L’admirable silence d’une mere: chapitre 4

Six heures du matin, café bouillant, reposée. Le désordre, celui qui régnait, sereinement, désespérément, sur son bureau.

Dépourvu de tout sens, son espace de travail avait disparu, évaporé dans la finesse de l’air comme un nuage prendrait tour-à-tour la forme d’une image connue, un personnage, un animal, puis deviendrait une masse informe de simple vapeur d’eau. Pouvait-elle encore s’imaginer être dans son espace de travail si celui-ci n’était rien d’autre qu’une aire informe composée d’objets disparates ? Comment se mettre à l’ouvrage au milieu d’un tel tohu-bohu ?

Allez, allez, assez trainé. Tout d’abord, les livres en français, là, sur le rebord de l’unique fenêtre. Les retourner. Comme ça, les titres exposés sur la tranche étant imprimés à l’inverse des titres d’ouvrages de langue anglaise. Irrégularité par trop distrayante. Ensuite ces crayons, sur le bureau. Comme si des boëbes avaient joué au mikado toute la nuit sans s’inquiéter de ranger leurs baguettes au petit matin. Pourquoi prétendre avoir besoin de plus d’un crayon à la fois, pourquoi ne pas disposer des autres, là, dans un des tiroirs ?

Elle isola un crayon à papier, une gomme et un taille crayon. Voilà. Tout le reste, à purger de la surface de travail. Et puis cette pile de papier vierge, ici, sur la gauche, elle pouvait très bien s’accommoder d’une étagère, ça donnerait un peu plus d’espace et de clarté.

Elle avait prêté si peu d’attention à ce qui l’entourait jusqu’à ce matin. On ne pouvait travailler dans le désordre. Voilà une évidence à laquelle elle savait répondre. Et pourtant elle savait aussi que l’ordre éveillait en elle un sentiment de nouveau départ sans qu’elle sût pour autant par où commencer. Un peu comme une montre sans aiguilles, l’ordre manifestait des repères mais ne lui donnait aucune indication, aucune direction.

9 Décembre 20–: Revenir à l’essentiel et commencer par niveler toutes ces inutiles aspérités. Raser les murs encombrants mon progrès, toutes ces choses superflues qui s’élèvent sur mon chemin, glisser pour mieux me déplacer, sans avoir à enjamber d’obstacles. Par où commencer ? Être méticuleuse. Oui, créer de la clarté, des chemins ouverts et nus, me déplacer avec méticulosité, mais aussi avec aisance. C’est sûr, toute méticulosité implique un abandon de cet imaginaire qui permet de créer des relations là où elles sont le moins attendues, les plus accidentelles et surprenantes. Oui, c’est ça. Toute méticulosité anéantie le hasard, assassine ces obstacles créateurs d’événements, ces obstacles où tout est alors à recommencer. On croit parvenir à quelque chose et puis on réalise qu’il faut recommencer depuis le début, mais quel début ? On croit progresser alors qu’on régresse. La méticulosité, c’est aller de l’avant. Il faut ébranler cette fainéantise de gnolue. Penser avec les autres, à l’unisson, me distrait. En prétendant être tout le monde et personne à la fois, on manque d’espace et on cesse de chercher. C’est pourquoi on a aussi besoin d’aisance. Faire face, une épreuve à la fois. Tout d’abord, éclaircir ma démarche. Tout me semble à la fois clair et énorme à déplacer, et pourtant je sais que chaque grain de sable est un autre rocher déplacé alors que tout se résume à ne jamais perdre le tracé de vue.

Elle savait la version officielle de son devoir de doctorante : contribution aux champs des connaissances de sa discipline, originalité de pensée, intégrité et objectivité. Tels était les termes de son contrat avec l’université et le conseil de recherche. Mais comme toute doctorante, elle savait aussi que ce devoir impliquait le consentement à un régime d’existence, la thèse était supposée être l’apprentissage de l’excellence, certes, mais aussi l’apprentissage de la fermeté face à l’isolement. Ainsi chacune cherchait une petite poche de connaissance restée encore vierge, puis s’engouffrait dans la brèche, prenait autant de distance possible pour créer une certaine hauteur : la hauteur de l’expertise.

Puis chacune redescendait de ses cieux pour répandre la bonne parole, pratique ou théorique, tout en se gardant bien de rendre accessible la hauteur de son expertise en en changeant perpétuellement les termes. C’était ce qu’on appelait échange et partage des savoirs, engagement public, transparence. En termes moins chevaleresques, les thésardes apprenaient à développer une philanthropie de la connaissance. Elle savait tout cela. Mais ce ne fut que quelque semaines plus tard, lorsque son directeur de thèse la contacta pour lui conseiller d’approfondir son chapitre historiographique et qu’elle accepta de s’exposer un peu en disséminant sa problématique, que Loïc réalisa que la solitude ne lui était pas permise. Pas encore.

Sa mère lui avait fait entendre que, depuis le début de son doctorat, son monde s’était rapetissé. Elle était loin de se douter de l’espace que Loïc s’était créée sous le clinquant couvert de sa droiture. Sur le mur gauche, elle avait affiché deux reproductions d’Albrecht Dürer, piètres photocopies d’un livre illustré emprunté à la bibliothèque universitaire, La Mélancolie I et Le Chevalier, la mort et le diable. La sagesse et la noblesse, l’essence des sentiments humains dans leur extrême polarité, la profondeur de la dialectique de l’existence, universelle, atemporelle. Tout autre sentiment n’était qu’une graduation entre ces deux pôles.

Les deux images misent côte-à-côte formaient un saugrenu contraste, étourdissant. Cependant toutes deux s’unissaient dans leur représentation de la richesse de l’âme face à la pauvreté de l’être. Le regard de la mélancolie, défiant et colérique, celui du chevalier, déterminé et serein, le premier dirigé vers les cieux, le second au-devant de lui-même. La mélancolie, armée d’outils et d’instruments de mesures, asservie à la recherche de la connaissance, inflexible devant les incertitudes d’un horizon sans limite. Le chevalier, armé jusqu’aux dents et déterminé par le devoir envers l’être suprême, incorruptible devant l’adversité.

« La noblesse implique des devoirs, la grandeur suppose des servitudes », avait-elle lu quelque part. Noblesse et grandeur, deux aspirations de la volonté. Devoir et servitude, deux limites imposées à l’être pour mesurer sa volonté. Loïc avait songé à afficher une troisième image de Dürer, L’Homme de douleur, mais alors elle aurait perdu la foi.

Diane avait parlé de domination sur les autres mais décidément, c’était sûr, elle s’était trompée, vraiment trompée. C’était bien la domination sur elle-même qui était à l’origine de ses devoirs et de ses servitudes. La solitude. La noblesse et la grandeur n’étaient pas affaire d’autrui. Il fallait qu’elle commençât par la discipline dans son sens premier, c’est-à-dire comme apprentissage.

2 janvier 20–: Devenir plus pointue, aiguisée, vive, incisive. Fini la mollesse, le laisser-aller. J’avance à reculons, je manque d’aisance. Du cran, de l’intensité. J’ai le désir froissé mais débordant. Cesser de contempler l’étendu de mon manque. Je n’en fais pas assez, je ne suis pas assez, je me laisse aller. J’ai, je crois, réussie à me rendre indépendante, sans grande nécessité matérielle ou affective, mais je n’ai pas réussi à créer une pensée indépendante. Bien au contraire, c’est comme si mon indépendance de pensée pâtissait de mon indépendance d’être. L’indépendance face aux autres passe par la dépendance à soi. Travailler, se concentrer, il y a bien trop de choses à comprendre et à apprendre pour trainer les rues du superflu. Aller aux documents, rechercher les évidences là où elles sont. Mais par où commencer ? Manque de méthode, d’expérience, de pratique. Je repousse l’inévitable. Me retrousser les manches et m’y mette. Il le faut. Il le faut.

 

Diane avait tord, bien sûr, il ne s’agissait pas de désir de domination par le mérite. Avoir un devoir n’était qu’une manière de se diriger dans la pensée.

7 février 20–: Mentez-moi encore et encore, que le mensonge déborde et se vomisse, qu’il brise son lit et s’engouffre sur mes terres arides, qu’il dévale mes pentes rêches, qu’il m’inonde de ses fluides, j’aime jouir du mensonge. Ce n’est pas que les mots fassent défaut, c’est que cette jouissance se répand dans les savoirs. De la même façon que je me trouve coincée par l’abondance de l’expression, je me trouve coincée par l’étendue du savoir, l’incomptable, l’inexpressible, l’informe, l’indéfini. On est à l’étroit dans tant d’espace. Pourtant André Gide me le dit, là, brûle les livres et sors de ta chambre, crois à l’existence comme école de la vie : « Toute connaissance que n’a pas précédée une sensation m’est inutile ». Mais il ne suffit pas de sortir de sa chambre pour réaliser l’étendue de son ignorance. L’extérieur, mais aussi la vision de l’extérieur, sont tout autant in-expérimentables que les livres qu’il voudrait brûler, cet extérieur qui ne répond qu’à tant de mises en scène, de mises en narration, de simulations, de feintes visions. Mentez-moi encore. Peut-être que rien ne sert de brûler les livres, il faudrait tout au plus les découper en petits morceaux et peut-être ne pas s’attacher au regard, mais aussi à la genèse et à l’action de ce regard sur la chose regardée. La véritable déclaration de guerre que Gide énonce sur la vie est celle du renoncement au mérite : « Supprimer en soi l’idée du mérite ; il y a là un grand échappement pour l’esprit ». Oui. Comment ne pas vouloir se saouler après ça.

Lundi matin. Enfermée entre ses quatre murs après un dimanche de randonnée solitaire, elle n’arrivait à rien. On prenait vite goût aux journées en plein air. Assise à son bureau, Loïc nettoyait un stylo-plume qu’elle n’avait pas utilisé depuis bien longtemps et dont la plume était bordée de moisissure obstruant l’écoulement de l’encre jusqu’à son extrémité. Incapable de faire le moindre mouvement par la pensée, comme paralysée, elle avait investi son assiduité à astiquer ce vieux stylo.

Une fois la tâche accomplie avec un succès remarquable (elle y avait mis beaucoup d’attention), le stylo prêt à l’emploi avait réintégré son espace de travail, accompagné cette fois-ci de ses cartouches d’encre et d’un effaceur trop sec pour être utile, elle s’était décidée pour de bon. Une heure de lecture suivie d’une heure de course. Après cela, elle commencerait sa journée de travail. Elle se dit que l’histoire était après tout une question de récit et que si l’inspiration lui manquait, elle ne pouvait la forcer. L’écriture en était la clef. Par elle, l’historienne créait la structure événementielle qu’elle pouvait parfois exprimer sous la forme d’une chronologie,

 

Lecture : Un événement est irréversible et donc tout événement a valeur d’histoire. Bon, mais le récit de l’événement, ah, le récit, lui, est alors, par définition (re-citatum) impossible. Mais faire de l’histoire comme il faut, de la bonne histoire, ni révisionniste, ni populaire, c’est inspirer à de l’histoire qui va dans le sens de l’histoire. Sur le récit, rien de nouveau, c’est du connu. Mais après le désaveu des récits, tout ce qu’il nous reste est de l’illusion. Déstabilisée, oui, c’est ça, déstabilisée.

Si l’illusion est tout ce qu’il nous reste, n’est-ce pas là une forme de réalité ? Non, non, l’illusion reste illusion parce qu’elle agit dans le champ du symbolique, seul lieux où le sens peut se construire. Prends l’exemple du système des objets comme l’ont fait certains. Qu’est-ce qu’ils disent déjà ? Ah, oui, le système de signification est crée par une impossibilité, et cette impossibilité, c’est l’inadéquation entre la rationalité de l’objet et l’irrationalité des besoins. Bon, d’accord, c’est un peu le monde présocratique ruiné par Platon. En cela, le système de signification a beaucoup à voir avec le désir, enfin il me semble.

Toutes ces lectures m’embrouillent, est-ce qu’elles se répondent véritablement les unes les autres où est-ce qu’elles parlent chacune dans leur coin ? Est-ce que toutes communiquent les unes avec les autres ou est-ce qu’elles se parlent à elles-mêmes, dans le vide de leur propre espace. Est-ce que c’est moi qui force la communication ? Accomplie la volonté d’un bilan ? Décidément, tout cela m’embrouille, mais passons.

Ce désir, donc, n’est pas logé dans la quête de l’objet, mais dans le système de signification qui l’accompagne et qui est le produit d’une impossibilité. Raison et re-raison. C’est une situation de simulation pure. Et alors quoi ? Cette simulation, je le note, c’est une sorte de causa sui je pense, c’est, je le note aussi en le soulignant deux fois, l’ « hyperréel ». Mais, cette nouvelle abstraction, n’est-ce pas quelque chose qui est plutôt historicisée ? Je me souviens d’un passage par exemple, attends, c’est dans ce livre, là, quelque part sur l’étagère de gauche, là, voilà. Je lis à haute voix, ça m’aide à comprendre. Mais merde, au diable tout ça, même à haute voix je m’y perds. L’abstraction, c’est tout et son contraire. Merde er re-merde. 

L’hyperréel, si j’ai bien compris, mais j’en doute encore, il faudrait que je lise un peu plus, est quelque chose de foncièrement historique, tout du moins au niveau du récit. Bon, d’accord, je comprends, je crois, le récit, c’est là-dessus que je dois travailler.

ce produit excentrique du récit. Quoi de plus apte que le texte qu’elle avait maintenant sous les yeux,

 

Lecture : Bon, je m’accorde sur le sujet du récit, mais aucun récit n’est tel qui n’est déjà structuré. En fait, c’est bien simple, on reconnait qu’on est en face d’un récit parce qu’on reconnait une structure. Mais qu’est-ce que c’est que cette structure ? Et en quoi est-elle stable ? Je lis, là, que la structure contient toujours un centre, et que c’est ce centre qui permet d’éviter le jeu de cette première. Mais attention, dans une structure, le centre est cependant, et ce dû à son unicité, aussi hors de la structure.

J’essaie de trouver une image pour comprendre l’idée mais tout ce qui me vient à l’esprit c’est la structure du gratte-ciel. Le centre, la colonne principale en d’autres termes, oriente et organise l’unicité du système et permet aux éléments ou particularités à l’intérieur de la forme totale de prendre du jeu. Non, non, c’est à ne plus rien comprendre, et l’image de ce gratte-ciel qui ne me sert à rien.

Où se trouve le centre ? Sans centre, tout devient affaire de récit. Admettons. J’en déduis donc que toute l’histoire du concept de structure doit être pensée comme une série de substitutions de centre à centre, un enchaînement de déterminations du centre. Bon, mais si je veux créer un récit historique. Après tout, sans récit historique, pas de thèse. Je suis pourtant partie d’un constat plutôt simple : qu’un événement est irréversible et donc tout événement a valeur d’histoire bien que son récit soit impossible. Comment créer l’impossible ? Comment faire de l’histoire ? Regroupe-toi Loïc, allez, allez.

 

et de conclure sur une page gribouillée de notes,

Lecture : Dans la simulation, les signes du réel se substituent au réel. Mais la simulation, ce n’est pas la représentation. Cette dernière assimile le signe au réel et relève d’une sorte d’utopie langagière. La simulation, elle, de part sa mise-en-signe, nie le rôle du signe dans la substitution du réel. Je l’ai noté quelque part, c’est une activité langagière. En ceci, la simulation contient quelque chose du  mythe, l’autonomie en plus car elle n’a de rapport avec aucune réalité.

 

et puis plus rien. Après cela, quoi ? Rien. Du vent. De la poussière. Une pensée d’éther. Si, une seule chose peut-être, de la fatigue.

20 février 20– : Me voilà à vouloir, encore, un nouveau départ sans avoir pour autant réussi à commencer. Oui, la voilà cette paralysie, là, qui me guette. Penser à écrire sans le pouvoir. C’est comme si j’avais une crise de foie (tiens, de foi ?) rien qu’en pensant à Pâques. Je dois pourtant l’écrire cette sacrée thèse, je ne suis pas arrivée jusqu’ici pour abandonner rien que parce qu’un truc qui n’est même pas directement lié à un problème historique me résiste. Un simple truc. Et pourtant, je n’arrive pas à l’ignorer ce truc-là, ce n’est pas qu’il hante mon travail, c’est plutôt qu’il s’avère être décisif.

Je dois recommencer. Je m’en sens incapable. Peur de la fin ? Peut-être. Je passe mon temps à ne pas envisager la fin, je passe mon temps à la fuir, lorsqu’une fin devient inévitable je pense déjà à la prochaine échéance, comme pour nier la première. Faire une chose après l’autre ? Mais si la première n’est jamais achevée, comment passer à la prochaine ? Oui, voilà, c’est comme ça, j’aimerais tant être innocente à nouveau alors que je suis toujours déjà souillée.

 

Après trois heures de vocifération semi-muette, Loïc était prête à la course. Elle n’avait rien produit, rien. Le stylo-plume gisait maintenant sur l’étagère du fond, prêt à retrouver son lit dans la boîte de crayons où elle l’avait trouvé. Au moins, elle savait que celui-là marchait.

A défaut de prendre une assez large distance par rapport à ses activités, elle glisserait dangereusement dans les creux sournois d’une léthargie ou d’une paresse involontaire. Elle restait son seul guide. Elle devait prendre de l’altitude, de l’élévation par rapport à elle-même, elle devait penser comme si elle n’était pas celle-là même qui pensait, substituer à ses propres actes d’esprit une vision panoramique, une vision par laquelle elle pût alors juger de leur bonne mesure. Travailler à sa thèse ne se ferait pas dans l’isolement de sa chambre, travailler se ferait aux confins de cette élévation. Son devoir ne lui permettait pas de solitude, jamais.

Elle se préparait déjà pour sa course. La distance, c’était une question de force et non pas d’espace. Elle en avait décidé ainsi. Ses sorties commençaient à se faire plus difficiles face à des conditions météorologiques d’une hostilité croissante alors que l’hiver trainait ses lambeaux de pluie. En fait, chaque nouvelle sortie demandait un redoublement d’effort alors qu’il pleuvait maintenant depuis plus de deux semaines sans discontinuité. Glasgow.

Ce qui lui avait manqué jusqu’alors, c’était la décision ferme de se conformer à une structure de travail dans laquelle l’heure de sa course lui semblerait inévitable. Si elle arrivait enfin à diviser ses journées en petites parcelles d’activités, elle réussirait sûrement à intégrer un entraînement quotidien qui ne serait plus une possibilité parmi d’autres mais bien un événement inévitable tout autant qu’irréversible. Elle accroîtrait en force.

Et puis elle devait s’équiper de chaussures de course plus fermes, mieux adaptées à son pied, des chaussures sans soutien, aucun, pour ne pas déformer son pas. C’était bien ça, elle était une coureuse universelle, c’est-à-dire neutre, du moins c’était comme cela que le marché du sport définissait son pas de course. Universel parmi les autres supinateurs et surpronateurs. Un juste milieu. Oui, la cambrure d’une voûte plantaire pouvait très bien déterminer les notions d’universaux, de médians et d’extrêmes, de moyenne et d’extériorité, on avait su crée une véritable économie aristotélienne du pied. Peu importait, Loïc était universelle, tout du moins du pied, elle pouvait se passer de support.

L’ancien chemin de tir du canal s’ouvrait maintenant devant elle alors qu’elle en foulait la terre humide. Loïc avait pour habitude de s’entrainer le long du Clyde and Forth Canal qui reliait la côte ouest à la côte est de la ceinture centrale de l’Écosse, des environs d’Édimbourg à Glasgow. Construction ambitieuse du XVIIIème siècle, ce canal d’envergure avait été creusé pour faciliter la circulation du charbon à l’usage de l’industrie Glaswegienne alors que les fonderies du nord de la ville étaient en plein essor. Anciennement associés à l’industrie lourde, sale et polluante, les chemins de halage avaient été réhabilités en lieu de promenade et le canal lui-même en lieu de plaisance pour la navigation fluviale. Lors de sorties matinales, Loïc apercevait régulièrement des biches, des renards et des hérons, usagers plus discrets de ces rives. Ceci bien sûr avant l’arrivée des pécheurs et autres buveurs de bière qui se lovaient sur ses contreforts à longueur de journées.

Loïc sentit l’air humide pénétrer ses poumons et bientôt la mécanique de son corps en mouvement, régulière, cadencée, légère. Elle pouvait cesser de penser à l’effort et laisser ses jambes faire ce qu’elles faisaient à la perfection jusqu’à ce que les extrémités de ses doigts fussent conquises par la chaleur calorifique générée, sans plus de pensées pour son enveloppe corporelle, indépendante, rassasiée, seule dans la sensation de sa course. Venait ensuite le moment où son esprit, libre de toute nécessité, s’activait au gré des images, des contrastes, des sonorités, intérieurs tout autant qu’extérieurs. C’était tout du moins la façon dont Loïc s’expliquait ses errances occasionnelles, errances pendant lesquelles elle avait souvent perdu son chemin ou plutôt perdu le chemin.

Elle ne sentait plus le froid battre ses jambes nues, ni le vent transpercer son buste de plein fouet. Elle avait maintenant l’esprit clair, pointu, acerbe. Elle percevait intensément toutes les odeurs, tous les sons, toutes les couleurs environnantes, éveillant en elle des associations inattendues, des affections soudaines, des images mentales en succession rapide. Le monde qui l’entourait avait tout d’abord prit possession de son être par la voie de ses sens exacerbés mais bientôt ce désordre sensationnel fit place à une attention mordante de l’esprit. Elle pouvait dès lors se concentrer sur son problème de récit historique et s’ouvrir à toutes les possibilités que son imagination voudrait bien lui offrir. L’atteinte d’un état alvéolaire, c’était ainsi qu’elle qualifiait ces expériences. Oui, c’était exactement cela qu’elle se devait d’exercer avec plus de force.

Chapitre 5

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