L’admirable silence d’une mere: chapitre 6

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Chapitre 5

« Les cérémonies, les costumes d’apparats et de classe, les mines graves, les regards solennels, la démarche lente, les discours contournés et tout ce qui, en général, se nomme dignité : c’est la forme de dissimulation propre à ceux qui sont, au fond, peureux, – ils veulent ainsi inspirer la peur (d’eux-mêmes et de ce qu’ils représentent) ». F. Nietzsche.

Comme toute date butoir qu’il était à craindre pour ce qu’elle révélerait de vérité plus que pour ce qu’elle annonçait de menace, avérée ou imaginaire, peu importait, le jour de la conférence devait advenir comme une fatalité inéluctable, pesante et bientôt présente, une épreuve ardue autant qu’un prospectif soulagement. Son travail avait un but, une fin, cette infime différence qui rendait tout devoir non seulement possible mais également palpable. Ne fallait-il pas être bridée pour rester entière ?

Enfin, ce jour arriva. Alors Loïc se leva de bonne heure, relut son papier à haute voix, anticipa les quelques questions que son auditoire ne manquerait de soulever sur la notion de temps, son rapport à l’espace, sur le rôle déterminant des corps dans la relation entre matière et idée, sur la problématisation des corps agissants et poussés à agir dans le récit historique avec pour seule fin de créer l’événement, sur l’utilisation de ceux-ci comme outil narratif dans l’histoire plutôt que comme réalité historique, etc. Elle rassembla également quelques notes de lecture, récapitula les lignes d’enquête qu’elle comptait suivre, révisa les hypothèses incontournables, potassa quelques problématiques historiques, le tout en s’efforçant d’adopter une stature ferme et décidée. Il était inutile de douter. Inutile.

Elle sélectionna soigneusement une chemise propre, sobre mais claire, montrer un certain sérieux sans inspirer aucune solennité trop marquée, souligner l’importance de ce que la parure n’était pas par un degré de discrétion qui restait, malgré tout, un choix de composition. « C’est la première impression qui compte », sa mère avait-elle coutume d’affirmer, comme si c’était vrai. Au demeurant, sa mère avait une devise pour toutes les occasions, « il faut savoir mettre ses poings dans sa poche », « les autres se fichent bien de toi, ils ne pensent qu’à eux », « si tu ne fonces pas, quelqu’un d’autre prendra ta place », et puis aussi des dictons, « après moi les p’tits oiseaux », « gentil n’a qu’un œil », « siffle, beau merle, ta cage est vide ». Comme si c’était vrai.

Sa mère vivait selon les devises et sentences qui avaient servit de ligne de conduite à sa grand-mère et probablement à toute une lignée d’aïeules avant elle, offrant à la fois une interprétation rapide de leur monde, une satisfaction de leur choix, une purge à leurs erreurs, une légitimité à la frivolité, un opium sobre et sans étourdissement, une pondération presque chrétienne. La gorge sèche, le corps léger bien qu’enserré comme dans un étau, elle se mit ensuite en route pour la procession de cette confrérie dont tout historien aspirait à pénétrer, celle dont dépendait tout l’éclat du rayonnement de leurs travaux, de leur carrière à venir et de tout leur être : la conférence annuelle.

La ville, elle, se préparait à l’assaut des clients en mal de frissons. Les magasins achalandaient des vitrines qui cherchaient moins à être alléchantes que bon marché, s’adressant moins à l’opulence d’une société de soi-disant consommation qu’à la frugalité ostentatoire que maquillait à peine un désire à crédit. On bradait par ici, on soldait par là, on affichait de bonnes occasions comme si on annonçait une grande ouverture, on déclarait une fermeture définitive comme si on avisait la fin imminente d’une vie selon ses moyens. La ville se préparait à l’assaut de rêveurs dépossédés. Tout était économie, plus rien d’attrayant. Dans les rues qui la menaient à la conférence, les magasins cherchaient encore des clients alors que ceux-ci s’étaient petit à petit habitués à ne plus rien vouloir. Si ces rues s’adressaient maintenant à la pauvreté des portefeuilles plutôt qu’à leur richesse, c’était moins par décence que par peur d’une révolte qu’inspirerait une superbe déplacée. Mieux valait la retenue plutôt que le désire. Mais la justice pouvait-elle véritablement être ainsi bradée ? La ville, le samedi matin, contenait toute la tristesse d’une promesse de papier.

Loïc le savait, l’entrée des conférenciers dans la danse universitaire, hiérarchisée par la passion des titres, organisée par le tremblement des mérites, divisée par l’affinité des intérêts, où s’exerçait une distinction de rangs dans la profession et de castes dans la distribution sociale, était une affaire savamment rythmée.

Tout d’abord arrivaient les organisateurs. Souvent des étudiants, et encore plus souvent des étudiantes, dévoués qui, pendant les trois mois précédant l’événement tant attendu, avaient mis leur doctorat en suspend pour installer les opérations, s’enquérir des invitations, rédiger les e-mails d’information, faire circuler les détails, communiquer avec les différentes facultés et institutions participantes, demander et redemander des fonds et soutiens logistiques, réserver les chambres d’hôtels, les annuler, les réserver de nouveau, rassembler les ressources et renseignements à l’intention des délégués, sélectionner les papiers et les contributions plénières, commander les buffets froids et les rafraîchissements, faire les réservations pour le dîner de conférence, les annuler, les réserver de nouveau, faire livrer les vins pour clore les hostilités disciplinaires (tout cela bien sûr en prenant en compte les diverses exigences diététiques les plus extravagantes, œufs de poule uniquement élevées en plein air avec tant de mètres carré d’espace de battement d’ailes, viandes non conditionnées en usine et dont la source pouvait être certifiée, fromage sans présure, fruits frais et juteux mais délivrés par cargos et non par avion, café de commerce équitable décaféiné, lait frais entier pour le thé seulement, semi-écrème pour le café, biscuits sans sucre ou sans sel ou sans gluten ou sans graisse butyrique, etc.), réserver les salles et le matériel audio-visuel, les annuler, les réserver de nouveau, coordonner la sécurité de l’établissement, commander les taxis, et puis aussi, parce qu’il le fallait bien, préparer leur propre papier qu’ils étaient encouragés de présenter car il s’agissait pour eux d’une occasion unique de briller de tous leurs feux académiques.

Fatigués, angoissés, inquiets, ils étaient prêts, à leur poste, faisant montre d’effacement, de professionnalisme et, malgré tout, d’une courtoisie que tout conférencier considérait essentiel pour le bon déroulement des procédures entre gens cultivés, raffinés et érudits.

Venaient ensuite les chercheurs. Pour eux, la conférence serait éprouvante. Les traits déjà tirés, leur fourre de documentation déjà pleine à craquer de papiers, de bloc-notes, de textes corrigés des douzaines de fois et qu’ils allaient encore corriger maintes fois pendant le déroulement des séances tout simplement par manque d’un temps dont l’emploi avait cessé d’être élastique depuis bien longtemps. Les chercheurs n’étaient pas là pour briller, ils exigeaient le rendement. Chacun avait adopté une stratégie bien à lui, claire et affichée dans son esprit, identifié des buts finement réfléchis pour atteindre des objectifs précis tel qu’exposer à leur pairs et critiques une nouvelle méthode d’analyse sans cependant en révéler entièrement les mécanismes afin qu’un autre ne pût l’exploiter à ses bénéfices avant lui, faire part de la découverte de nouveaux matériaux de travail, textes et archives, sans en indiquer précisément le potentiel si bien qu’aucun autre chercheur aurait pu s’en emparer avant qu’il les aurait épluché, clarifier de nouvelles problématiques d’enquête sans pour autant offrir à son auditoire de nouvelles pistes de travail qui pussent les priver, si toutefois elles venaient à être poursuivit par un autre, de futurs projets de recherches, d’éventuels fonds et partenariats d’étude. Cela s’appelait prendre part à la communauté universitaire, collaborer avec ses pairs, partager ses conclusions de travail, participer au progrès de la recherche et à la dissémination de nouvelles connaissances.

Mais leur stratégie devait aussi être déployée dans d’autres directions. L’intronisation à d’autres groupes de travail, l’approche des professeurs détenteurs, soit des cordons de la bourse, soit des cartes secrètes qui les mèneraient à la bourse, l’influence sur leurs collègues afin que leur sujet devînt central dans tous les débats, séminaires ou intitulés de cours qui s’en seraient suivis, l’obtention de quelques faveurs en terme d’accès à l’information et aux ressources de travail, mais aussi l’échange courtois mais discret avec les potentiels éditeurs de journaux académiques concernant la possibilité, s’ils étaient intéressés, d’avoir la bonté de bien vouloir jeter un cil rapide, sans toutefois se sentir obligé, sur une naissante et néanmoins importante proposition d’article. Ces participants-là, les chercheurs, auraient la vie dure pendant la conférence, les pause-café et le dîner, l’esprit encombré de leurs papiers à venir, de leurs articles à écrire, des dates de clôture pour des demandes de bourses de recherche qui n’en finissaient jamais. Ils allaient devoir être constamment en éveil, sur le qui-vive, créer des possibilités là où il n’en existait pas et être prêts à saisir toutes les opportunités, même élusives, tout en déployant une allure sereine mais déterminée, une attitude contrôlée mais imposante, un visage ouvert mais profond.

Et puis venaient ensuite, pêle-mêle, les enseignants et maîtres de conférences, ceux pour qui l’institution universitaire était avant tout une garantie plutôt qu’un champ d’épreuves ou de possibilités. Ceux-là avaient deux objectifs bien distincts. Tout d’abord, saluer certains collègues qu’ils n’avaient pas revu depuis la dernière conférence et les inviter à venir manger à la maison un de ces quatre, Dominique serait si contente de les recevoir et ils pourraient discuter de ce projet d’article en commun dont ils avaient parler l’an dernier à Copenhague.

Leur deuxième objectif était d’écouter attentivement ce dont ces nouveaux chercheurs (on leur avait dit tant de bien) allaient débattre pour nourrir leur propre travail universitaire en manque d’aspiration. Ceci étant dit, un troisième objectif venait parfois se greffer aux deux premiers et jouer les trouble-fêtes : démontrer la nécessité, ou plus souvent justifier, d’une promotion. Ce dernier objectif était au demeurant facilement décommander par le biais d’un e-mail lancé à la hâte excusant l’expéditeur troublé de ne point pouvoir prendre part à cet événement charnière eu égard à des obligations de dernières minutes, if you please.

Pour finir, venaient la ronde légère, presque aérienne, des professeurs. Eux n’avaient ni soucis liés à l’organisation de la conférence ayant été invités avec grandes pompes (après tout, c’était bien parce que leur nom figurait sur le programme que ces jeunes doctorants avaient réussi à obtenir des fonds pour l’avancement de leur propre carrière), ni stratégie (ils étaient exactement ceux à qui tout le monde voudrait parler), ni objectifs (la conférence était probablement assemblée en leur honneur pour enfin couronner de reconnaissance un parcourt brillant ainsi que leur influence académique, institutionnelle et professionnelle).

Leur costume délavé, pendant, froissé, ils s’afficheraient selon deux modes d’expression contradictoires, l’une joviale, l’autre funeste. Dans les deux cas, il ne s’agirait que d’une question d’habitude et ce serait aussi la raison pour laquelle on dirait d’eux que leur réputation les précédait. Pour ceux-là, la conférence serait un bain de jouvence où ils viendraient se rafraîchir les idées tout en enviant la vitalité de ces jeunes chercheurs ayant encore tout à prouver.

Au cœur de cette chorégraphie studieuse, la répartition des tâches entre groupes de participants était clairement entendue. Les premiers travaillaient avec acharnement et gratuitement à l’excellence de leur curriculum vitae, les seconds s’évertuaient à grappiller soit des fonds souvent insuffisants pour financer leur recherche, soit des apparitions remarquées afin d’en rapporter à leur rares financiers, les troisièmes avaient l’assurance d’un salaire professionnel honnête, s’il en était, et se satisfaisaient de leur sinécures, et les derniers ne comptaient plus.

Au cœur de l’événement, les premiers éviteraient les frais qui n’avaient pas directement trait aux séances d’études bien qu’ils dépenseraient bien au-delà de leurs moyens pour prendre part au dîner de conférence dans l’espoir d’être assis à la droite d’un membre des trois autres catégories et s’essayer à démontrer leur potentiel de chercheurs, essai qui tomberait inévitablement dans une oreille sourde.

Les seconds devraient payer leur tournée pour s’intégrer au groupe supérieur en montrant un esprit de camaraderie, ils feraient l’effort d’un geste généreux du portefeuille en échange de l’envoi d’une copie de leur papier à un tel membre du troisième groupe qui le solliciterait afin de l’intégrer à leur propre recherche et compléter telle demande de fonds ou cette promotion tant attendue.

Les troisièmes, donc, boiraient un vin heureux qu’ils partageraient entre deux ou trois collègues du même groupe, en gardant bien en mémoire qu’ils leurs devraient la pareille, alors que les derniers seraient invités par la faculté pour ceci, par les conférenciers pour cela et par les membres du troisième groupe en mal de reconnaissance. Tout irait comme prévu entre gens bien-pensants.

Par inadvertance, plus que par dessein, par trop incapable de tant de malice, elle qui ne savait comment affecter l’effronterie, Loïc brisa l’ordre des entrées en scène alors que son arrivée s’inséra entre celle du troisième et celle du dernier groupe. Moins par arrogance ou provocation que par crainte de solitude en compagnie des siens. L’attente produisait en elle un tel vide qu’elle était en droit de les appréhender, et tout d’abord pour la réaction imprévisible qu’elle savait éveiller, like darkness enlightened by shadows.

Loïc suivit le chemin fléché à la hâte par les membres du premier groupe jusqu’au bureau d’enregistrement des délégués, puis déboucha dans un hall déjà encombré d’arrivants en phase d’échange de formules de politesse et d’adresses respectueuses sur des tons mesurés, calmes, attentionnés. Derrière le bureaux d’enregistrement, deux membres du premier groupe, souriantes, chemisier et pantalons repassés, leur longs cheveux attachés en chignon lâche, réceptionnaient chaleureusement les délégués hagards tout en délivrant les documents assemblés à leur attention et en suppléant leur accueil d’explications sur les modalités de déroulement des séances ainsi que des indications sur les changements au programme, probables avaries causées par un membre du troisième groupe excusé à la dernière minute pour une extinction de voix impromptue.

Loïc signa le registre de présence, accrocha le badge personnalisé à son sein gauche, plaça la fourre plastifiée portant son nom sous son aisselle et se dirigea avec hésitation vers la salle où, lui avait-on indiqué, elle trouverait café et rafraichissements,  ainsi que le reste des délégués.

Alors qu’elle pénétra dans la salle de cours maintenant disposée en salle de réception, un mélange d’odeurs pugnaces de café soluble encore tiède, de brouhaha insensée et de chaleur corporelle poisseuse lui souleva le cœur. Elle battit son dégoût en retraite. Elle devait affronter la petite foule avec une justification en main, fut-elle répugnante, tiède et soluble. Aux quatre coins de la salle, de petites congrégations s’étaient formées selon l’entrée en scène des groupes, ici des chercheurs avec lesquels Loïc aurait du s’associer dès son arrivée afin de s’élever au-dessus du premier groupe et faire montre de son ambition tout en manifestant sa capacité à discerner la propriété de sa position, là des enseignants dont les exclamations joviales emplissaient la salle de faux-semblants, alors qu’aucun membre du dernier groupe n’était encore arrivé, optant de la sorte pour une entrée moins discrète durant la présentation du premier papier ou lors de la pause-café de onze heure.

Loïc réalisa soudain que, par un manque de chance qu’elle savait maintenant caractéristique, la présentation de son papier était prévue pour quatorze heure, tout de suite après le déjeuné. Quelle guigne, à l’heure de la digestion. Elle n’avait pas écrit son texte avec le souci de garder son auditoire en éveil, d’ouvrir son combat sur des corps bientôt repus, ceux-là même qui maintenant occupaient cette salle avec vigueur et entrain mais pénétreraient plus tard un amphithéâtre dans lequel chacun essaierait à qui mieux mieux de garder en éveil un organisme amorphe à coup de faux stimulant, répugnant, tiède et soluble. Toute conférence était avant tout une logistique des corps. C’était la raison pour laquelle le premier groupe s’était évertué à répondre aux demandes les plus farfelues en matière de transports, nourritures, hôtels et rafraîchissements. La satisfaction des participants serait avant tout corporelle. La satisfaction intellectuelle, elle, s’en suivrait comme une conséquence logique. À corps satisfait, esprit satisfait.

De petits plateaux couverts de biscuits secs ainsi que d’épaisses tasses en grossière céramique avaient été soigneusement disposés sur toute la longueur de tables rectangulaires ornées de nappes blanches en tissue, rêches et immaculées, ces mêmes tables qui, d’ordinaire, servaient d’écritoire et qu’on avait assemblé afin de former une séparation marquée entre les participants porteurs de badges d’identification individuelle et le personnel de service porteur d’uniformes sobres, noirs et blancs, et amabilité de circonstance. Ces derniers ne faisaient aucune distinction entre les corps goulus des membres de chaque groupe, du premier au dernier, bien qu’ils fussent sous les plus stricts ordres des membres du premier groupe.

Alors qu’elle s’approchait des écritoires devenus tables de banquet, une des jeunes femmes en uniforme lui demanda avec un sourire aussi large que son dévouement ce qu’elle désirait. Café, thé ou jus de fruit. Agitée par l’attention qu’elle venait de recevoir, Loïc chercha une réponse, hésitante, susceptible à l’indisposition de l’espace. Elle était là, derrière la ligne de séparation. Sa mère, sa grand-mère, elle-même. Non pas littéralement, bien sûr, mais dans son rôle, par l’extension de son être dans son activité pour les autres, dans sa fonction de servante. Elle était sa mère, sa grand-mère, elle-même. L’usine avait ceci de différent que cette fonction se faisait au service des pièces manufacturées, bougies et roulement-à-bille, alors que celle-ci se faisait ici au service des corps, papilles et intestins.

La caisse de la librairie. La clientèle. Ces pièces sur la chaîne de montage, apportées les unes après les autres. Les corps des acheteurs, discontinus, disloqués, morcelés. Ils lui tendaient l’objet de leur lecture à venir, ou non. Elle saisissait, scannait, empaquetait. Formules de politesse galvaudées. Après plusieurs heures à son poste elles étaient exactement cela, des formules polies, comme les pierres du chemin après des siècles d’érosion. Elle remplissait sa fonction dans la durée.

Derrière la table de banquet, la jeune fille souriante, dévouée, avait déjà réajusté consciencieusement l’angle de présentation du petit plateau de biscuits secs devant elle, le tournant sur lui-même pour lui présenter le côté le plus pourvu, comme s’il était convenu que l’abondance devait se mettre silencieusement en exergue. Loïc vit dans ce silence une marque de délicatesse toute dissimulée. Fine psychologue.

Elle aurait voulu pouvoir se servir elle-même. C’était pourtant hors de question, on ne lui laisserait pas cette liberté. Il fallait donc qu’elle décidât. Son hésitation avait déjà trop durée. Que faire ? Si elle prenait un jus de fruit, elle éveillerait probablement un appétit précoce qui finirait par se traduire en gargouillements de gosier avant même la fin de la première session. La prochaine pause-café serait dans deux heures et demie. Elle pourrait alors pallier à ses mouvements gastriques par l’ingestion de café au lait mais elle se serait déjà fait remarquer par les bruits grotesques et caverneux d’un estomac capricieux. Boire un café si tôt le matin serait une erreur, c’était un fait. Et puis elle risquait de perdre sa concentration lorsque l’effet stimulant se ferait ressentir et qu’elle aurait, à n’en pas douter, de légères, mais néanmoins désagréables, palpitations occasionnées par un mélange d’appréhension et de faiblesse organique.

Si elle s’aventurait par mégarde à prendre un thé, il était évident que sa vessie ne la laisserait pas en paix jusqu’à ce qu’elle pût se soulager en fin de session. Mais alors la queue pour les toilettes serait probablement tellement importante qu’il faudrait engager une conversation courtoise avec des participantes succombant à la même nécessité et qui répondraient par des formules toutes aussi courtoises tout en espérant que le temps d’attente serait assez court pour ne pas avoir à faire plus ample connaissance et que, le moment venu, l’envie ne leur fût coupée sec, sachant pertinemment que leur nouvelle accointance les entendrait accomplir leurs affaires dans le toilette voisin.

Ne rien prendre serait presque suicidaire. Elle ne saurait que faire de ses mains et finirait par les fourrées dans ses poches, se marginalisant d’avantage encore, ne pouvant prendre part à la complainte générale sur la qualité du café. Ce serait donc un café. Le thé serait de toutes les manières trop fort et le jus de fruit était probablement bourré de sucres artificiels. Non, le café était définitivement le meilleur choix. D’ailleurs personne ne s’aventurait à boire du thé. Quant au jus de fruit, c’était évident qu’il avait si peu de succès que son économie prouvait son impropriété.

Loïc aurait voulu demander conseil à la jeune fille pour confirmer son choix mais celle-ci semblait plus concernée par l’accomplissement de ses tâches que par les humeurs stomacales des participants. Peut-être pourrait-elle lui demander si le jus de fruit contenait des sucres artificiels ? Mais qu’en saurait-elle ? La boisson était présentée dans des carafes, pour s’en assurer il aurait fallu qu’elle allât aux cuisines à l’étage inférieur, vérifiât les cartons qui remplissaient les poubelles de services, et puis elle finirait probablement par dire ce que Loïc voulait entendre pour s’éviter la corvée. Loïc ne serait pas plus avancée. Non, un café. Ce serait définitivement un café.

Loïc s’aperçu que sous la poche gauche de son uniforme, la jeune fille, toujours aussi souriante et dévouée, car la patience était aussi son devoir, portait un badge métallique orné des armoirie de l’université avec son prénom, uniquement, inscrit en lettres dorées. Johanna était de toute évidence une étudiante en deuxième ou troisième année qui finançait ses études en offrant quelques heures de service rémunérées à l’occasion de ce genre d’événement, probablement entre un ou deux autres petits boulots, dans l’espoir de se retrouver d’ici quelques années de l’autre côté de l’écritoire et de porter un badge en plastique portant son nom et prénom imprimés sur un petit rectangle en carton qui dirait « Dr Johanna -». Plus que la mise en scène de la hiérarchie universitaire, l’espace permettait la mise en scène des ambitions.

Loïc commanda donc un thé, avant de se raviser. Parmi la cacophonie frivole, les conversations étaient adéquates. Le premier groupe des thésards se plaignait des demandes de plus en plus exigeantes de la part des institutions et du conseil de recherche, ainsi que de l’accès de moins en moins ouvert aux bourses d’études. Le deuxième groupe des chercheurs commentait sur le nombre de doctorants de plus en plus large et sur la qualité des recherches qui s’en suivaient de moins en moins compétentes. Les troisième groupe des enseignants discutait des tâches administratives qui lui incombait, de plus en plus contraignantes, et, par conséquence, d’une disponibilité de moins en moins assurée pour clore des travaux en court. Le dernier groupe des professeurs qui, petit à petit faisait son apparition au sein des délégués, échangeait, pour sa part, des compliments dûment réciproqués sur le bon fonctionnement de la faculté face aux exigences budgétaires de plus en plus fâcheuses.

Chaque discussion était sur le même registre mais à un degré plus ou moins variable. Au demeurant, tous se plaignaient unanimement d’une seule chose : le goût insipide du café que Johanna venait de leur servir. Là était la base du contrat qui liait ces divers groupes en une communauté homogène et soudée, en une communauté de corps plus que d’esprit. Un jour viendrait où Johanna elle-même pourrait enfin joindre les cœurs plaintifs de cette comédie mondaine, renforçant ainsi la sereine vérité sur laquelle leur covenant était fondé.

L’objet du dégoût général en main, Loïc se déplaça lentement parmi les participants, feignant une attention accrue pour ne pas renverser le précieux liquide tout en évitant ainsi un contact visuel trop intime et la maladresse sociale de l’éventuelle mésinterprétation d’un regard qui porterait à l’invitation. Finalement, elle prit le parti de quitter la pièce qui s’était rétrécie au fur et à mesure qu’elle s’était emplie, et d’aller se refugier dans la salle de conférence encore vide, et donc inintéressante.

Une fois dans l’amphithéâtre assombri par les boiseries pesantes et les portraits austères des précédents régents de l’université, elle déplia dans un léger grincement un des petits sièges en cuir vert foncé situé à gauche de l’estrade. Elle déposa sa tasse sans être convaincue qu’elle en finirait le contenu, puis sortit son papier pour le relire une dernière fois avant le début des séances de travail.

Elle fut alors prise d’une sensation d’isolement extrême, non pas parce que les délégués évoluaient à l’extérieur de l’amphithéâtre mais parce que ce travail qu’elle avait maintenant sous les yeux appartenait à l’univers peuplé de sa chambre, uniquement. C’était là qu’elle avait écrit son papier, là qu’elle l’avait relu, là qu’elle avait envisagé les questions et les débats, c’était à sa chambre qu’il appartenait. Elle ne se sentait jamais seule dans sa chambre, jamais inutile, jamais encombrée par la vie. Mais dans cet endroit étouffant, solitaire, aliénant. Son papier lui semblait terne, affadit, sans ferveur. Le présenter à haute voix annihilerait toute la diligence avec laquelle elle avait agencé le moindre paragraphe, la moindre phrase, le moindre mot. Tout allait tomber à plat.

Son travail avait-il été inutile ? Et puis qui avait-elle eu l’intention de convaincre, son auditoire ou elle-même ? Où, au juste, voulait-elle en venir ? Certes, à la lecture de ce papier elle n’aurait nulle intention de trouver l’unanimité de l’approbation, elle voudrait juste démontrer l’intérêt et la direction de ses travaux afin qu’ils fussent partie prenante des échanges qui animaient sa communauté de recherche. Il en allait là de son devoir ainsi qu’il était édicté par sa fonction.

Jusqu’alors, le plus difficile n’avait pas été la solitude d’un travail indépendant mais l’isolation de son travail par rapport à la communauté envers laquelle elle était censée avoir ce devoir. Maintenant, elle se demandait qui allait donc feindre un quelconque intérêt pour ce qu’elle avait à dire et si cet intérêt lui importerait véritablement. Ses taches ne lui avaient pas permises de rendre visite à sa mère et à sa grand-mère depuis trop longtemps, mais à qui était-elle redevable de son devoir ? À celles qui produisaient les richesses, jour après jours, à l’usine comme au magasin dans lequel elle avait travaillé, celles qui finançaient la bourse de sa recherche ? Ou à ceux qui hantaient la salle voisine, tasse en main ? Comment pouvait-elle savoir ce qu’être juste signifiait?

Non, tout cela ne rimait à rien. C’était pourtant moins l’inutilité de son travail qui l’importait à cet instant que de savoir ce qu’elle avait en commun avec cet auditoire qu’elle se devait d’impressionner, de convaincre, de séduire. L’insipidité de ses doutes avait pris le dessus sur l’insipidité du café alors que le brouhaha de la pièce voisine déferlait maintenant dans l’amphithéâtre suivit de peu par la vague des conférenciers.

Chapitre 7

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