L’admirable silence d’une mere: chapitre 8

Bon Accord pub

Le pub était déjà bondé. Un mélange d’odeurs sucrées de sueur et d’alcool enveloppait les corps légèrement enivrés et dont les pores graisseux absorbaient les fluides gazeux échauffés par la simple densité et étroitesse de l’espace. Il était encore tôt. Chaleur moite, bruit de voix confus, lumière jaunâtre. En fond de salle, Loïc aperçut une étroite table jonchée de verres vides à laquelle personne ne semblait pressé de s’assoir. Une précieuse aubaine pour une fin de samedi après-midi.

A cette heure-ci, les supporters des Celtics et des Rangers, les deux équipes de football rivales de la ville, avaient déjà pris possession des lieux pour quelques pintes après-match, c’était pourquoi on distinguait également des accents nord irlandais. Loïc débarrassa les verres vides tout en demandant à Ray ce qu’elle voulait boire, « Bitter & Twisted », avant de se diriger vers le bar.

L’espace d’un instant, elle pensa à Johanna. Une fois son service terminé, elle affronterait probablement une soirée d’étude à la bibliothèque universitaire pour rattraper une journée perdue à servir une délégation qui s’éterniserait le long de son écritoire taché de vin, parsemé d’amuse-gueules suintants et en phase de décomposition, alors qu’enseignants et professeurs, l’œil vitreux, plaisanteraient en se racontant l’expérience des jeunes universitaires comme une vie de débauche enivrée et de fainéantise puérile, s’évertuant à juger le bas de l’échelle académique comme frivole. Johanna resterait silencieuse, de glace, avec la droiture d’un savoir qui surpasserait tout jugement.

Loïc commanda deux bières puis retrouva Ray. Dans ce nouvel environnent, celle qui avait été la femme-rongeur semblait avoir changé de peau. Quelque chose intriguait Loïc chez cette jeune fille. Comment pouvait-elle faire montre à la fois d’une telle confiance en elle et de cette réserve toute délicate avec laquelle elle semblait marcher à tâtons parmi la foule? Assise discrètement au fond de sa chaise en bois sombre, elle se familiarisait avec son entourage, tendait l’oreille pour saisir des bribes de conversations sans pour autant sembler prêter grande attention.

En voyant Loïc revenir à leur table, elle l’accueillit d’un large sourire comme si elles se connaissaient de longue date et ne s’étaient pas revues depuis trop longtemps, non, plutôt comme on aurait invité une troisième personne à prendre part à une discussion malaisée pour détourner l’attention, ou peut-être comme on aurait aperçu avec soulagement un réparateur de distributeur automatique refusant de rendre la monnaie. Il y avait un peu de tout cela et en même temps rien de tout cela dans ce sourire.

Ce sourire s’avéra néanmoins être tout ce que Loïc désirait à cet instant précis, un mélange de don généreux et de chaleureuse gratuité. Ce fut ce qu’elle voulut y voir. Quelque peu déstabilisée après des heures de mascarade et d’efforts de composition, Loïc sentit les traits de son visage se détendre, ses membres se dénouer, ses épaules se relâcher. Non, elle n’irait pas travailler en usine. Et puis de toutes les manières plus personne ne travaillait en usine de nos jours. Enfin, presque.

Elles trinquèrent à cette journée d’activité intense pour Ray et d’angoisse excessive pour Loïc. Son papier avait été un échec, il fallait qu’elle l’admît, maintenant elle devait vivre les conséquences de son exposition bien trop hâtive. Elle avait pensé avoir fait un effort d’écriture assez sérieux pour générer des pistes de recherche pertinentes et des débats originaux, en tous les cas pour motiver une certaine agitation. Comment avait-elle pu faire une telle erreur de jugement ? Elle devait aussi se l’admettre, cette erreur était inévitable sitôt qu’on écrivait pour les autres. Non, décidément. Ray l’interrompit.

— Je viens généralement aux Three Judges pour la bière anglaise, mais celle-ci est d’une distinction toute Cambrienne pour une bière écossaise.

— Tu n’aimes pas la bière écossaise ?

— Non, ce n’est pas ça, c’est seulement qu’elle est souvent trop aromatisée. J’aime la bière amère.

— Northumberland ?

— C’est dans l’extrême, mais oui, par exemple.

— Ah. Moi je préfère la bière écossaise.

Loïc ne savait pas si elle devait continuer sur ces broutilles opinées alors elle parla un peu plus d’elle-même bien qu’elle n’en eût aucune envie.

— Tennents sur Byres Road a des bières un peu lourdes et toujours une Orkney à la pompe, Blackfriars dans la Merchant City, des bières plutôt légères et houblonnées.

— Sloans, dans les arcades d’Argyle Street, tu connais ?

Ray avait décidé de lui renvoyer la politesse et chacune commença à prouver son brassin de valeur à l’autre.

— Non, jamais entendu parler.

— Ils ont une demi-douzaine de pompes et une sélection de bières continentales en bouteilles.

— Pas mon fort les bières continentales, servies trop froides, trop gazeuses, trop fortes et trop sucrées.

Un temps.

— Une favorite parmi les écossaises ?

— Pas vraiment. J’ai commencé avec la Goldihops, je ne sais même pas s’ils la produisent toujours, et puis je me suis dirigée vers les bières brunes, Lia Fail en tête.

Loïc se demanda comment la conversation avait pu virer à ce déballage mais il semblait que l’accroche était inévitable et que Ray avait pénétré une partie d’ordinaire discrète de son intimité. Elle se laissait faire mais elle regrettait déjà tant de loquacité, certains goûts n’étaient pas faits pour être partagés.

— Pourquoi finit-on toujours par boire des vins dégoûtants dans ces conférences ?

— La vulgarité, Ray. Du vin pour la forme, mais bon marché pour les fonds. Et puis ils s’en fichent, tout ce qu’ils veulent c’est l’ivresse aux frais de la princesse.

— C’est à ton tour d’être remontée.

— Non, déçue, je ne fais qu’exprimer de l’amertume. Pas envers la conférence ou ses participants, mais envers moi-même, c’est pour ça que je m’en prends aux autres. Ce que tu entends là n’est que l’expression de mon injustice, rien de plus.

Loïc avala une large gorgée pour éviter tout contact visuel. Pourquoi se livrait-elle ainsi à cette personne qu’elle ne connaissait que depuis une heure à peine ? Etait-ce parce qu’en ce court lapse de temps elle avait vu en Ray le reflet de ses propres opinions et de ses propres partis pris ? Quel faux confort trouvait-elle en cette personne ? Etait-ce l’accord implicite de leurs positions sur la communauté universitaire qu’elles venaient de quitter à la hâte ? Etait-ce cette identité dans leur différence ?

Incapable de répondre à de telles questions et, pour tout dire, sans l’envie ni la force, Loïc se laissa doucement bercer par un épanchement sentimental qu’elle ne se croyait pas capable, enveloppée d’un halo de chaleur et de familiarité face à cette inconnue à qui elle ouvrait de frêles bras, incertains, timides, tout en jouant des biceps. Elle avait trouvé un refuge passager et elle voulait juste s’y abriter quelques instants, laisser passer l’orage, s’y pelotonner en attendant des vents plus favorables comme on se serait laissé aller à croire au retour de l’été sous les premiers rayons du printemps.

Elle n’avait pas lâché autant de mou depuis sa marche avec Diane. Pendant tout ce temps, elle avait serré des dents comme un funambule sur le fil du rasoir. Elle avait gardé un goût amer de cette dernière accolade, un mélange de regret et d’échec. Se laisser aller avec Ray lui semblait différent. Elle ne la connaissait pas, par conséquent, elle ne pourrait avoir ni regret, ni sentiment d’échec à l’issue de leur soirée.

Étrangement, cette méconnaissance semblait les rapprocher . Toutes deux savaient qu’elles prétendaient avoir certaines choses en commun pour justifier un rapprochement qu’elles savaient être de la curiosité, mais toutes deux savaient aussi que c’était cette méconnaissance de l’autre qui les poussait à cette prétention. Ray ignorait tout de Loïc et Loïc ignorait tout de Ray. Tout était donc possible.

Bien sûr, plus elles parleraient d’elles-mêmes et plus ce champ de possibilités se resserrerait, mais alors rien ne les forceraient à le fermer complètement, elles pourraient très bien quitter ce pub dans deux ou trois heures et ne plus jamais se revoir, ne plus jamais avoir à se connaître plus que ça. Après tout, Loïc pensa alors, c’était bien cela que « faire connaissance » voulait dire. Et comme dans toute autre connaissance, il était ici possible de s’imposer des limites afin d’éviter toute dégénérescence procrastinatrice, éviter le pathétique.

— Dis-moi, tu peux me récapituler l’idée centrale de ton papier ? Ces questions que tu as posé, ce ne sont pas des questions d’historienne ?

— Non, c’est vrai, mais ce sont des questions qui ont trait aux savoirs et tu seras d’accord avec moi que l’histoire n’est rien d’autre qu’une forme de savoir.

— Peut-être, mais c’est avant tout une science humaine, ou une science sociale selon les facultés, mais dans les deux cas, c’est une activité plutôt qu’une forme de savoir, et une activité qui cherche à expliquer la réalité, même si cette réalité est passée et incertaine. Plutôt qu’un savoir, c’est une activité qui cherche à refléter le monde tel qu’il a été, non ?

— C’est quoi ton sujet, Ray ?

— Les Lumières écossaises.

— Hutcheson, Hume, Reid, Ferguson, Smith et tous les autres ?

— Oui.

Loïc hésita. Elle n’avait pas envie de se lancer dans des explications qu’elle ne se croyait de toutes les façons pas capable de tirer au clair. Son papier avait été un échec. Elle n’avait pas réussi à communiquer les enjeux de son travail, ceux-ci s’en trouvaient d’autant plus incertains. Elle ne pourrait pas ressasser sans cesse cet échec. Il fallait qu’elle l’acceptât et qu’elle s’en retournât à son ouvrage plutôt que de s’ébattre à expliquer quelque chose qui n’intéressait personne et que personne ne voulait comprendre. Pourtant Ray semblait intéressée. C’était peut-être là l’occasion pour elle d’essayer, juste un peu, pour voir. Ça mange pas d’pain.

Après un instant de silence entrecoupé de courtes gorgées de bière, elle se lança.

— Certains historiens disent que l’histoire, celle qu’on écrit, ce récit qui reflète le monde tel qu’il a été, a besoin des corps… les corps sont la condition de l’histoire si tu veux. Il faut bien qu’il y ait eu des corps agissant et pensant pour que l’on puisse refléter quoi que ce soit de la réalité du passé humain. Les corps sont à l’intersection entre la réalité et le récit, pour parler crûment. Mais pour aller plus loin… en s’inspirant curieusement de Hegel, on peut aussi dire que le corps humain est lui-même nécessaire à l’histoire parce qu’il nous permet de faire l’expérience d’un fatum, c’est-à-dire de la contingence, et par là-même nous force à penser l’individu… cette volonté qui nous habite et par laquelle on lutte pour garder en nous, ou plutôt par nous, la différence entre liberté et contingence. Tu vois où je veux en venir ? Cette volonté produit l’histoire… rn gros, c’est cette différence qui existe entre mes désirs et la raison où le jugement laisse une sorte de vide dans l’individu… un vide qui le mène à l’action comme l’expression de sa volonté. Mais l’expérience intellectuelle qu’on fait dans cette reconstruction du passé a besoin de supposer l’existence d’un monde matériel dans lequel l’action est possible. Or, il y a aussi toujours ce vide dans l’individu-acteur… ou ce corps si tu veux, qui fait que, à moins que ce vide ne contienne quelque chose d’universel, il est impossible de produire une reconstruction de l’histoire qui soit vraie. La différence qu’il y a dans l’expérience de ce vide ne répond pas à un système ou à une règle… il est, comme Proust et Thomas Mann l’ont montré, de l’ordre de l’affect, de l’imprévisible, du corps comme sanctuaire de nos pulsions. Si c’est le cas, soit l’histoire est impossible, soit l’histoire qu’on crée est un travestissement. C’est en se convainquant que ce travestissement est vérité qu’on fait une erreur parce que par là-même on refuse la différence… on la diffère dans le travestissement. On s’en convainc en supposant qu’il existe une hiérarchie ou une chronologie dans la prédiction de ce savoir qu’est l’histoire qui, du matériel ou des corps, s’élève vers un ultime geste de la pensée… c’est-à-dire la synthèse… et que cet aboutissement est plus vrai, plus représentatif, plus complet que ce qu’elle reflète. On a ainsi un préjugé négatif envers les corps et un préjugé positif envers les idées exposées dans la synthèse historique… or le lien entre les corps et la raison est, bien entendu, ténu. L’Histoire, avec un H majuscule, pour exister comme savoir, nie la ténacité de ce lien par l’ordre, la hiérarchie ou la chronologie.

— Mais très peu d’historiens défendraient l’idée que ce qu’ils produisent est une forme de vérité.

— Oui, mais très peu admettent qu’ils collaborent à la production d’un effet de vérité… et donc qu’ils trompent le monde par dessein.

— Tous sont plus ou moins d’accord pour se considérer comme producteurs de récits, rien de plus, ou comme interprètes singuliers.

— Peut-être mais leurs récits structurent et ordonnent le monde qu’ils décrivent… si bien que, parce qu’ils semblent alors faire sens, ces récits créent un effet de vérité. Par conséquent, les historiens ont une responsabilité envers ces récits même s’ils semblent bien souvent la refuser. Cette responsabilité est marquée par une certaine morale séculaire… si tu veux. Mais si c’est le cas, on finira toujours par dire la même chose… briser le cercle du même, c’est ça notre problématique en temps qu’historiennes… Mais il existe aussi un autre problème. Non seulement ces récits créent de l’ordre, mais ils nient également la réalité du désordre, c’est-à-dire de ce vide dans l’individu-acteur. D’une certaine façon, ces récits remplacent les corps… ils créent du plein là où il y a du vide… ils créent une causalité là où il y a du chaos… une détermination là où il y a de la contingence. On fini par se faire illusionniste quand on se fait historien.

— Et comment toi tu réconcilies tout ça ? Il y a quand même une différence entre l’histoire et la littérature, non ? Et puis le passé, c’est le passé, c’est comme ça.

— Oui, la littérature raconte une histoire où le vide se traduit par la langue, soit une langue chaotique, soit une langue imaginée ou je ne sais quoi d’autre, alors que l’Histoire avec un H majuscule raconte exactement ça : l’histoire unique, pleine.

— Mais pour écrire la multiplicité de ses histoires, la littérature a besoin de cette histoire unifiée que produisent les historiens, non ? Je ne sais pas moi, je pense à Balzac, Stendhal, Hugo… tiens, Walter Scott. C’est cette histoire unifiée qui leur permet de créer un contexte dans lequel leurs histoires à eux peuvent se distinguer et se développer, il y a dans l’Histoire avec un H majuscule comme tu dis un plus haut niveau de représentation qui s’adresse plus largement à ce qu’on pourrait appeler la nature humaine, si seulement on croyait encore à une chose pareil, mais en tout cas une représentation qui tend vers l’unification des expériences, plutôt que les histoires littéraires qui se distinguent exactement parce qu’elles contiennent quelque chose de l’ordre du particulier, de l’individuel. Prends par exemple Tourgueniev ou Gogol, le contexte historique est nécessaire à leurs histoires parce que sans les contraintes structurelles ou sociales que l’histoire explique, les histoires que ces écrivains racontent n’auraient aucun sens.

— A moins que ce soit l’inverse, sans les histoires de ces écrivains, l’histoire n’aurait aucun sens. En temps que connaissance, l’histoire nécessite des lieux de production, la littérature peut en être un, non ? D’accord, l’histoire sert à conceptualiser, mais du coup elle en devient plus vraie ou plus juste. C’est en fournissant le cadre dans lesquels les multiplicités peuvent s’exprimer ou se penser qu’elle devient plus vraie. La littérature, comme d’autres formes de production, contribue à la vérité de l’histoire. Mais elle peut aussi faire fi de l’histoire d’une certaine façon, grâce à l’imagination de l’écrivain… créer des contextes a-historiques. Par exemple, les tragédies Shakespeariennes. Elles peuvent être déclinées ou déliées dans n’importe quel contexte historique parce qu’elles ne sont pas dépendantes de l’histoire… en fait, l’histoire leur est inutile parce que ce qu’elles disent est a-historique… le tragique, le chaos, le vide, la lutte, etc. Comme tu le dis, elles traitent de la nature humaine pour m’exprimer avec les mêmes contraintes du langage que toi. La question finit par être celle-ci : le chaos, le vide, le désordre de l’individu, tout ça est-il la condition humaine plutôt que la nature humaine ? Si c’est le cas, alors l’individu ne peut pas être historicisé… il devient, par son désordre-même, universel. Or, si on accepte que c’est l’individu qui, dans l’expérience de cette universalité, produit l’histoire comme volonté, alors on ne doit pas chercher un sens à cette histoire parce qu’elle est indéterminée.

— Bon, si tu veux. Et alors ? Tout n’est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

— Si on vivait à l’époque d’Homère, peut-être mais ce n’est pas le cas. Tout ça, ce n’est pas compliqué, c’est problématique. Prends un sujet classique… par exemple, puisqu’on en parle, la nature humaine. On la trouve, dans la pensée européenne, traditionnellement divisée en trois parties si tu veux. La nature humaine, dans ce contexte, c’est un alliage du corps, de l’esprit et de l’âme. Bon. Que tu prennes le système d’Aristote où l’esprit devient le point médian et vertueux entre le deux extrêmes que constituent le corps dont on peut observer bien des choses et l’âme dont on ne peut que déduire certaines choses, et encore, ou bien que tu prennes un système moderne de hiérarchisation, le corps en bas de l’échelle et l’âme au sommet, le principe de représentation de ces systèmes est toujours généré par une volonté d’ordre, d’organisation, en gros d’un logos ou même d’une métaphysique. Mais la nature, et donc en toute probabilité ce que l’époque classique appelait la nature humaine, ne connait par elle-même aucun ordre, aucune catégorisation, aucune hiérarchie… elle est, un point c’est tout. Donc si la nature humaine est le produit d’une volonté d’ordre, elle est aussi une métaphysique. Bon, jusque-là tout ça est évident d’une certaine façon, ça relève presque du lieu commun. Mais comment déployer cette analyse au-delà de ce sujet pour démontrer que cette métaphysique s’étend à tout ce qui nous entoure… pour montrer que ce qui existe, existe avant tout par rapport à un schéma ? Par exemple la philosophie. Je n’en sais rien moi, je suis pas philosophe… mais si on regarde le sujet, on voit qu’elle est divisée en trois parties. Tiens, toi qui es spécialiste des Lumières écossaises, au XVIIIème on a la philosophie empirique de David Hume, le sens commun de Thomas Reid, et l’idéalisme de Kant, le tout dans la philosophie de William Hamilton. Mais le processus philosophique, tel qu’il est décrit, suit une certaine hiérarchie : tout d’abord on a l’observation, soit l’empirique, puis on a l’interprétation, soit le sens commun, et enfin la synthèse, soit l’idéalisation. Or, qu’est-ce qui dicte cette hiérarchie qui, au demeurant, dicte également la chronologie de l’histoire de la philosophie écossaise… attends, ça c’est un autre sujet… non non, ce que je veux dire c’est que, ce qui dicte cette hiérarchie c’est la philosophie au sommet, c’est-à-dire l’idéalisation kantienne… je sais je sais, Kant se défend d’être un idéaliste mais quand même. On est alors en présence d’une double métaphysique où non seulement le savoir est ordonné mais où le sujet du savoir même, c’est-à-dire la philosophie, est ordonnant. A ce niveau, il n’y a plus de philosophie au pluriel, mais une philosophie au singulier qui est toujours déjà une métaphysique… c’est-à-dire un principe d’ordre à deux niveaux d’organisation… dans ce cas-ci, mais, regardes, ça devient encore plus problématique si on parle de l’histoire de la philosophie parce qu’alors là on a trois niveaux d’organisation : le chronologique, la hiérarchie des processus et la métaphysique. Et plus on a de niveaux d’organisation, plus la synthèse devient pesante et puissante… J’en ai mal aux dents.

— Reviens à ton papier parce que tu vas me perdre, tu parts dans tous les sens.

— L’idée de mon papier est bien simple. C’est qu’en créant des synthèses, on a compliqué ou complexifié des multiplicités, c’est-à-dire des unités simples. Il existe des outils pour démonter ce problème. La déconstruction, par exemple, consiste à casser ces synthèses et à revenir aux unités simples… en philosophie tout comme ailleurs dans la pensée européenne. La synthèse, ce qu’on pense être une unité de la pensée, une simplification des multiplicités, est en fait un processus de complexification. Ce qu’il nous reste à faire, parce qu’on a hérité de ce problème, c’est de dé-complexifier la pensée. Mais d’une certaine façon, la déconstruction ne va pas assez loin parce qu’elle n’arrive pas à dé-complexifier les corps. Ça, elle le laisse à la littérature. Or, si c’est là qu’il faut voir le début de la brisure et donc l’origine de ces luttes qui créent la pensée, l’ordre, l’histoire, etc., on a meilleur temps d’adopter un double scepticisme face à la dé-complexification de la pensée. En d’autres termes, soit on peut dé-complexifier les choses jusqu’au chaos originel, ou bien alors dé-complexifier revient à un besoin d’ordre, même s’il est nouveau… et alors la déconstruction n’est rien d’autre qu’une prétention.

— Est-ce que c’est pas ça que font les historiens des émotions ?

— Oui, peut-être, mais ils partent aussi d’un préjugé lorsqu’ils comparent, par exemple, l’angoisse élisabéthaine dans Shakespeare à l’angoisse moderniste dans Proust… parce qu’ils considèrent l’angoisse comme une unité… si bien que ce n’est que le contexte historique qui produit la possibilité d’une différence. Ils essaient ensuite de réduire au même la vérité de l’histoire par la contextualisation… l’unité est alors réaffirmée.

— Mais pourquoi veux-tu à ce point démentir l’histoire ? Après tout, tout ce que tu viens de dire démontre son utilité, voir sa centralité ?

— Parce que je n’y crois pas. C’est pour ça que je veux la démentir. Le chaos en moi ne me permet pas de croire à l’histoire.

Loïc senti à la fois un soulagement et une grande confusion alors que son argument retournait tout doucement, ventre à terre, dans le flou distillé de son esprit déjà enivré. A quoi rimait ce qu’elle disait ? Tout cela avait-il un sens ? Oui, elle avait beaucoup lu ces derniers temps, mais qu’avait-elle fait de toutes ces lectures ? Et puis avait-elle vraiment compris ce qu’elle essayait d’expliquer ? Qu’avait-elle donc à défendre, de quoi se faisait-elle l’avocate ? Il lui semblait qu’elle saisissait à peine son propre argument et qu’elle lâchait prise sur la conviction de son doute, oui, la conviction de son doute, peut-être se trompait-elle dans son interprétation, peut-être qu’après tout elle se fichait pas mal de croire en l’histoire ou non.

— Pourquoi tu n’as pas expliqué ça dans ton papier cet après-midi ?

— Je ne sais pas, peut-être que c’est évident pour tout le monde, peut-être que j’avais peur de perdre mes convictions. Pfff! Mes convictions… Peut-être que je n’ai rien compris, ou peut-être que la question a déjà largement été épuisée sans même que je puisse m’en douter. Dans tous les cas, j’aurais eu l’air ridicule. Au fond, ma question c’est : pourquoi l’histoire ? Tu me vois poser cette question pendant une conférence ? Soit on m’expulse, avec des pincettes bien sûr, soit on m’enferme. Alternativement, on me renverra en première année avec pour compagnie de lecture les Tosh, les Carr et les Elton.

Ray resta silencieuse un court instant qui sembla bien trop long. Le temps.

— Pourquoi l’histoire ? Pour créer de la contradiction. C’est le motif même de l’existence de chaque historien. Comme on dit, mets deux historiens dans une même pièce et ils réussiront à créer une dispute à partir de presque rien. Mais si tu faisais le pari contraire ? Si tu te disais que personne, ou pas grand monde, n’a compris ce que tu viens d’expliquer et que ton interprétation offre une lecture nouvelle ?

— Ça, c’est pas possible. Si j’étais si maline, ça se saurait. Je ne suis ni dupe ni triomphaliste. Parce que ce que je dis-là t’es nouveau à toi ne veut pas dire que ça n’a pas été débattu ailleurs jusqu’à la lie.

— Alors dans ce cas, pourquoi ne pas accepter l’impasse et faire avec ?

Sur-ce, Ray se leva en enfonçant les mains dans ses poches de jeans pour en retirer une poignée de piécettes :

— C’est ma tournée, une autre?

— Faire avec ? Mieux vaudrait alors se taire, ou alors apprendre à oublier, en commençant par boire par exemple. Oui, une autre, la même.

— Tu n’as pas le droit de te taire, tu as une thèse à finir. Et puis ne sois pas aussi injuste envers toi-même.

— Quelle injustice ? Non non, je ne suis pas injuste, j’aurais dû savoir anticiper les problèmes de mon papiers.

— Ça, ça s’appelle acquérir de l’expérience.

— Mais pas du tout. Quelle expérience ? Toute notre pratique est déjà déterminée, détaillée, guidée, il n’y a qu’à sauter dans les cerceaux qui nous sont présentés pour compléter le parcours, comme des chiens savants. Ray, écoutes, tout le monde sait que c’est impossible de foirer une thèse. L’expérience, ça ne s’acquiert pas, on nous l’offre dans un papier cadeaux.

— Tu m’abasourdis. Bitter & Twisted, pronto !

Loïc réalisa que, malgré le brouhaha des conversations avoisinantes, elle s’était peut-être emportée et exprimée un peu trop fort. Son embarras la poussa à fixer du regard son verre vide en attendant le retour de Ray. Eviter toute interaction avec ses voisins qui, penchés sur leur petite table de bois vissée au sol pour retenir les corps trop mous s’y choyant avec langueur, n’avaient pourtant que faire de leur entourage et parlaient non seulement eux-mêmes à forte voix mais aussi avec un débit verbal régulièrement entrecoupé de rires sonores et gras.

Loïc sentait à présent la chaleur de la bière s’immiscer le long de ses membres, ses joues avaient certainement rosies, ses épaules s’étaient probablement affaissées alors que ses sens devenaient plus intenses, plus affutés, capables de faire succéder chaque perception avec d’autant plus d’acuité et de rapidité. Oui, Ray avait raison, elle se devait avant tout de rendre possible sa thèse. Il n’était pas question de se laisser aller à des états d’esprit incertains alors que le contribuable finançait sa recherche pour un résultat précis, utile à tous, à commencer par la plus large population d’intéressés, au-delà du petit groupe de spécialistes qui travaillaient avec les même problématiques en tête.

La littérature, la philosophie, l’histoire, tout ça était central à notre compréhension de l’humanité, à ce que veut dire « être humain », et non pas à ses états d’âme aussi égoïstes qu’égarés. La recherche, c’était ça, s’oublier, s’abstraire. Des résultats, et non pas des digressions qui rimaient à bien peu de choses pour finir et résonnaient comme une pédanterie déplacée. Mais quoi ? Etait-elle, elle Loïc, hors de l’humanité que ses états d’âme ne devaient plus être partie de sa recherche ? Non, non, une fois de plus, pédanterie.

La plus grande vertu de tout chercheur était de savoir s’effacer derrière sa recherche, c’était ainsi qu’il accomplissait son devoir. Si elle n’en était pas capable, elle n’avait rien à faire dans cette position, c’était aussi simple que cela. Car enfin où voulait-elle bien en venir avec ses histoires de contextualisation ? Et puis quelle arrogance cette habitude de citer des auteurs comme si elle en prenait possession, comme si elle les comprenait. Des noms, des noms, des noms…

L’apparition du chariot de supermarché à piécette avait bouleversé sa jeunesse. Elle s’en souvint brusquement. Sa mère disait, par habitude, que tout bon-à-rien saurait au moins trouver un emploi à rapporter les chariots dans leurs airs de rangement. Y-a pas besoin de diplômes pour ça, y suffit de s’abader na brize. Lorsque le chariot à piécette fit son apparition, un monde sans filets se présenta à elle, un monde où il était possible de ne plus exister, un monde dans lequel le vide devenait une probabilité comme une autre.

Bien sûr, c’était à elle de s’imposer des limites dans son questionnement et de quantifier savamment ses hypothèses. Il ne tenait qu’à elle, et à personne d’autre, de s’imposer des obligations face à son travail, ni frivoles ni prétentieuses, si elle voulait atteindre des résultats. Se fixer un objectif de recherche, deux hypothèses contradictoires bien précises pour soulever une problématique claire, un plan de travail pertinent et réalisable, s’assurer de la disponibilité de son matériel de travail et de la faisabilité de son projet. Ce n’était pourtant pas sorcier ! Adopter une ligne de conduite et s’y tenir.

Après tout, c’était bien cela que son contrat de recherche lui assignait, nonobstant quelques autres devoirs, certes, tel que l’assistance à l’enseignement au sein de sa faculté, la dissémination de son travail, une contribution sérieuse à l’échange des savoirs entre chercheurs et avec le publique pour développer un esprit de communauté, d’accessibilité et d’inclusion aux pratiques académiques. Son contrat lui imposait des obligations universitaires tout autant que civiques, et à aucun moment ses états d’âmes ne seraient sollicités dans son accomplissement. A quoi bon s’en embarrasser.

Lorsque Ray posa une pinte fraîchement tirée devant elle, Loïc s’excusa d’avoir fait preuve de tant d’arrogance, navrée par son attitude, elle feignit un sourire embarrassé. Ray lui avait bien dit « tu m’abasourdis ». Elle l’avait dit. Personne ne voulait qu’un échange courtois tournât en martelage de cette façon. Tout cela était gênant à la fin. Il fallait qu’elle se fît oublier un instant, demander à Ray d’expliquer son travail ou bien parler de choses entièrement différentes, de choses légères sur lesquelles aucune offense ne pût être commise. Il s’agissait moins pour Loïc de cacher son embarras derrière une banalité ou deux que d’essayer de se réconcilier avec son interlocutrice après l’avoir martelé de son effronterie.

La deuxième bière descendit bien plus vite que la première et, déjà, Loïc se retrouvait au bar à commander une troisième tournée. Elle avait, entre temps, découvert que Ray s’intéressait à la randonnée mais il était fort peu probable qu’elles devinssent complices dans cette activité puisque Ray avait déjà gravi de nombreux sommets, les collectionneurs de monros ayant tendance à ne pas se satisfaire d’une même ascension deux fois. Leur but était de faire l’ascension des 283 cimes (ou 284 selon les années) de plus de 3,000 pieds d’altitude qui jonchaient le pays avec des noms tout aussi austères qu’imprononçables, les Beinn a’Chochuill, Beinn nan Aighenan, Meall nan Tarmachan, Meall a’Choire Leith, Stuchd an Lochain, Beinn a’Chleibh, et ceux-ci seulement dans le sud du pays. Au nord, on avait affaire avec des  Sgurr nan Ceathreamhnan, Beinn Fhionnlaidh, Mullach an Rathuin, Spidean Coire nan Clach.

Pour dire vrai, Loïc ne se souvenait jamais des noms des sommets qu’elle avait atteint sauf s’ils étaient simples tels les Beinn Lawers, An Stuc, Ben More ou Ben Vorlich, bien que, pour compliquer le tout, il existait trois Ben More (Assynt, à Crainlarich et sur l’île de Mull) ainsi que deux Ben Vorlich (au Loch Earn et au Loch Lomond). Ce n’était qu’au pied de sa cime qu’elle se rappelait si elle avait déjà gravi un sommet. Dans tous les cas, on n’accomplissait pas la même ascension deux fois si on était un grimpeur de monros. C’était une question de fierté, le signe d’une gratuité d’amateur.

Et puis il y avait les grimpeurs de corbetts. Les corbetts désignaient ces 221 sommets (ou 222 selon les années) de plus de 2,500 pieds d’altitude qui, malgré leurs plus modestes pointes, rivalisaient les monros en difficulté et en dénivelé. Plus accessible aux marcheurs du sud du pays, certains corbetts, tels les Cobbler, Ben Aden, ou même Goatfell sur l’île d’Arran, demandaient des prouesses techniques que les marcheurs de monros ignoraient. Mais associé à leur fierté de randonneurs, ces derniers exhibaient leur préférence à conquérir les légendaires monros plutôt que les modestes corbetts. C’était une question de style.

Bizarrement, les marcheurs les plus âgés, et donc les moins aptes à certaines difficultés physiques, étaient pourtant ceux qui s’engageaient sur les sommets plus techniques. Bien sûr, pour eux, c’était souvent moins par choix que parce qu’ils avaient déjà complété les 283 ou 284 glorieux sommets. En était-ce jamais toujours ainsi ?

Ray avait aligné les noms des monts vaincus comme autant de trophées inconséquents, puis elle avait énuméré ceux qui lui restait à vaincre comme autant de combats à venir, le calcul des heures de trajet ajoutées à des journées de marche, des auberges de jeunesses de proximité, du matériel nécessaire selon la saison (il n’y en avait que deux en Écosse, de saisons, le printemps et l’automne), et s’était animée autour de toutes les possibilités. Elle avait frénétiquement agité ses petits mains, rasant de prêt son verre à chaque moulinet de bras, fournissant questions et réponses à tout va sans que Loïc ne pût intervenir si ce n’était par des débuts de phrases hésitantes, des affirmations du chef ou de questionnements des sourcils.

Débordée par la conversation, à moins de s’inventer des aventures qu’elle n’avait pas vécu, Loïc avait cherché le silence. Ecouter tout en sirotant sa bière l’avait transporté ailleurs. Ne pas exposer son agitation intérieure. L’excès d’enthousiasme de son interlocutrice s’avérait rafraîchissant. C’était exactement cela qu’elle avait recherché parmi ses collègues durant toute la journée. Une raison d’exister sans pour autant exister par la raison.

En fait, elle se fichait pas mal de ces histoires de monros et de corbetts. Après tout, son pays à elle, c’était les Alpes. Mais Ray semblait y porter beaucoup d’importance. Les marcheurs de monros échangeaient des savoirs inutiles aux alpinistes. Par exemple, par jour de beau temps – ce qui était assez rare, il fallait en convenir – ils choisissaient des monros jointes par un haut bealach (passage entre les cimes) pour conquérir plusieurs sommets ou, comme ils disaient, empocher plusieurs monros d’un coup. Ce genre de savoir était bien inutile dans les Alpes puisque l’altitude à laquelle les marcheurs se déplaçaient n’offrait pas de cols assez élevés pour accomplir plusieurs sommets en une journée. De plus, gravir le même sommet plusieurs fois était chose courante. Le passage entres les montagnes était un col à franchir et non pas un pont à traverser.

D’une certaine façon, le découpage du terrain était différent pour un marcheur de monros et pour un alpiniste. Un bealach permettait un passage de sommet à sommet pour le premier alors qu’un col évitait au second de passer un sommet. Certes, ils partageaient un esprit de prouesse et de conquête toute glorieuse, mais celui de l’alpiniste était largement associé à une humilité forcée par la hauteur vertigineuse des montagnes. Ce que Loïc ne comprenait pas, c’était pourquoi les marcheurs de monros s’imposaient une obligation qui frisait l’irrationnel. Pourquoi donc vouloir gravir 283 sommets différents une fois seulement plutôt qu’un sommet unique 283 fois ?

Ray continuait à s’exprimer dans de grands gestes désordonnés, trahissant à la fois une certaine aisance et une maladresse incontrôlable. Elle qui avait été calme en début de soirée, ponctuait maintenant ses phrases d’amples mouvements saccadés au travers desquels son corps entier tressaillait, ses mains dessinaient de petits cercles nerveux dans l’air alcoolisé et retombaient parfois lourdement sur la table détrempée de bière pour ponctuer un éclat de rire, occasionnant des frayeurs partagées face aux tremblements menaçant des verres que son agitation perturbait.

Il y avait quelque chose de déplacé dans sa façon de s’exprimer, de rire, de réagir aux sourcils interrogateurs de Loïc, comme si les variations associées à son activité sociale n’avaient ni atteintes ni contraintes sur son corps. On avait beau avoir mis une table étroite devant elle, positionné des chaises de façon à donner une direction discrète aux échanges, bondé la salle et, par là-même, limité et restreint les mouvements, signé un contrat invisible de bienséance afin de contrôler les timbres de voix, Ray continuait quand même à gesticuler, à parler et à rire comme si elles étaient seules au beau milieu d’un champ. Ce déplacement était à la fois enthousiasme et dépassement.

Loïc sentit qu’il y avait là quelque chose de précieux, même si elle ne sut pas quoi exactement. C’était à peine si Ray manquait de frapper ses voisins du poing, de renverser les verres ou d’assourdir son environnement par des exclamations à la limite de l’exaltation. La bière aidant. Lorsque Loïc s’aventurait à parler, elle la dévisageait avec grande attention et reprenait son souffle tout en acquiesçant de façon exagérée du bonnet comme si elle avait l’intention de l’interrompre à tout moment pour affirmer son accord, mais non, malgré l’expression de son avidité à parler et de son impatience manifeste, elle attendait toujours que Loïc eût fini sa phrase pour s’élancer dans une réplique à la limite du théâtrale, ses rires parfois accompagnés d’un bondissement nerveux du genou qui ne manquait pas de s’écraser douloureusement contre le dessous de la table visée au sol, imperturbable, inébranlable.

Ray était une toute autre personne que cette déléguée aux manières de petit rongeur qu’elle avait tout d’abord été à la conférence. Elles avaient beau s’être remises à discuter des Lumières écossaises, leurs échanges étaient maintenant presque plus cohérents, lisses, comme une danse enivrée de paroles.

La troisième pinte avait fait place à la quatrième et les gesticulations frénétiques de Ray s’étaient légèrement calmées sous l’effet de l’alcool alors que l’incertitude de Loïc s’était petit à petit estompée. Fatiguée par de constants va-et-vient intérieurs entre les interprétations des sujets qu’elles abordaient, Loïc s’était doucement laissée bercer par les certitudes qui semblaient former le monde intellectuel et intime de sa partenaire. Ray ne doutait pas. Loïc s’abandonnait à ses vérités comme on s’adosserait à un arbre pour se reposer à la fraîcheur de son feuillage par une journée d’été orageuse et étouffante.

À la cinquième pinte, tous ses doutes avaient disparus et la réconciliation avec elle-même l’avait envahi d’une euphorie légère et réconfortante, mais à la sixième pinte, ils s’abattirent de nouveau sur elle comme une chape de plomb. Chaque exaltation, chaque remarque, chaque commentaire de Ray semblait lui poser un problème insoluble où tout se retrouvait dans tout et où rien ne finissait par faire sens. Ray allait trop vite.  Loïc ne comprenait pas. Tout semblait pourtant si simple.

elle voyait distinctement les mains de Ray dont les doigts nerveux dessinaient des arabesques décousues dans l’atmosphère éventé, s’agitant au hasard d’interjections exagérées comme pour souligner le flot inconsistant de ses déclarations de plus en plus éloquentes et de moins en moins cohérentes. Loïc participait à ce qu’elle considérait maintenant comme un ébat, car on ne pouvait plus parler de débat dans de telles circonstances, insérant des débuts de phrases parfois hésitants, parfois déterminés, souvent sans rapport aucun avec les mouvements de bras désordonnés de sa compagne qui insérait ça et là de grandioses nouvelles idées, des annonces de projets à venir, des sujets d’articles à écrire, des revanches sur une historiographie titubante et distordue. Leurs échanges avaient quelque chose de physique et d’étourdissant sans pour autant impliquer un déploiement complet des membres actifs, c’était un tourbillon, une ronde, une chorégraphie désarticulée, le tout contenu étroitement dans l’espace menu de la petite table qui les séparait et sur laquelle les verres pleins et vides vacillaient régulièrement sous la tempête de gestes incontrôlés les dominant.

Puis, soudainement, du plafond, des murs, de l’arrière du comptoir, les lumières du bar jaillirent sans coup férir. La salle éblouie. Interrompant Loïc dans un début de phrase et Ray dans un geste informe, elle leur rappela sans égards qu’il y avait bel et bien un espace qui s’étendait au-delà des limites poreuses de leur table. Ahuries, confuses, grimaçantes, elles semblaient deux lièvres prisent dans les pleins feux d’une voiture. C’était l’heure de la fermeture. Le bar était déjà à moitié vide et les derniers clients finissaient leurs verres à grandes gorgées.

Alors qu’elles se levaient pour enfiler leurs vestes avant d’affronter une pluie battante, Loïc saisit le bras de sa compagne et lui demanda en bafouillant :

— Dis Ray, qu’est-ce qui arrive aux chercheurs qui ne trouvent pas ?

Ray s’arrêta dans son geste, sa veste pendante sur l’épaule gauche.

— Ils continuent à chercher et sont chercheurs toute leur vie, certains en font leur métier… Alternativement, ajouta-t-elle en levant un index flegmatique, ils se transforment en citrouille.

Elles se séparèrent à la hâte sur le trottoir détrempé non sans s’être mutuellement promises de se contacter sous peu pour prendre un café où elles ne savaient quoi d’autre de sobre et de sérieux.

Seule, Loïc remonta Byres Road puis l’avenue de l’université avant de retomber sur Gibson Street où elle s’arrêta dans une petite échoppe qu’elle savait ouverte toute la nuit. Là, à la lumière agressive des néons, elle acheta un paquet de biscuits au chocolat qu’elle avala goulument en remontant Woodlands Road. Elles avaient oubliées de manger et l’alcool battait maintenant son plein entre ses tempes.

Chancelante, épuisée, elle finit par atteindre son immeuble, grimper les deux étages avec peine jusqu’à l’appartement, passer par la salle de bain sur son chemin jusqu’à sa chambre, enfin se dévêtir maladroitement et, nue comme un vers, s’allonger dans des draps froids. Les yeux ouverts en direction du plafond, elle pensait à Ray. « Curieux personnage », balbutia-t-elle avant de s’endormir.

[Chapitre 9]

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