L’admirable silence d’une mere: chapitre 3

[Acceuil]

Chapitre 2

— Mais enfin, la question n’est pas est-ce-que-je-me-complique-la-vie-ou-non. J’ai signé un contrat, Diane. Ce contrat que j’ai approuvé et conclu de concert avec le conseil de recherche, ce contrat standard, approuvé et conclu par tant d’autres chercheurs, stipule que ma contribution doit être originale. Originale, ça veut dire que je dois aspirer à me distinguer au travers de mon travail. C’est comme ça, je n’invente rien.

Elles avaient repoussé leur ascension du Schiehallion tant et maintes fois que Diane avait finalement pris l’initiative d’aller en personne débusquer Loïc des fonds de sa réclusion volontaire. Là, après avoir convaincu ses colocataires du bien fondé de son insistance, Diane l’avait surprise à son bureau, silencieuse, penchée sur un épais livre aux marges criblées d’annotations comme autant de salves saumâtres sur une pensée acrimonieuse, des journaux académiques reliés en volumes rebondis et alignés à la verticale pareils à des soldats de papier pour seul horizon. Une odeur familière pesait dans cette chambre sereine, entrecoupée de filons de particules suspendues percés dans la pâleur du jour. Cette odeur d’encre d’imprimerie mêlée de poussière dans laquelle baignait l’arrière boutique de la librairie où Loïc n’avait plus mis les pieds depuis quelques mois déjà.

Depuis son départ, Loïc n’avait fait aucune suite aux e-mails pressants de son ex-collègue. Non pas par manque de temps ou d’envie, mais plutôt par une astreinte résolue quant à la consultation de ses messages. Tout aurait été prétexte à distraction. Bien entendu, bon nombre d’entre eux avaient fini par s’accumuler dans sa boîte de réception si bien qu’à chaque occasion qui lui avait été donnée d’apercevoir l’ampleur des correspondances, elle avait jugé devoir s’octroyer une plage de temps libre pour ce faire, un dimanche par exemple. Tout aurait été prétexte.

Et pourtant, ce fut sans grande peine que Diane la persuada de laisser son travail derrière elle pour s’embarquer sur les pentes escarpées du Schiehallion. Le jour suivant, elles s’étaient attaquées au petit chemin de pierre tortueux qui débutait l’accès au mont, les membres engourdis par la fraîcheur d’une morne journée de fin d’automne. Diane semblait blessée par la distance que Loïc avait imposé à leur amitié.

— C’est un complexe de supériorité que vous avez, vous les doctorants.

— Qu’est-ce-que tu veux dire par là ?

— Ce désire de vouloir produire une recherche originale… parce que ne te leurres pas, bien que tu parles de ton devoir comme d’une contrainte, c’est toi qui a choisi de signer ce contrat, personne ne t’y obligeait. Il s’agit d’un choix, de ton choix. Ce désire de vouloir être originale, c’est juste un désire de vouloir se distinguer, d’assouvir un complexe de supériorité.

Loïc était calme, elle n’avait pas peur. Pas encore.

— C’est ça pour toi, le travail de recherche ? l’assouvissement d’un complexe de supériorité ?

— Je ne marche pas dans ces combines, je ne crois pas aux connaissances désintéressées, ni à la gratuité des savoirs ou je ne sais quoi d’autre. Tout ce que vous voulez, vous les doctorants, c’est dominer… et pour le faire, vous vous transformez en souffre-douleurs de la cause altruiste et intègre de votre académisme. Mais au fond vous n’êtes que des petits dictateurs en puissance.

Diane continuait à marcher, haletante, elle se retournait à peine, comme si elle se parlait à elle-même, comme si Loïc n’existait pas, comme si sa blessure n’avait pas de témoin. Loïc quitta le chemin des yeux et leva la tête. Diane continuait à marcher. Plaisantait-elle ou déchargeait-elle un fiel d’agacement plus âpre encore que sa déception? Elle continuait à marcher.

— Oh-oh Diane, c’est un peu excessif non ? Qu’est-ce que tu dirais à un médecin qui chercherait à aider un patient souffrant d’une maladie incurable ? Qu’il cherche des complications par souci de supériorité ?

Diane s’arrêta net. Elle se retourna, ficha son regard dans le celui de Loïc. Non, elle ne plaisantait pas.

— Aucune vie ne dépend de ta recherche.

Loïc maintint son regard, elle sentit son pouls battre avec une violence excessive, elle ne savait pas s’il répondait à la provocation dont elle venait de faire l’objet ou à la cadence de leur ascension.

— Si, la mienne.

— Il n’y a que toi pour le croire, Loïc.

— C’est déjà ça.

— Ce que tu appelles ton devoir n’est qu’un choix. Et puis tu vis à quelle époque dans ta tête ? Réveille-toi Loïc, tout est affaire de choix. Si les autres t’apprécient, c’est pour tes choix, pas pour tes devoirs ou je ne sais quoi.

Diane reprit sa marche. Pas un mot de plus. Elle semblait maintenant d’une colère noire. Loïc répondit par un grotesque mélange de timidité et de détermination. À quoi donc rimait cette conversation ?

— Tu ne veux pas comprendre Diane. Que tu le veuilles ou non, il s’agit bien moins d’un choix que d’un devoir. Et ceci pas seulement parce que je me dois d’honorer un contrat, mais parce que je pense également que si nous ne nous donnons pas des devoirs à nous-mêmes, ils nous sont imposés par les autres. Et il n’y a pas un seul matin où je me lève à contrecœur, pas un seul jour qui soit laissé à l’abandon de la contrainte d’autrui. La liberté ne garantie pas des choix, elle impose des devoirs. C’est à chacun de se les assigner.

— Tu t’enivres de cette domination Loïc, mais au fond ce n’est qu’une domination sur les autres, pas une domination sur toi-même.

— Tu ne veux décidément pas comprendre.

— Non, je veux marcher. Au fait, juste une petite question, qu’est-ce qui arrive aux chercheurs qui ne trouvent pas ?

Une fois de plus, Diane prit les devants le long du raidillon irrégulier. Loïc avait les yeux rivés sur les pierres du chemin le long d’une voie d’à peu près quatre-vingt centimètres de large, scarifiée de tranchées obliques, creusée par l’écoulement des eaux de pluies. Un mélange de sable sec, de menus galets et de rochers apparents ciselait le grain de la piste. Ici, une herbe folle avait trouvé juste assez d’espace pour pointer un brin luxuriant, intense, luisant, là, une bruyère austère avait prestement empiété sur les bas côtés, formant autant de pièges innocents tendus aux pieds des marcheurs benoîts. Cette piste aurait très bien pu s’étendre à l’infini, elle n’en était pas moins peuplée de petits événements, de presque rien qui était aussi presque tout.

Quand elle leva les yeux, Loïc s’aperçu que Diane avait accéléré le pas et s’attaquait déjà au raidillon supérieur. Elle fut surprise de découvrir la forme caractéristique de cette randonneuse, comme si Diane lui avait été étrangère jusqu’alors. Sa volonté se lisait dans la vigueur de ses cuisses se dessinant sous son pantalon de toile verdâtre. En revanche, la partie supérieure de son corps présentait un ramollissement presque maladif, ses bras, servant tout juste à maintenir un équilibre à peine tolérable pour ce genre d’ascension, traduisaient une hésitation face aux vicissitudes du chemin. Diane montrait là une certaine complexité qu’elle n’affichait en aucune autre circonstance. Alors que Loïc faiblissait par ailleurs et Diane dominait à force de cohérence, à cette hauteur-ci, les rôles semblaient inversés. Loïc sentait sa démarche précise, coordonnée, régulière, déterminée. Si ce chemin s’était effectivement étendu à l’infini, elle aurait poursuivi sa marche jusqu’à l’épuisement de ses forces, sans lassitude ni défaillance.

Et, une fois de plus, Diane s’arrêta et abaissa son regard en aval dans sa direction.

— Le problème, Loïc, c’est qu’à vouloir dominer les autres, on oublie que les autres ne sont pas toujours prêts à collaborer. Et ceci encore : l’usage de la force est inutile. C’est bien là que se traduit la frustration des gens dans ta position. Et alors quoi ? Ils se rongent eux-mêmes. Mais tu sais, il y a bien peu de monde pour s’en inquiéter. Allez, avances ou on n’atteindra jamais le sommet avant midi.

— J’suis pas d’accord, les choses ne sont pas aussi simples.

Loïc accéléra le pas à son tour et ne tarda pas à rejoindre Diane dans sa foulée.

— Je sais que ça va te faire sourire parce que d’une certaine façon ça semble étrange, bizarre, enfin ça sonne faux, mais je considère avoir un devoir. C’est mon devoir. Dis-moi, comment donner un sens à notre vie sans devoir ?

— Mais Loïc, tu te rends quand même bien compte que tout le monde n’aspire pas à pénétrer le cercle fermé de ton aristocratie existentielle ! Parfois, les gens sont trop pauvres pour être créatifs, souviens-toi de ça, Loïc. Et puis même si ton devoir te libérerait toi, il serait assurément aliénant pour d’autres. Non, sérieusement Loïc, c’est quoi ces conneries !

— Si on ne se donne pas de devoirs, alors notre propre vie est interchangeable avec celle de n’importe qui d’autre, nous n’en sommes plus que les spectateurs, elle perd son sens pour nous-mêmes, on se retrouve à cinquante ans et on se demande à quoi elle rime.

— T’inquiète pas, tu te le demanderas de toutes les manières. En attendant, cheese’n pickle sandwich du haut de cette munro, ça te dit ?

— En compagnie d’une philistine ? Jamais !

— Tais-toi et avances.

Leurs rires furent comme inévitables. Affectés. Peut-être Diane avait-elle raison. Mais comment pouvoir et, surtout, pourquoi vouloir se fier à son jugement ? Peut-être Diane avait-elle raison. Peut-être pas. Après tout, si ses propres motivations lui étaient si opaques, comment être sûre qu’elles étaient plus limpides pour Diane ? Et puis Diane possédait aussi ses propres intentions, celles-ci pouvaient très bien, en s’y penchant un peu, se trahir dans l’expression de son jugement. La dénonciation des intentions d’autrui reflétait souvent le désaveu des nôtres. Pourquoi donc aurait-elle plus confiance en Diane qu’en elle-même ? Immanquablement, le questionnement fit place à l’amertume. Ne pouvait-il jamais en être autrement ?

Loïc leva les yeux en direction de la ligne de fuite pointant sur l’étroit chemin, tout le poids de son sac-à-dos s’était abattu sur le bas de sa nuque et une douleur aigüe se faisait maintenant ressentir dans le creux de ses omoplates comme une lame chaude aurait fendu ses chairs sous la délicate épaisseur de sa peau de papier. Il lui avait pourtant paru si léger en début de randonnée. Elle essaya de relâcher la tension en laissant pendre ses bras le long des hanches pendant quelques minutes, puis elle s’empressa de nouveau de rejoindre Diane qui avait pris une bonne cinquantaine de mètres d’avance et déjà bifurquait au niveau de la prochaine chicane.

Cette accélération sembla un rappel à la vie. Loïc sentit son centre de gravité se déplacer nettement vers le haut, insufflant une sensation de légèreté et de souplesse dans ses mouvements, plus d’élégance également et de cadence dans le pas, voire une certaine délicatesse aérienne. Son corps lui paru parfaitement aligné dans l’espace, ce qui ajouta à sa sensation d’aisance. Ce nouveau pas s’avérait plus naturel, plus équilibré, plus propice à un regain d’énergie vitale qui viendrait à son tour renforcer et soutenir son rythme dans un renouvellement continu, comme un système fermé de production, peut-être ce que certains appelaient une osmose. Dominer. Il s’agissait bien de cela. Mais il était clair qu’il s’agissait moins d’une domination des autres que d’une domination de soi, peu importait ce que Diane en pensait.

Dans leurs divers désaccords et dans leurs rapports quotidiens à la librairie, Loïc s’était convaincue que Diane approuvait uniquement les idées qu’elle jugeait différentes. Mais différentes de quoi ? « Juste différentes, c’est tout ». Après tout, là n’était pas la question. Identifier la différence dans son quotidien l’aurait inscrite dans l’histoire banale de sa propre existence. C’était plutôt une question d’attitude. Identifier une différence aurait été une question de volonté qui aurait néanmoins frisé la naïveté, une sorte de paresse désabusée dans laquelle elle se serait leurrée à penser que la différence était réelle alors qu’elle n’émanait que du même, de l’identique, oui, c’était cela, une sorte de différence à l’identique, un peu comme ces t-shirts de Che Guevara made in China. Une différence de bizingue.

Diane, en adepte des sites sociaux, était connectée. Elle savait tout et son contraire avant même que son contraire ne fût connu bien que le tout fût encore incertain. Elle était partout et avec tout le monde, toute éparpillée à force de connections. S’orienter dans l’espace n’était pas une question à laquelle elle avait à faire, s’orienter dans la pensée encore moins, du moment que le temps pouvait être comprimé en un nombre de bites par minute assez élevé pour être là ou là-bas, ou ici, enfin quelque part dans la toile avant tout le monde, c’est-à-dire avant personne. Aperceptive, oui, voilà ce qu’elle était, Diane, des équevilles plein la tête.

Bien sûr, Loïc n’entendait rien aux sites sociaux, a right numbty for that matter. Mais si elle considérait Diane comme aperceptive, ce dont elle était maintenant persuadée, comment se fier à la pertinence de son jugement ? Peut-être Diane avait-elle tout simplement lu une idée du même acabit quelque part et essayait-elle son effet sur Loïc ? Peut-être penserait-elle le contraire le lendemain, ou l’après-lendemain, au gré des like et des follow ? Et puis le surlendemain, qu’en serait-il ? Comment faire confiance à son jugement s’il n’était que le produit de ses réactions émotives envers tout et son contraire, envartoyées au petit bonheur. Comment lui faire confiance ?

Loïc se souvint que, par le passé, Diane avait soutenu des positions douteuses, voire mirobolantes et provocatrices, sans pour autant exprimer quelconque foi en leur vérité, avec pour seule fin l’effet qu’elles n’avaient manquées de produire dans la conversation. Diane incarnait le retour du style. Avec Diane, l’expression « se faire écho de » prenait toute sa puissance. « Tout ça, c’est raisonner comme un tambour ». Ses opinions, jetées au hasard des échanges, retentissaient, parfois avec fracas et roulements, dans les vallées caverneuses de ses interlocuteurs et elle en attendait le retour avec une avidité presqu’enfantine. D’une certaine façon, il existait un aspect de la personnalité de Diane que Loïc n’arrivait pas à saisir. Comment pouvait-elle passer de Tolstoï à Facebook en trouvant manifestement autant de plaisir dans l’un comme dans l’autre sans être gênée ni par l’un ni par l’autre, sans perdre intérêt ou patience ni avec l’un ni avec l’autre ? Peut-être était-ce pour cette incapacité à comprendre que Diane considérait le tempérament de Loïc comme rigide, imperméable et dominateur.

Mais, somme toute, à supposer que Diane eût raison et que la domination fût le motif premier de toutes ses actions quotidiennes, et bien so be it. La domination comme principe, sans autre justification. Oui, c’était dérangeant, il y avait là quelque chose contre laquelle Loïc voulait encore résister mais qui lui imposait une lutte sans adversaire, que le reflet d’elle-même, à l’infini.

Bien sûr, c’était un principe qui, bien qu’immoral, avait des droits exclusifs. Si la domination était permise au point d’être désirable dans certains royaumes, elle était aussi immorale et condamnable. La domination était permise si les lois naturelles s’y conformaient au point d’en devenir presque morale, mais elle ne l’était pas si l’intérêt prévalait et, à supposer que toute société humaine fût basée sur l’intérêt, toute domination était moralement répréhensible et à proscrire. La domination restait inaccessible lorsque préméditée. Humain, il lui était interdit d’être à la fois forte et juste, c’était pourquoi, au nom d’une humanité qu’elle respectait, mieux valait qu’elle fût juste.

Hors, comment Loïc aurait-elle pu préméditer cette domination alors qu’elle semblait totalement ignorante de ses propres motivations ? Et cependant, comment pouvait-elle cultiver le sens du devoir sans volonté de domination ? Avec une phrase seulement, Diane l’avait condamné. Et pourtant, la domination de soi, jugeait-elle, était une vertu qu’il fallait promouvoir par l’esprit du devoir, lui-même une valeur morale inestimable à l’endroit d’une société contractuelle dépendante du bon vouloir de ses membres. Mais qu’en était-il de la domination si elle venait à s’extraire de la société contractuelle pour se considérer comme individu en elle-même ? Et puis un « individu en lui-même » était-il possible ? Etait-ce une catégorie représentative d’une réalité ?

Elle vivait en Écosse for goodness sake, dans ce contexte-là la difficulté était autre puisque la société contractuelle n’était même pas envisageable. La société, en tant qu’elle était l’aboutissement d’un développement progressif, était avant tout pertinente comme garante des droits de chacun. Il n’y avait pas d’individus en eux-mêmes, la condition sociale était la condition humaine, qu’on le voulût ou non. Diane était injuste, wee besom, elle faisait comme si les Adam Smith, les David Hume, les Adam Ferguson, les John Millar, les John Stuart n’avaient jamais existé. Peut-être ne pouvait-on jamais être juste à la fois envers les autres et envers l’histoire. Loïc sentit une indescriptible fatigue (ou était-ce une lassitude ?) l’envahir corps et âme. Se concentrer sur la marche était une nécessité, elle voulait atteindre le sommet.

Après quelques minutes seulement, pendant lesquelles elle tâcha tant bien que mal d’ignorer toutes autres questions se pressant en son esprit comme une boule de nerfs en un ventre ulcéré, elle avait rattrapé sa compagne de marche et talonnait ses chaussures montantes dont le craquement du cuire rigide, à chaque pas comme les couacs douloureux d’un animal pris au piège, marquait désormais la cadence. Il n’y avait pas tant d’inexactitude dans cette image, le soulagement qu’elle éprouvait elle-même lorsqu’elle libérait enfin ses pieds rougis, confinés après des heures de congestion, en était le témoignage. Ce soir, comme chaque soir qui suivait une longue marche comme celle-ci, Loïc ferait l’expérience de cette libération qui, parce qu’elle était associée à une contrainte volontaire, fleurerait à la fois le parfum de plénitude dans sa victoire sur une épreuve de résistance et le parfum d’échec dans l’aboutissement d’un épisode qui ouvrait sur le vide. Pour savoir être pleine, il fallait aussi savoir être vide.

Pour l’heure, les pierres du chemin dévissaient sournoisement bien que modestement sous le poids de leurs pas, provoquant à l’occasion de petites coulées de gravillons insignifiants dont le bruit feutré des entrechoquements occupaient cependant tout l’espace sonore où le silence s’était offert. Elle pensa à ces séries télévisées américaines des années soixante-dix dans lesquelles les bruitages exagérément amplifiés dominaient le doublage des voix pour créer une atmosphère entendue de suspens et de faux mystère. Enfant, elle s’était gorgée de ces rediffusions, les dimanches d’hiver, toute sa famille assise en tailleur autour de la table basse du salon pour un diner frugal, vermicelles au bouillon de poule recouvertes d’épaisses lamelles de tomme de Savoie.

Leur progression vers le sommet de cette montagne sèche et pierreuse se trouvait maintenant rythmée par ces légers écoulements de caillasses. Serait-il possible de déplacer des montagnes en multipliant ces infimes éboulements par un très grand nombre ? Comme cette promenade au bord de l’Arve qu’elle avait fait quelques printemps en arrière en compagnie de sa mère et de sa grand-mère. La précocité de la saison les avait poussé à la cueillette de fraises sauvages, que sa grand-mère appelait « fraises des bois » pour une raison inexplicable, si minuscules, si délicates qu’elles crurent devoir passer la journée à s’éreinter pour une modeste récolte seulement. Leur panier s’était emplit, petit à petit, au fur et à mesure de discussions frivoles, une fraise après l’autre, si bien qu’elles réussirent malgré tout à en amasser une quantité suffisante pour le dessert du soir. En goûtant leur généreuse récolte, elles avaient ergoté sur l’aspect insignifiant de ces baies prises dans leur individualité si ce n’était l’esthétisme de leur robe vermillon et l’attrait de leur arôme douceâtre, ne méritant cependant pas que l’on prît la peine de se courber si bas, mais qui, une fois obtenues en grand nombre, constituaient dans leur masse un savoureux dessert.

Loïc vint à se demander si, dans le bousculement de ses souvenirs, elle ne souffrait pas du mal du pays alors qu’elle développait une relation intime avec le Schiehallion et ses écoulements subtils, insidieux, insignifiants. C’était néanmoins bien par l’action même de leurs pas que cette montagne changeait et non par la simple réalité externe et détachée du Schiehallion. Le nom évoquait un mont de fée. Sa mère, qui aimait à employer des phrases toutes faites, aurait appelé cela un concours de circonstances.

L’ascension s’était faite plus raide, leur souffle plus court, leurs cuisses plus tendues. Le souvenir de cette cueillette renvoya à Loïc l’image vive des mains noueuses de sa grand-mère qui, avec hésitation et fausse impéritie, s’était essayées à saisir les précieux fruits en leur creux délicat. Elle souffrait de l’arthrose, comme elle disait. Ses doigts recroquevillés semblaient si rigides et si fermes, les articulations gonflées déformaient la ligne régulière de ses phalanges inflexibles et dominaient de leur raideur tous les mouvements de mains que sa volonté exigeât qu’elles opérassent. Loïc avait souvent l’impression qu’elle ne les dépliait qu’avec grande peine.

Elle revoyait ces mains rompre de leurs gestes imprécis le pain pale et farineux à l’heure des repas. Ce pain morcelé, torturé, déchiré, sous ces actes de violence incontrôlés, ce même pain que son défunt grand-père avait, pendant des décennies, signé au couteau avant de le trancher contre son buste, ce pain qui s’émiettait maintenant dans son souvenir, au hasard et en tous sens, comme dans l’assiette fumante de sa grand-mère, sur la toile cirée aux motifs automnaux, sur le carrelage à petites catelles marrons, patinées par les années et les générations d’enfants et de petits-enfants qui, à son grand regret, n’avaient jamais appris à ôter leurs brodequins après avoir été à l’abade.

Car, pour Loïc, ce n’était pas seulement la maladie et l’histoire qui s’étaient incarnées en sa grand-mère, c’était aussi un langage. « Triste comme les pierres du chemin », avait-elle coutume de dire en se rappelant ces amies disparues et dont les existences avaient été marquées par le manque de discernement moral de ce qu’elle appelait « le destin ». Cette expression rendait la tristesse encore plus triste, « triste comme les pierres du chemin », bien qu’elle ne vît aucune tristesse à proprement parler dans les pierres du chemin. Peut-être cette tristesse était-elle rendue par l’intonation de voix plutôt que par l’image à laquelle elle était associée, le Christ grimpant la colline du Golgotha, les pierres en sont témoins. N’était-ce pas cela dominer ? Savoir faire dire au langage ce qu’il ne pouvait dire? N’était-ce pas Diane la dominatrice qui, en la condamnant, avait forcé un changement d’interprétation de sa réalité ?

« Un cheese’n pickle sandwich du haut de cette munro ». Quelle babolerie. Vraiment absurde. Loïc s’imagina que c’était probablement la dernière fois qu’elles partageraient une randonné comme celle-ci. De toute évidence, cette insolente ne savait pas respecter la marche. Loïc ne marchait pas pour arriver quelque part mais pour décupler le temps et l’espace, elle marchait parce qu’il se pouvait très bien que la flèche en vol n’atteignît jamais son but et qu’elle voulût, pour elle-même, cet infini. Déjà les deux compagnes n’exerçaient plus la même activité.

Durant ces trois dernières années, Loïc avait poussé Diane à grimper les plus hauts sommets d’Écosse parce qu’elle voyait dans ces sorties rupestres l’occasion d’un échange fertile où elles s’éveillaient mutuellement de la torpeur de leurs vies solitaires au rythme de discussions cadencées par l’effort et l’endurance. Seule la marche pouvait provoquer un lien spécial entre les individus. Probité, ouverture d’esprit, effort de tolérance se révélaient essentiels. C’étaient un peu comme si les marcheurs se trouvaient seuls au monde, les derniers survivants d’une existence futile ramenée à son plus petit dénominateur commun, la marche comme seule solution à la tourmente. A cet endroit, personne ne pouvait mentir. A vouloir mentir, on dévisserait.

C’était pourquoi Loïc ne prenait la vie à bras le corps qu’avec ses pieds. Maintenant, elle en était venue à vouloir la paix dans cette marche-là. Rien ne se passait en elle qui fît sens. Elle avait besoin de paix, de silence et de solitude. Elle ne découvrirait rien de sa probité en continuant ces marches en compagnie de Diane, ou de n’importe qui d’autre. C’était de solitude dont elle avait besoin, pour survivre à elle-même.

L’arrivée au sommet fut accompagnée de quelques « oh » et autres « ah » devant un paysage qui s’était ouvert sous leurs yeux, glens, lochs et munros avaient dévoilé leurs plus clairs dessins et s’étiraient à perte de vue. Loïc, elle, avait perdu l’usage de ses sens. Elle considérait ce paysage mais ne ressentait rien. Elle passait et repassait son regard à fleur d’horizon afin de rafraîchir ses sensations mais elle se sentait figée par tant de clarté. Tout cela était trop peuplé. C’était bien de solitude dont elle avait besoin.

Le retour dans la vallée se fit dans un silence entrecoupé de quelques échanges de politesse sur le temps (plutôt clément), sur l’équipement (plutôt confortable) et sur la fatigue (plutôt supportable). La médiocrité de cette descente teinta leur ascension d’un échec à peine voilé. De retour à Glasgow, Loïc déclina poliment l’invitation toute aussi polie de Diane d’aller au pub, prit congé de sa compagnie, avala un large repas, seule et en silence, puis, l’esprit engourdi par la fatigue, trouva le sommeil sans grande peine.

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