l’historien y voit du même. Passer d’une chose à l’autre dans l’ordre du symbolique, de l’analogie, c’est passer à la systématisation (structure du pouvoir, économique, sociale…). On impose des formes structurelles aux choses, des formes dans lesquelles les choses sont fourrées. Où tout est dans tout. Je hais ma thèse. J’aimerai sortir, par un jour ensoleillé.  

1 août 20– : J’ai un rapport à l’actualité qui ne crée qu’agacement. Agacée par les concepts, les idées, les prises de positions (toutes insoutenables ou incohérentes), les collègues à la fac, la fac elle-même dans laquelle je ne me suis jamais actualisée. Et pourtant, les concepts, les idées, c’est tout ce qui me fait vivre. Je trouve plus excitant l’idée du ∏ que l’existence d’une nation. D’autant plus excitant que ces deux éléments pensent l’infini mais qu’ils explorent ses limites plutôt que de faire l’expérience de leur actualisation dans les calculs du ∏. Beaucoup plus d’excitation dans l’inactuel que dans l’actuel. Est-ce dire une certaine excitation face à l’obscurantisme ? Mais encore, est-ce que l’obscurantisme, en temps que concept plutôt moderne, plutôt nouveau, n’est pas ce qui attire l’actuel ?

Il ne sert à rien de cacher notre attirance irrationnelle pour l’obscurantisme, lieu du désir, une attirance qui plus est cultivée ainsi depuis les Lumières. Après tout, la franc-maçonnerie est un projet des Lumières, c’est bien son côté obscur et occulte qui la rend événementielle. Il y a aussi quelque chose de posé, de dé-fantasmé dans l’idée que des choses occultes puissent trouver leur place dans la rationalité ambiante. Est-ce que finalement l’attrait de la franc-maçonnerie ne serait pas dans le fait qu’elle constitue une hyper-rationalité, quelque chose au-delà de la rationalité mais aussi profondément ancrée en elle ? N’est-ce pas ce que disent tour à tour Chartier, Koselleck, Habermas, Clark ou Brewer ? Maudite thèse.

24 juillet 20– : Une année déjà. Le poids de ma thèse est toujours insupportable mais de façon différente. Elle a accumulé le poids de la crise à son fardeau trop lourd. Elle ne m’a pas épuisé intellectuellement, au contraire, elle m’a poussé à une plus grande soif encore. Mais elle m’a épuisé existentiellement. Je ne suis plus sûre de ce que je suis et de ce que je suis censée être ou à quoi je rime. Ma vie. Pire encore, j’ignore ce que j’ai échoué à comprendre. Tout ce que je sais c’est que j’ai échoué et bien échoué. Ça, je l’ai bien fait.

Le processus d’échec a été doux, il m’a bercé pendant ces années, il a été profondément satisfaisant et salubre. En revanche, l’échec en lui-même ne m’appartient pas, il est étranger à ce que je suis et à mon expérience, c’est le jugement d’un autre. Une fois transformé en résultat, tout processus devient significatif pour autrui mais, dans ce vol en plein jour, il ne me reste plus rien qui soit mien. Le résultat est le poids que je dois porter tout en espérant qu’il cessera de peser. Il ne m’appartient pas.

Elle le savait. Enfin. Réussir sa thèse avait été son plus grand échec. Sans doute son retour dans la vallée du Fauciny avait été un consentement à rechercher la vitalité qui lui avait lentement, mais surement, échappée. Comment avait-elle fait pour vivre plus d’un tiers de son existence sans avoir su dire oui à ce retour. C’était vrai, ici, elle ne manquait de rien. Bien sûr, elle ne désirait rien non plus.

Autour d’elle, un brouhaha sourd se faisait percevoir. Tous les jours, elle faisait de longues marches, jusqu’à l’épuisement, mais ce jour-là, après avoir déambulé entre des terrains vagues où des usines de décolletages avaient naguère battu leur plein, elle se dirigea sur les bords de l’Arve, rapide, bruyant, limpide, jusqu’à l’étourdissement, son lit bardé de roches calcaires éclatantes. Sur les rives du fleuve dans lequel elle avait si souvent eu l’audace de se baigner dans ses jeunes années, il lui paraissait que ses sens étaient décuplés. Et pourtant, Loïc ne semblait pouvoir percevoir qu’une chose à la fois.

En ce moment, elle avait les yeux rivés sur une des affiches électorales collées à même un panneau publicitaire, le long du petit jardin commémoratif à la mémoire des combattants de la première guerre mondiale. L’affiche était tout un discours qui promettait le retour d’une nation de petits travailleurs, artisans, entrepreneurs qui auraient disparu, semblait-il, de la sphère publique et trouvait-là toute la largeur ostentatoire de son mérite. La promesse d’une nation rabougrie. Du petit qui faisait du travail la base même de sa moralité et de son principe d’existence. Non seulement du travail, mais du travail dur, avilissant, mal payé, asservissant. Une nation de petits, ce ramassis d’aliénés par la mesquinerie de la valeur travail, comme si un processus pouvait être moral, comme si la rose s’élevant de la terre pouvait avoir une valeur. Une belle nation, une petite nation.

Contre le petit, l’affiche dénonçait les fainéants, les profiteurs, les gros, les gras, les bedonnants, les émigrés. L’immoralité les unissait, eux, les corrompus de la nation, les antisociaux. Comment ne pas vouloir cette belle nation de petits face à ceux-là ? L’arène politique avait été laissée à un champ de corbeaux. Mais qu’on essaya une fois seulement de vivre avec le petit pour se rendre compte de ce qu’il voulait, véritablement. Là s’exprimait une idée de changement pour la répartition des biens. Oui, la répartition de la propriété aux plus méritants et la confiscation des droits aux plus antisociaux. La dénonciation, l’arbitration, le jugement sur la valeur morale des activités d’un tel, l’évaluation du mérite matériel d’un autre. Les rideaux tirés sur la rue, les persiennes frémissantes lorsqu’on jetait un œil voyeur sur un extérieur qu’on condamnait et qui, comme dans toutes porno-société, cependant excitait. Sans criminalité, sans antisociaux, comment le petit allait-il donc pouvoir s’exciter ? Qu’on y pensât, il s’ennuierait de cet ennui qui pourrait mener à la fainéantise, il y avait danger en la demeure. Qu’on y pensât, si le petit travaillait, c’était avant tout pour contribuer, pas pour fainéanter. Même dans son ennui, il travaillait dur. Et pourtant, la fainéantise, quelle belle chose. Parfois, le petit se l’accordait, la fainéantise, comme un vice honteux. Oh combien le flirt avec l’immoral était source d’indicible plaisir. Il l’appelait « loisir » ou « repos bien mérité ». C’était aussi ça le retour à la nation des petits : le désir de fainéanter à la sueur de son front. Un désir à la con. Mais sans fainéantise, comment le petit allait-il donc pouvoir s’exciter ? Son existence-même était menacée par l’établissement de l’ordre qu’il prêchait. Le petit voulait sa propre destruction, c’était à ce point qu’il se haïssait. Pour tout dire, le petit n’existait pas vraiment.

25 juillet 20– : Pourquoi ai-je l’impression que cette période d’élections s’adresse à tout ce que je suis ? Aux précédentes élections, je me suis trompée parce que j’ai voté sans savoir, l’epimelia heauton m’est revenue comme propulsée par un élastique. Je parle trop, n’agis jamais et ne construis pas. Observe, apprends, comprends, fais-toi toute menu pour passer dans les plus fines interstices des choses. Maintenant, j’ai perdu tout espoir bien que je n’en ai guère eu par le passé si ce n’était pour l’avantage moral qu’il y avait à préserver la démocratie. Et pourtant, comment ne pas être contre cette démocratie-là qui ne permet à la clarté que de prétendre pouvoir s’exprimer, une démocratie constituée de blocs de clarté dessinés pleinement sur le côté sombre de n’importe quelle existence. Cette démocratie-là, c’est une grande église. On y laisse trop d’interstices à ses portes.

Loïc s’était accroupie le long du fleuve, au pied du pond qui menait à la ville. La nuit allait bientôt tombée. Les jambes lourdes, les yeux piquants, la tête légère, elle se sentait étourdie par la vue des tourbillons qui se précipitaient dans les rapides en spirales infinies, étourdie par cette liquidité qui faisait sa force, par cette aisance précipitée à tout épouser, tout envelopper, tout absorber, rien qu’en se déplaçant avec la plus grande plasticité, infiniment.

Par-dessus le vacarme des tourbillons, elle perçut une voix interpeller. Elle leva la tête. Sur le pond, un jeune homme lui faisait signe. Il joignit les mains autour de la bouche pour amplifier sa voix. Elle l’entendit enfin distinctement. «  Allez mec, vas-y, lance-toi, un petit plongeon et tout est fini ». Pendant ses années de recherche, elle avait acquis une acuité aigüe du devoir et une croyance à la vertu du discernement. Sans devoir ni discernement, elle aurait du accepter de vivre dans la crainte et dans l’immobilisme. Mais l’acquisition de cette acuité avait été futile face à la profondeur du chômage et à la superficialité de son langage vide, absurde. Face à ce monde-là, la conscience du devoir et l’éthique du discernement étaient inutiles, comme si la capacité de son humanité n’y trouvait pas la moindre place et que seule la solitude lui avait permis d’être cette capacité humaine pour elle-même. Sans devoir ni discernement, Loïc ne pouvait pas penser à l’utilité de la vie tout court. Sans devoir ni discernement, tout était renonciation et détachement d’elle-même, c’était la guerre. Alors tout était fini. Elle ne pouvait aller en guerre qu’avec une certaine paix en elle, réconciliée. Mais cette réconciliation serait l’œuvre d’un sentiment d’unité qu’elle était décidément incapable de s’attribuer. Si une nation devait se sentir unie pour accepter d’aller en guerre, Loïc, elle, n’avait pas su trouver la paix de cette unification, Là était aussi son échec.

Elle rentrait chez ses parents sans aucun détour par l’allée des tilleuls qu’elle trouvait pourtant si belle tant s’y résignaient avec force et grandeur les saisons, le temps. Elle retourna dans sa chambre de toujours et, sans même enlever sa parka, s’allongea sur le lit encore défait. Tout ce qu’elle entendait, tout ce qu’elle percevait, tout ce qui l’emplissait, emplissait aussi sa chambre, emplissait son monde, était son pouls. C’était déjà ça. Elle avait perdu la foi, non, elle n’arrivait plus à croire. Demain elle retournerait à Glasgow, au moins une dernière fois, comme pour un pèlerinage à rebours.

27 août 20– : À quoi bon vivre ? Je me suis posée cette question tant de fois jusqu’au jour où la nuit ayant durée trop longtemps, elle déclara sa victoire sur toutes mes envies. Ce jour-là, peut-être un mardi puisqu’il semble que ce soit statistiquement le jour le plus difficile de la semaine pour la plus grande partie de la population et que je ne suis pas si différente des autres, je me suis trainée, probablement par un matin froid et humide puisque statistiquement le pays s’y prête avec une température moyenne de neuf degrés et des précipitations annuelles de 1,000 millimètres, jusqu’au cabinet du Dr. K. non sans avoir auparavant passé près de vingt minutes en compagnie d’une machine téléphonique chuintante pour prendre un rendez-vous au plus vite, sachant que le plus vite pouvait être très lent à venir. Son diagnostique, que je reçus alors que je me trémoussais inconfortablement sur une chaise un peu trop molle pour ne pas être un nid de poussières immondes tout en étouffant mon chagrin dans un mouchoir en papier premier prix que Dr. K. sut tirer juste à temps du tiroir grinçant de son bureau métallique couleur crème, loin de me condamner, me rassura. Je n’aurais jamais pu comprendre ou accepter ce qui m’habitait et qui, au court des années qui suivirent, prit toutes sortes de forme, de couleur et de dimension, dans des métamorphoses qui jamais plus ne me trompèrent. C’était là mon unité. Je commençais à exister, à exister de partout, dans toutes situations, parmi tout le monde, dans les films, les livres, les photographies, les conversations des inconnus dans le train de banlieue, je devins si large, si imposante, si importante, que je compris que j’étais tout ce dont était composée la condition humaine. J’étais amenée à l’existence, amenée à la vie tout simplement. J’ai ainsi pu reprendre le journal de mes jours.

30 août 20– : Deux ans. J’ai l’impression de revenir sans arrêt dans un lieu connu et dans lequel je n’ai plus soif de découvertes, un lieu qui m’ouvre les bras mais ne m’offre aucun confort. De nouveau ce sera la reprise des cours payés à l’heure, l’université qui ne veut pas embaucher, son univers que je regarde toujours à distance, derrière moi, et partout la réalité du chômage comme étrangère, je la vis mais elle ne m’appartient pas. Cet univers semble changé, il s’est transformé pendant mon absence. Il est plus lent, plus seul, plus limité, mais il est aussi moins désorganisé, moins ouvert aux courants d’air.

Le présent s’ouvre sur un infini, sans possibilités et cependant sans renoncement. J’organise mes journées mentalement, puis je les désorganise au fur et à mesure du temps qui s’écoule. Je devais faire ceci, je fini par faire cela, l’un ne vaut ni plus ni moins que l’autre. Il m’est inutile de penser au lendemain ou à ce qui pourrait arriver, ou pas. Je besogne, toute la journée, sans but, au fur et à mesure, je tisse ma vie. Le monde qui m’entoure va bien trop vite alors que je me meus au ralenti. Ce n’est pas avoir un emploi qui est difficile, c’est savoir vivre sans, c’est savoir continuer à vivre malgré son absence. Le courage, ce n’est pas de se lever tous les matins pour aller travailler, c’est de se lever tous les matins sans nulle part où aller, avec devant soi un chemin qu’il reste à inventer. Ne pas renoncer à la vie, prendre le risque de la vivre sans le soutient d’un masque à oxygène.

Mais en ce moment, plus que tout, j’ai besoin de me cacher, me cacher des autres, de mes incompétences, de mes impostures, de mes échecs. J’ai besoin de savoir que je sais faire quelque chose sans avoir cette chose-là mise sous le crible du jugement, celui des autres, ou du mien par rapport aux autres. Il faut que j’accepte mes défaites. Le peut-on jamais ? J’ai été vaincue, cette défaite est la mienne. C’est ailleurs qu’il faut que j’aille puiser ma force, mais où ? Je ne sais pas encore, peut-être qu’à vouloir trouver ce « où ? » on finit par perdre la raison. Si je continue à vivre, c’est bien qu’elle est là, cette force, quelque part, en moi, j’y aspire, je le veux, je continue à chercher, le reste est derrière moi.

Où reprend-on pour reprendre sa vie là où on l’avait laissé avant le marasme d’une existence gâchée, la vie d’avant la chute ? En fait, la question n’est pas « par où commencer ? » mais « par où continuer ? ». Et si, pour finir je n’étais que faiblesse et lâcheté. On vit différemment quand on est faible et lâche, mais comment vit-on ? Après tout, ma faiblesse est moins faiblesse que non-pouvoir. Etre incapable ou n’avoir pas la volonté de devenir une aigreur ambulante accompagnée de son travail, ses collègues, son sandwich de midi, ses loisirs, son pouvoir d’achat, son « chérie, c’est moi, je suis rentré », sa biture du vendredi soir pour faire passer la pilule. Résister, refuser.

Mon incapacité et mon manque de volonté à être forte. Ma faiblesse n’est ni renoncement, ni assentiment, mais un refus de pouvoir. Ma faiblesse, c’est ma résistance. Il faut encore un certain courage pour continuer à vivre dans un monde qui hait tellement la faiblesse qu’il porte aux cieux le pouvoir et la charité. L’acquisition de cette faiblesse, de cette acuité n’est pas futile. Chômage et adaptation au langage de l’emploi, vide de sens, absurde parfois, un monde où la conscience des devoirs est inutile, où tout est renonciation et détachement de soi, un monde de guerre, dans ce monde-là la faiblesse n’est pas futile.

2 septembre 20– : Retournons–nous vers les mêmes choses ou sommes-nous changés par ce retour? Je crois que c’est toi que j’ai vu lorsque sous mes yeux, mon corps s’est dissout. J’avais 16 ans. Elle a regardé au travers de mon visage et, effervescente, je me suis dissoute. Sous l’effet de la dispersion, je suis revenue à la surface avant de disparaître. Et puis huit années dans un regard, mon temps contre son corps. Pas un mot. Savoir compter ne m’a jamais émue. Et puis le reste, les années. Peut-être devrais-je ne plus jamais me laisser à bout de mots mais me tenir, mi-hauteur, comme après la chute du temps, le déluge, comme un pèlerin de Wirikot, marchant au travers de mon existence. Le seul don que je puisse me faire à moi-même, c’est encore de me tenir.

FIN

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