L’admirable silence d’une mere: chapitre 5

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Chapitre 4

1 mars 20– : La seule façon de commencer, d’aller de l’avant, peut-être même d’arriver à quelque chose (à quoi ? ce n’est pas si important), en somme la seule façon de me produire, c’est encore de m’écrire, comme ça, au jour-le-jour. Exister est une chose, se donner la preuve de son existence en est une autre, alors qu’être maîtresse de son existence une fois cette preuve acquise, voilà encore une toute autre affaire. Pourquoi chercher la preuve de mon existence ?, me diront les uns, et pourquoi vouloir être maîtresse de mon existence ?, me diront les autres. Mais enfin, pour savoir être libre bien sûr. Mais pourquoi vouloir être libre ?, s’enquerra-t-on. Faut-il encore le répéter, la liberté n’est ni une question de volonté, ni une question de choix ; elle s’impose à nous. 

7h00 à 10h00 : lectures

10h00 à 16h00 : thèse

17h00 à 19h00 : course

Après diner jusqu’à minuit: lectures, marche

Ce que j’ai à apprendre : la concentration sur une période de six heures, l’autogestion.

De retour dans sa chambre, un voile d’insatisfaction avait enveloppé la force de ses jambes. Cette fois-ci encore, sa séance de course avait été trop molle, à peine utile au regard du tableau bien plus ambitieux de son plan d’entraînement. Il fallait investir plus d’effort de concentration, être à la hauteur de chacune des séances qu’elle s’imposait. Tout du moins, la clairvoyance qu’elle avait atteint pendant l’exercice contenait cela de positif qu’elle se sentait libérée de sa paralysie. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire pour passer outre et repartir de plus belle, oui, de plus belle: se doucher puis s’attabler à son bureau et retranscrire les réflexions qu’elle s’était faite à elle-même pendant sa course.

Elle ouvrit l’armoire, la sueur dégoulinait entre ses omoplates et adhérait dans les replis de son cou, elle lui brûlait les yeux et lui glaçait la gorge. Elle extirpa quelques vêtements des tiroirs grinçants de sa commode bancale, décorée à la va-vite d’une épaisse couche de peinture verte pomme et que la précédente locataire avait laissé derrière elle lors de son déménagement, par paresse plutôt que par générosité. Après une courte hésitation sur leur degré de confort et de convenance, elle s’enferma dans l’étroite salle-de-bain qu’elle partageait avec ses colocataires, se déshabilla prestement, puis ouvrit les robinets à toute pression. Une fois sous le jet, Loïc laissa l’eau tiède battre sa nuque exposée au pommeau de douche comme un animal exposerait sa gorge à un prédateur en signe de soumission, par dépit tout autant que par reconnaissance. Cette séance d’entraînement avait été une perte de temps.

Les yeux rivés sur l’extrémité de la baignoire, elle scrutai les crevasses ouvertes dans les boiseries. Pourquoi tous ses collègues semblaient trouver et montrer un tel bonheur dans leur recherche, ne souffraient-ils jamais ? Ne faisaient-ils jamais l’expérience de doutes lorsque l’indécision les écartelait en tous sens, comme si, à force d’hésitation quant à la garniture d’un plat, on aurait fini par mourir de faim ?

Le bois avait tôt fait d’être saturé d’humidité. Quelle idée stupide d’avoir placé des boiseries à cet endroit. De la moisissure était apparue dans les veines des planches bordant la céramique, elles s’étaient petit à petit effritées, exposant une plus grande surface à la moiteur et à la condensation, vulnérables comme des plaies ouvertes et purulentes. Les petites catelles les surmontant avaient ensuite payé le prix de cette décrépitude. Le bois moisi contenant un taux d’humidité constant, le ciment avait cessé d’absorber l’excès d’eau avant de cédé à son tour, saturé, libérant de sa prise trois catelles ébréchées. Chaque jour, Loïc scrutait le développement familier de la moisissure à l’extrémité de cette baignoire, s’inquiétant de sa progression, de ses déplacements, de sa vitalité. Chaque jour, elle vérifiait qu’elle était bien là, prospère, à s’engraisser de la moiteur ambiante qu’elle lui prodiguait, à soigner son pelage fauve. Certains domestiquaient des animaux de compagnie, elle domestiquait un végétal solitaire.

Alors que ses colocataires avaient reporté les dommages avec force inconvenance et exaspération, Loïc voyait-là un végétal d’un ordre de puissance supérieure. Oui, qu’ils recollassent seulement les catelles gâtées, qu’ils remplaçassent seulement les planches moisies, qu’ils obstruassent seulement les veines du bois. A moins de raser la salle-de-bain, de la reconstruire à l’extrémité de l’appartement et de percer une fenêtre d’aération dans les murs porteurs, la moisissure reviendrait. C’était là son royaume.

Après s’être frictionnée vigoureusement, elle passa une chemise en coton aux motifs tartan et une paire de jeans lâche, direction la cuisine. Debbie s’agitait impatiemment autour du grille-pain et de la bouilloire en attendant qu’il grillât et qu’elle bouillît, que toast et eau chaude fussent libérés dans un clac et un clic synchronisés.

— Tiens, je t’ai pas entendu renter. T’es allée courir ?

Elle rappela à Loïc que c’était son tour d’aller chercher du lait tout en lui brimbalant une bouteille en plastique presque vide sous le nez, puis elle prit son assiette, sa tasse et son impatience avant de disparaître entre les murs muets de sa chambre.

Un dimanche ordinaire entre colocataires. Debbie enfermée et Karine encore couchée. Elle ne se lèverait pas avant midi. Comment pouvait-elle dormir si longtemps? Ce serait bientôt lundi matin et Karine retournerait à la réception du cabinet médical dans lequel elle travaillait depuis trois ans sans même avoir pris la mesure de la précocité du temps. Elle qui se plaignait incessamment de la longueur de la semaine de travail et de la brièveté du week-end. What an effing waste.

Tasse de café et banane en main, Loïc retourna à son bureau. Il était grand temps de se mettre au travail. Tout en retraçant le parcours abstrait des idées volages qui avaient accompagné le fil de sa course, elle immergeait le fruit dans le café bouillant pour en liquéfier légèrement le sucre avant de mordre son extrémité moelleuse et encore tiède. Devant elle, la page blanche se faisait de plus en plus blanche. Peut-être faisait-elle une légère chute de tension après l’exercice et cet encas allait-il l’aider à se concentrer. Peut-être.

Impatiente, elle finit par engloutir le fruit d’une seule bouchée et engouffrer le café encore trop chaud, comme pour dégager derrière elle le soin de son action initiale, au plus vite. Puis elle tenta de se rafraîchir la mémoire en passant consciencieusement les mains sur son visage, exerçant une plus insistante pression sur les arcades sourcilières comme pour pénétrer plus profondément dans l’arrière-monde embrumé de ses idées, reliant corps et esprit par la magie de la résistance. Toujours rien. Il n’y avait plus qu’une chose à faire: recommencer depuis de début.

Okey dokey, let’s see. Elle avait tout d’abord remarqué que chaque fois qu’elle allait courir le long du canal, elle rencontrait un vieux pécheur édenté, queue de cheval grise et canette de bière en main. Il aurait fallu qu’elle lui dît bonjour, la prochaine fois peut-être, la familiarité imposait la courtoisie. Elle avait aussi remarqué l’absence de hérons sur les bords du canal. Inhabituel. Elle s’empara de la feuille qu’elle avait laissée sur son bureau avant d’aller courir et relue les notes jetées sur le papier.

Ces notes ne constitueraient pas un paragraphe. Et même si cela avait été le cas, comment pourrait-elle donc le relier à sa problématique ? Ces quelques signes couchés sur papier étaient-ils eux-mêmes reliés les uns aux autres d’une quelconque façon ? Ils devaient pourtant l’être, sinon elle n’aurait rien écrit. A moins que leur relation fût arbitraire. Comment former une suite narrative si les éléments composant l’éventuel récit entretenaient des relations arbitraires entres eux ? Impossible. Pourtant ce devait être ce qui s’était passé.

Elle devait mentir, de nouveau, et créer un certain degré de causalité entre le récit et cet embryon de paragraphe jusque-là isolé pour imposer un progrès à son travail. Comment faire passer la vis dans l’écrou en pleine obscurité ? Et si elle venait à forcer le rapport de causalité, comment le récit pourrait-il prétendre à la description de l’événement historique plutôt qu’à sa création ? Et pourtant, la relation avait belle et bien été faite, et, bien qu’elle ne pût l’expliquer, avait dû être motivée. Une motivation arbitraire, c’était une contradiction. Et pourtant c’était comme cela qu’elle comprenait ce paragraphe bancal.

La logique verbale se trouvait bien incapable de représenter la logique des mondes. Mais alors, comment écrire l’histoire sans dépendre presqu’entièrement de la logique verbale ? L’histoire était une contradiction, elle était impossible. Perdait-elle son temps ? Comment expliquer cela à son directeur ? Pas de mensonge, pas d’histoire, pas de thèse. Et pourtant des centaines et des centaines de doctorantes écrivaient des thèses à tire-larigot, ce devait donc être possible tout de même. De nouveau dans l’impasse, l’architecture de son travail n’était pas plus solide que les boiseries de la salle-de-bain. Prétendre que l’impossible fût possible, tant pis s’il fallait mentir. Après tout, elle allait mentir en premier lieu à son directeur qui, lui, mentait également puisqu’il savait qu’elle mentait mais prétendait le contraire. Derrière cet édifice de passe-passe, l’exercice de la thèse devait encore se déclarer comme une juste représentation de ceux qui prétendaient à la distinction disciplinaire. C’était à lui couper le souffle.

Finalement, tout devint étonnement limpide. Oui, elle faisait erreur. Oui, c’était bien ça, elle faisait erreur, elle était sur la mauvaise voie. Bien sûr que le mensonge n’était pas ce qu’on attendait d’elle, ou du moins on n’attendait pas d’elle qu’elle mentît dans la reconnaissance partagée de son impuissance d’historienne. Bien sûr tout le monde se fichait de cela, de ses états d’âmes de novice. Non, ce qu’on attendait d’elle, c’était qu’elle résolût la contradiction qui menait au mensonge. Voilà ce qu’elle devait accomplir. Ne pas accepter le mensonge comme la chose la mieux partagée mais contribuer à l’effort de chacun pour que tous s’en affranchissent. Elle aussi devait porter sa part du fardeau jusqu’aux nus.

Elle ne put s’empêcher de jurer en se frappant le front des deux mains. Quelle idiote, comment n’avait-elle pas pu comprendre cela avant, avant toute cette perte de temps, avant tout ce gâchis. S’indigner du comportement des autres était une chose, s’indigner devant son propre comportement relevait de la double indignation. A la fois actrice et juge, elle ne pouvait guère feindre l’impuissance à moins qu’elle se considérât étrangère à elle-même. Mais elle avait été là, du début jusqu’à la fin. Comment se faisait-il qu’elle n’avait pas su s’apercevoir plus tôt de ce qui avait été obscure quelques minutes auparavant ? Et puis pourquoi avait-il fallu attendre si longtemps avant d’être enfin révélée à elle-même ? C’était là une sensation de l’esprit désagréable, comme si elle affrontait son manque manifeste de volonté malgré tous ses efforts, comme une profonde déception envers et par elle-même.

Le « tu me déçois » de sa mère résonna en un « je me déçois » bien plus mordant et ravageur, pour finir, en une déception encore plus décevante, plus profonde qu’un simple manquement à sa volonté, ou même à sa propre sagesse. Non, cette déception-là, bien qu’imprévisible, était accompagnée d’une violente culpabilité. Ce n’était pas son manque de sagesse qui la décevait, mais plutôt l’entièreté de son être. C’était ce qu’elle était, qui la décevait.

Face à ce qu’elle ressentait être une étrange forme de révélation, toute relative fût-elle, elle ne pouvait continuer plus avant dans son travail sans réévaluer sa démarche. Elle devait lire plus copieusement, plus assidument, plus intensément. Plus elle lirait, plus elle serait à même d’anticiper avec tact et finesse les conséquences de ses pensées les moins ordonnées, et plus elle serait capable d’exercer une certaine retenue, voire une certaine suspension dans son jugement qui, peut-être, lui permettrait plus de nuance et dont elle seule définirait les termes. Oui, plus elle lirait et plus elle serait en mesure de développer une juste éthique de travail. Et seule la bibliothèque universitaire lui permettrait de réaliser cet objectif.

Cette volonté soudaine de sortir ne manqua pas de lui rappeler que cela faisait quelques jours déjà qu’elle n’avait pas vérifier ses e-mails. Elle alluma son ordinateur, entra son adresse universitaire, puis passa rapidement en revue les quelques messages, apparemment sans importance, qui s’étaient accumulés dans sa boîte, conférences par-ci, appels à publication par-là. L’un d’eux attira néanmoins son attention.

« Auteur : Prof. Y.

Sujet : Invitation.

Chère Loïc,

J’organise en ce moment une conférence pour la Société d’Histoire Économique et Sociale sur le thème de l’histoire du corps (des corps ?). Nous serions intéressés de découvrir les progrès de vos travaux sur ce sujet et souhaitons vous inviter à présenter un papier de recherche à cette occasion.

Veuillez me faire savoir dès que possible si vous acceptez notre invitation. J’attends votre réponse avec grande impatience,

Sincères salutations,

Prof. Y. »

Loïc ne put s’empêcher d’émettre un juron de protestation. Celui-là n’était pas dirigé envers Prof. Y., dont elle devinait les bonnes intentions, mais envers elle-même.

Prof. Y. était de ces enseignantes qui savaient cultiver la retenue pour mieux encourager ses étudiantes. Elle disait « j’essaie juste de comprendre le rapport entre communauté et nation mais j’ai besoin de votre avis », ou bien alors «je ne comprends pas ce qu’Habermas veut dire par-là, qu’en pensez-vous ? », ou encore « j’ai un problème avec le concept de classe sociale, voulez-vous m’aider ? », elle savait discrètement fouiller dans ses dossiers en début de cours sans rien chercher vraiment, qu’un peu de silence et de discrétion pour permettre à ses étudiantes d’entamer un début d’échange sur leurs lectures et leurs studieuses opinions, en toute communauté d’esprit, et puis elle disait aussi « oui, je trouve ça curieux également » comme si elle découvrait quelque problème à l’unisson avec ses apprenties chercheuses. La richesse de son enseignement passait par son effacement.

Mais non, décidément, Loïc n’était pas prête à présenter quoi que ce fût, théorie, étude de cas ou autre commentaire bibliographique. Pas maintenant. Elle n’avait ni nouveau matériel, ni nouvelle analyse à offrir à ce stade de son travail. A peine commençait-elle à définir sa question dans les grandes lignes et on ne trouverait là rien de bien original ou de fondamentalement nouveau. De plus, sa connaissance du sujet était trop limitée, elle n’avait fait qu’amorcer le débroussaillage des problématiques les plus importantes sans même s’être engagée dans les détails. Non, décidément elle n’était pas prête.

Et pourtant, il s’agissait-là d’une occasion unique pour s’exposer à une critique constructive et à des commentaires d’experts sur le sujet, une occasion unique pour s’assurer que la direction qu’elle allait prendre était fertile et pertinente. C’était une perche tendue par une bonne âme qu’il aurait été idiot de refuser. Mais non, elle ne pouvait pas s’exposer si facilement. Trop dangereux. Et pourtant.

Elle éteignit son ordinateur et, ayant repoussé sa décision à plus tard, empoigna son sac-à-dos, y fourra un bloc-notes et un crayon à papier, puis se décida à quitter sa chambre pour la deuxième fois de la journée. En passant devant la porte encore fermée de sa colocataire, elle distingua des murmures, un bref échange de politesses puis un rire discret. C’était donc pour cela que Karine était encore au lit, elle avait ramené une fille de sa sortie en ville la veille au soir. Pour ne pas se déplaire à elle-même, Karine faisait maintenant force de mondanités.

Le calme lénitif de la bibliothèque la berça presqu’instantanément hors du confinement agité et de plus en plus étroit de sa chambre. L’alphabétisation méticuleuse des ouvrages reliés, les rangées parallèles et régulières d’étagères bondées, les tables de travail pour la plupart vierges de toute trace d’occupation si ce n’étaient quelques feuilles laissées à l’abandon par quelques étudiants trop pressés de quitter les lieux pour le chaos du monde, les larges pants de fenêtre donnant sur le parc de Kelvingrove, le confort de cet apaisement, de cet ordre et de cet horizon mesuré sur toute la hauteur de douze étages d’un bloc de connaissances sur papier, présentes et passées, la somme palpable de la grandeur du savoir sans la petitesse infinie d’un écran d’ordinateur de recherche bibliographique, un joyaux de sensations liées à sa propre faculté de se sentir penser.

Où donc être plus vivante, plus proche de soi! Alors que la seule nuit du 10 mai 1933 sur l’Opernplatz avait suffit à aliéner chacun jusque dans les replis les plus sinueux de son être, elle se sentait justifié dans l’assurance que rien n’ébranlerait cette bibliothèque, ni aucune bibliothèque, pas même, elle en était sûre puisque les remarques de son directeur l’avait convaincu, les plus profonds troubles économiques ne suffiraient à allumer des feux de tristesse dans lesquels périraient autant de petites âmes, à moins que…

Diane croyait avoir raison. Il y avait certes quelque chose de rassurant dans cette prise d’altitude, comme une forme honteuse, presque malhonnête, d’isolement. Mais comment découvrir en quoi consistait le bien vivre, la connaissance ou même l’ivresse sans avoir cherché à les trouver ? Comment développer une éthique personnelle, forte et indépendante si elle ne prenait pas le risque d’être désobligeante envers les autres ? Et pourtant Loïc avait le sentiment que son entourage avait déjà trouvé ce en quoi cette éthique consistait alors qu’elle errait encore et toujours dans le flou d’une agitation stérile. Elle était comme étrangère dans sa propre vie, une imposture au théâtre des Guignols de toutes circonstances.

Au diable Diane, ses remarques étaient inutiles, elles n’apportaient aucune réponse. Comment lui faire confiance ? Tous autour d’elle semblaient craindre le bien-vivre tout simplement parce que, comme en pleine amnésie générale, ce bien-vivre insultait la laïcité, comme si éthique et religion étaient des termes conjoints et insécables. Pour parer à cette ignominie, ils avaient créé des comités de bien pensants plutôt que de bien vivants, savants dénués de ferveur, leurs corps relégués à l’expression plate d’une superstition érudite. L’éthique était certes bien gardée, il ne suffisait plus qu’à l’amener vers soi par crainte qu’elle ne tournât en mœurs sectaires. Quand avait-elle bien pu perdre la ferveur ? Et quand avait-elle bien pu perdre l’espoir de trouver ce en quoi bien vivre consistait ? Sa mère lui aurait répondu qu’on ne pouvait bien vivre qu’avec une bonne éducation. Ce qui revenait à dire, dans sa bouche, qu’on ne pouvait bien vivre que dans le vide de sa propre expérience.

Elle trouva une table vacante près de la fenêtre du huitième étage, section Histoire. Il fallait avant tout organiser un programme de lecture. A supposer qu’elle s’attablât ici tous les jours de dix heures du matin à dix-sept heures pendant trois mois, elle pouvait se permettre de développer un programme assez ambitieux pour être satisfaisant. Elle devait commencer le jour-même pour favoriser de bonnes habitudes et acquérir dès le début assez de rigidité dans l’accomplissement de sa nouvelle tâche. Trois mois, c’était possible.

Le problème majeur et inévitable était de s’imposer des limites. Comme tout le monde, elle aussi avait fait l’expérience des étourdissements de l’esprit, lorsque toutes les limites illusoires semblaient s’écrouler en besogne pour ne laisser place qu’à un champ infini de rhizomes surpeuplés, un étourdissement par lequel elle avait ressenti l’échelle chaotique contre laquelle son insignifiance avait pu se mesurer. Inconséquente, c’était ainsi qu’elle s’était sentie alors qu’elle avait fait ses premiers pas dans la lecture.

Et puis elle s’était rendue compte qu’il existait là un paradoxe de survie, que la lecture était à la fois poison et remède, une activité asphyxiante autant que vivifiante. Lire la positionnait aux extrémités même de son existence : c’était pour elle une force radicale. Choisir ses lectures était ensuite rapidement devenu un exercice d’équilibre entre exposition au danger et retraite tranquille où se ressourcer à loisir afin d’affronter ses prochaines excursions avec force et santé.

Mais à présent, elle devait faire face au danger, construire sur le champ un plan de lecture audacieux. Après avoir consulté plusieurs bibliographies et articles critiques, après avoir déambulé entre les divers sections d’études historiques et s’être empressée de passer en revue la table des matières de divers ouvrages et potentiels candidats, elle avait ordonné une liste de publications cohérente, reflétant une progression marquée jusqu’à un paroxysme où, elle le savait d’avance, il faudrait alors qu’elle se retirât pour bâtir la base solide à l’emploi de ses prochaines lectures.

Elle débordait d’un enthousiasme étourdissant, une euphorie pressante, happer dans un vortex vertigineux de profondeur, elle passait d’un ouvrage à l’autre, d’une étagère à l’autre, retournait aux études bibliographiques, puis repartait en directions des journaux savants, si bien qu’après des heures d’une quête avide de sens elle finit par surgir de ce tourbillon avec la sensation très vive de comprendre enfin pourquoi les bibliothèques étaient aussi parfois appelées centres d’orientation. Cette séance de recherche bibliographique toucha à sa fin lorsque Loïc sentit son enthousiasme s’estomper et l’épuisement peser dans le creux de sa nuque, comme à bout de souffle, extenuée par une activité bien plus physique qu’intellectuelle. Oui, il lui fut physiquement difficile d’aller plus loin ce jour-là. Les limites avaient fini par être cependant fermement tracées, il ne lui restait plus qu’à se mettre au travail.

La ville, le dimanche soir. Un endroit où le temps semblait suspendu aux heures les moins propices. Tant pis. Elle avait besoin de marcher et, sous une bruine glacée, elle prit la direction de Byres Road sur le versant nord-ouest de la colline d’Hillhead. Quelques piétons parsemaient les trottoirs humides et s’empressaient de fuir une fin de journée austère, les tenanciers de pubs s’estimaient heureux si leur établissement n’était pas totalement vide, et quelques couples prétendaient prendre plaisir à leur ballade dominicale tout en souhaitant qu’ils fussent au chaud dans le confort de leur salon, une lente journée en tête-à-tête et l’ennui de voir les traits tirés de l’autre à court de conversation ou d’occupations récréatives derrière eux. Le désagrément de leur ballade pluvieuse leur permettait tout au moins d’exprimer leur amertume sans heurter l’autre. Ces couples-là resteraient ensembles dans leur solitude à deux, ce seraient des couples qui tiendraient, comme disait sa mère, qui tiendraient quoi ?, elle ne savait pas trop. Tuer l’ennui par la marche était un gâchis mais la raison pour laquelle elle faisait elle-même le détour par Byres Road avait pour but d’éviter une énième conversation sur le temps avec ses colocataires. Elle aussi fuyait.

Elle décida donc de prolonger sa promenade jusqu’au quartier bourgeois d’Hyndland malgré une bruine devenue eau de pluie, froide, crasseuse, et qui pénétrait maintenant les coutures lâches de ses chaussures. Pas un piéton. La faim. Elle lui fit accélérer le pas. Elle hésita sur les combinaisons possibles entres les quelques ingrédients qui trainaient dans son placard, pâtes, riz et dans le frigidaire, carottes, choux. En France, elle avait partagé un appartement avec une étudiante qui ne se nourrissait que de graines de couscous aromatisées au concentré de tomate en tube, le tout saturé de gruyère si bien que l’aspect du plat savait inspirer l’imagination quant à la digestion à venir.

Pour sûr, un tel plat garantissait une limite confortable de combinaisons possibles entre trois ingrédients, il tenait aisément dans un petit récipient et pouvait être mangé à même la casserole, quelques minutes suffisaient à sa préparation, et, bien qu’un peu lourd, il avait l’avantage d’être chaud et nourrissant. Un délice de fonctionnalité. Debbie, par contre, était de celle qui prétendait se lasser d’une nourriture trop monotone. Pourtant elle ne cessait d’exprimer le souhait de ne pas avoir à réfléchir trop longtemps sur ses repas. Pour finir, elle pouvait ingurgiter des spaghetti aux courgettes tous les soirs pendant un mois entier, puis changer pour un risotto aux champignons le mois suivant.

La faim. L’idée de nourriture l’étourdissait en un catalogue d’ingrédients qui défilaient en succession rapide, ceux qu’elle avait aussi bien que ceux qu’elle n’avait pas. Loïc saurait se contenter d’une potée au choux avec du riz, comme sa grand-mère la faisait. Elle avait maintenant hâte de rentrer, pourquoi avait-elle rallongé cette promenade alors que la faim l’engourdissait.

De retour à l’appartement. Personne dans la cuisine, un soulagement, seules deux assiettes à dessert ornées de leurs restes de pain grillé avaient été logées sur les bords de l’évier. Avant même d’enlever sa parka détrempée, Loïc mit une casserole d’eau à bouillir. Elle y jeta une poignée de pâtes, brancha la machine à vapeur et y fourra en vrac un quart de choux et trois carottes sans même les éplucher. Puis elle se sécha les cheveux et échangea ses jeans mouillés contre un pantalon de jogging en coton épais. Elle avala en vitesse un repas fade et sans intérêt avant de retourner à son bureau.

Répondre au Prof. Y. Elle était convaincue qu’accepter cette invitation lui permettrait de débroussailler son travail et la pousserait à mettre en forme un argument assez solide et pointu pour satisfaire un auditoire spécialisé. Elle ne pouvait plus passer son temps à se parler à elle-même, il fallait qu’elle s’exposât quitte à prendre le risque de faire une erreur de jugement sur la nature, la forme et la profondeur de son ouvrage, quitte à faire face à un énorme doute quant à sa capacité à remplir ses fonctions de chercheuse.

Peut-être bénéficierait-elle de cet exercice. Peut-être identifierait-elle des zones d’erreurs dans sa pratique. Peut-être pourrait-elle prendre les devants et redresser les tords avant qu’ils eussent entièrement déformé la marche de son projet. Peut-être saurait-elle devenir un meilleur élément au sein de la mécanique universitaire dans laquelle sa force de travail devait s’allier à un effort commun, la seria scienza. Exercice de marginalisation ou d’intégration, il ne tenait qu’à elle de montrer son étude sous son meilleur jour. Elle avait un mois pour préparer son papier. Elle devait se mettre l’œuvre sans plus attendre.

Prise entre les filets d’un vorace tourbillon de confusions ininterrompues par l’ardeur au travail, le mois qui suivit fut décousu bien que diligent.

Lecture : Demandons le désire, beaucoup de désire, du désire jusqu’à la satiété. Non, ne désirons que très peu puisque tout nous est donné. Pour tout dire, ne demandons rien que nous ne puissions désirer ardemment. Nous ? Je, je veux apprendre à aimer mon désire, qu’il soit d’une intense vigueur, une ferveur. Ne pas dormir, mais avoir sommeil, me délecter de la lourdeur de mes paupières, de la lenteur de mes gestes, sentir l’épuisement, m’endormir d’un sommeil profond pour me réveiller dans l’instant, que l’assoupissement ne dure qu’une minute pour que le réveil se fasse haletant, à couper le souffle. Savourer la fatigue pour désirer d’autant plus le sommeil, voilà, c’est ça.

Je sais, on dira que tout ça, c’est défendre une politique de la nécessité, nos désires sont le produit de nos besoins, etc. Certains taxerons cela de cynisme, bon, soit. Pourtant les règles sont faciles, le gain immense. Ne pas présenter la jouissance comme ultime expression du bonheur, ne pas chercher sa démocratisation. Dire non, ne plus vivre dans la jouissance, ne plus vivre dans le mérite. Il ne s’agit pas de se discipliner, de se rythmer, de se sectionner en microchaînes de montage. Tout ceci ne serait qu’en vue d’une meilleure production. Non, il s’agit de vivre ses désirs tout court. On ne fait pas les choses pour des fins hypothétiques, en vue d’une meilleure santé demain, d’une meilleure position, d’un meilleur statu. On fait les choses pour l’expérience de l’ivresse, de l’exténuement, du souffle court, de la moiteur du col d’un maillot, du vertige et des palpitations, dans l’instant. On ne fait pas les choses pour en alléger d’autres ou pour le plaisir, mais plutôt pour le désire, oui, pour le désire, pour une finalité ouverte.

La ferveur plutôt que le mérite, oui, c’est aussi, bien entendu, détraquer l’idée de progrès, verrouiller le temps comme développement, ah, voilà, s’abstraire à l’histoire. Une historienne qui veut s’abstraire à l’histoire, la belle affaire, la belle imposture. Faire les choses jusqu’à la lie de son potentiel, oublier qu’il y aura une fin. Ne pas profiter du moment par la spéculation du future qu’il promet, mais en profiter parce qu’il est, dans son unicité, aussi l’unicité d’une expérience. Oublier la fin, ne plus tester sa capacité, la vivre. Trancher le panoramique par l’œil du cyclone, après son passage, les choses sont bien là, mais elles ne ressemblent plus à ce qu’elles étaient. Faire agir le moment. Mais le faire agir passionnément..

Arrêter de temporiser, de sectionner, de casser, de caser, arrêter de vivre dans le détachement. La maîtrise est méprise. Arrêter la structure, le taylorisme culturel, le terrorisme temporel. Plus de tempérance. Aller au fond, plonger, se jeter, verser de tout son être. La tempérance, c’est la vie qui nous possède (plus de choix) et non plus nous qui possédons la vie, vierge, vierge, vierge enfin plutôt qu’encore. Que l’acquis me quitte.

Un mois à pousser du doigt un dé sans points, les arêtes saillantes, la face cachée comme seule surface de support. Lancé et relancé, toujours à effectuer les même rondes irrégulières, mesmerisantes, le seul moment qu’elle vivait intensément au milieu d’un lac d’ennui lorsqu’elle jouait aux petits chevaux avec ses cousins, gamine. Elle le voyait à présent ce dé sans points, il n’était pas un objet de son imagination, il était ce à quoi ses mouvements s’attachaient, elle l’effleurait du bout de l’ongle et il s’emballait, tournoyait comme une toupie, étourdissant, elle le regardait avec son œil de gamine, centré sur son propre index, et, plus elle l’observait, plus elle percevait de points à ses faces. Ici, le point de son élancement et là celui de sa régression, ici encore le point de chute de sa thèse et là son point de fuite, ici la nécessité et là la volonté, ici la lecture, là une composition de ses idées, ici la course, là les contraintes du temps, celui qui passait.

Elle n’était arrivée à aucune conclusion qui pût défendre le mérite de son travail. Elle n’avait tout simplement rien de pertinent à exposer. Une fois de plus. Maintenant qu’elle avait regrettablement accepté de présenter un papier à cette satanée conférence, elle se devait de remplir ses obligations. Elle réorganisa son emploi du temps afin de mieux l’utiliser, de le maximiser, de l’accroître exponentiellement et l’étendre, sans fin, l’ouvrir sans risque aucun de se voir piéger dans un étau trop étriqué, trop efficace, trop étanche. Six heures de lecture, trois heures d’écriture, une heure de course. Deux heures de lecture théorique, une heure de course, deux heures de lectures historiographiques, cinq heures d’écriture. Trois heures de lecture, cinq heures de recherche en bibliothèque, deux heures de course et exercice physique. Les formules pouvaient être redéployées jusqu’à l’infini en ajoutant de nouveaux éléments qui indiquaient de nouveaux départs par-ci, en supprimant certaines tâches maintenant devenues trop onéreuses par-là, de nouveaux impératifs devenaient jours après jour une simple perte de temps sitôt une semaine passée, un rythme de travail en pleine mouvance, refusant tout ancrage, subissant de constants déraillements, réajustement, re-lancements. Allait-elle savoir épuiser toutes ses possibilités et enfin trouver la parfaite combinaison, la paix perpétuelle ? Mettre fin à ses errances, à ses essoufflements, à ses ébats de surface ? Les journées de travail se succédaient qui remplissaient son journal mental.

22 mars 20– : Aujourd’hui, lectures de 7h30 à 10h00, puis six heures de travail, la preuve que je peux rester concentrée pendant une période assez longue sans relâchement ni interruption. C’est une question d’entraînement. Accomplir quelque chose, même si ce n’est pas une avancée dans ma thèse, la travailler tout du moins dans le fond. Puis une séance de course. Jambes fatiguées mais sans trop de problèmes. Après manger, lecture d’un article sur la représentation (seule l’absence peut être représentée, la présence est pleine, elle est présentée et, par conséquence, elle faut à la représentation, du David Hume réchauffé avant d’être resservit en sauce pomo). Puis courte discussion avec Karine sur la difficulté d’écrire. Insatisfaction. Trouver un style de récit qui soit approprié à mon argument et qui soit littérairement convainquant et bien ficelé. Heure suivante sacrifiée à des tâches administratives, puis marche, c’est un choix qu’une belle soirée ne peut empêcher. Lecture.

 

23 mars 20– : Aujourd’hui, six heures de travail soutenu. Bonne cadence, lectures le matin, puis course à pied, difficile mais sérieuse. Essai d’écriture de mon papier, j’ai assez de matériel pour satisfaire le côté recherche mais l’analyse a besoin d’être réorientée complètement vers un style photomontage, prouver que le concept n’est pas seulement applicable à la photographie mais à toute production culturelle qui se dessine dans son épaisseur représentationnelle. Forme physique peu brillante, la nourriture me donne la nausée, au lit sans lecture.

 

24 mars 20– : Aujourd’hui, peu de structure, un peu désorientée, une matinée sans lecture, une remise en place après une soirée de malaise. Six heures de travail par trop distraites. L’écriture s’en ressent, pas de grands progrès, un peu de piétinement et de recopiage. La course a été bonne, toujours fatiguée. Soirée peu intense, nouvel essai de travail sur mon papier, l’impression qu’il faudrait le réécrire complètement. Explorer une voix/voie et une structure nouvelle, essai d’allégement côté factuel au profit du côté analytique. Une fois de plus, le style du récit me fait défaut, comment écrire ? J’ai trop, beaucoup trop, mangé et l’idée de limiter ma consommation de sucre est passée à l’as.

 

25 mars 20– : Aujourd’hui, remise en cause du plan de travail. Réajuster et planifier, garder la structure des trois éléments principaux (temps, langage, profondeur) comme ossature et modeler autour des documents d’archives. Question: chaque fois que mon plan de travail est ainsi remanié, le texte en ressort-il amélioré ou repart-il à zéro ? Progrès ou perte de temps ? Il faudra que je fasse cette remise en question en parallèle avec le travail des documents d’archive. Debbie m’a dit : « Il faut que tu sortes, que tu te fasses des amies, t’es toujours en train de travailler ». Ni l’envie, ni la force, ni le choix, pas maintenant. Question course, toujours fatiguée. Temps de lecture raccourci, manque de concentration.

 

26 mars 20– : Aujourd’hui, journée plus ou moins administrative, occupée à organiser les cours et à remplir des rapports de classes. Remise en place du plan de travail. Insatisfaction. Une fois de plus il faut aller aux documents historiques, mais par où commencer ? Peut-être consacrer la journée aux archives et le soir à l’écriture. Course repoussée à demain. Deux heures de vélo, douleur et faiblesse dans la cuisse droite. Abolir ce qui ne doit pas être reproduit à l’avenir.

 

27 mars 20– : Aujourd’hui, mollesse de l’âme, nostalgie futile et autre perte de temps. Malgré tout, quelques détails affinés. Morose journée somme toute (mise à part la joie d’entendre des voix amicales au téléphone). Il faut tracer une nouvelle ligne de départ, mais par où commencer, y compris au niveau des documents historiques ? Tellement à lire et si peu d’organisation. De temps. Quand j’y pense, tout s’effondre.

 

28 mars 20– : Aujourd’hui, travail de rafistolage, donc rien de productif. Inertie presque maladive, manque de profondeur, besoin de désirs. Le voyage intérieur se tari, non pas parce qu’il a atteint ses limites, loin de là, mais parce que sans passion, il est aussi sans signification. Le travail en pâti également, sans passion, pas de nouveauté, pas d’écriture, pas de créativité, zéro. Aucun remède ne me vient à l’esprit, rien. Demain ?

 

Le dé tournoyait, son équilibre maintenu à force d’hésitations et de questionnements, les semaines les unes après les autres, leurs faces miroitantes. Et le dé tournoyait. La date de la conférence approchait. Elle n’avait toujours pas établi de plan d’argumentation. En fait, elle avait mis en place tant de plans qu’aucun n’apparaissait plus satisfaisant qu’un autre, à chacun manquait quelque chose qu’avaient les autres. Au fond, que voulait-elle dire ? Qu’était donc l’idée centrale de son exposé ? En quoi son travail participait-il à l’effort général? En quoi sa contribution définissait-elle de nouvelles bases de travail, de nouveaux problèmes, de nouvelles méthodes ? Pourquoi, en définitif, présenter ce papier, devant ces gens ? Quelle était sa légitimité et sa fonction de chercheuse ? De tout ce qu’elle était?

Sortir, respirer l’air extérieur, fut-il urbain, fut-il vicié, s’ouvrir à toutes les possibilités. Elle n’avait aucune réponse à ces questions. Elle quitta son bureau, revêtit sa parka et ferma la porte derrière elle.

Dans le parc, un groupe de jeunes gens s’activaient sous les ordres d’un entraîneur en tenue paramilitaire, pantalons treillis et chaussures rangers, il hurlait à pleins poumons des instructions d’exercices physiques que le petit groupe en tenue de sport légère, essoufflé, transpirant, avait lui-même sollicité. L’entraîneur ordonnait à la moitié du groupe de faire des pompes à même le sol alors qu’il commandait à l’autre moitié d’exécuter des allés-retours sur les pentes du jardin jouxté au parc, transformant la pelouse en un champ de boue dans lequel ils se persuadaient de leur dévouement à une abnégation physique bien faite. Inscrit sur le sac militaire de l’entraîneur, le mot « bootcamp » lui donna la chaire de poule. En attendant l’invasion des barbares, ils retourneraient à leur living-room sitôt instruit à rompre les rangs. On aurait pu espérer avec grande impatience l’arrivée des barbares, et qu’ils nous libérassent de ceux-là.

Son existence à elle, Loïc n’avait toujours pas réussi à se la justifier. Enfant, ses camarades de jeux avaient été les gamins de sa rue. Contre toutes les lois démographiques, elle était restée la seule fille parmi la vingtaine de foyers avoisinants, « ce qui compte, c’est la qualité, pas la quantité », sa mère avait eu coutume de dire en s’amusant de cette étrangeté du hasard. Elle avait doucement pris part aux jeux des garçons, manquée qu’elle était, sans toutefois pouvoir les diriger, non pas par manque de volonté, mais parce qu’il aurait été vainc de le vouloir. Elle avait très vite compris les règles imposées aux jeux, sans y réfléchir, presque par instinct, et elle s’était appliquée sans erreur.

Elle jouait. Eux non. Et parce qu’eux ne jouaient pas, le jeu avait cessé de l’être. Elle avait appris à jouer mais aucune ronde du jeu n’avait existé, véritablement. Elle aurait pu jouer sa vie durant, sans camarade, échangeant des panoplies diverses, celle de l’accomplissement, de la volonté, de la féminité, de la connaissance et de l’amabilité. Peut-être que ce n’était pas une justification qu’il fallait trouver, mais plutôt accepter qu’il n’en existait aucune de véritable, au fond. Si seulement elle l’acceptait, peut-être ne lui resterait-il plus qu’à décider du jeu dans lequel s’engager.

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