L’admirable silence d’une mere: chapitre 9

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La semaine qui suivit sa rencontre avec Ray, Loïc s’appliqua à un travail rigoureux si bien que de nouvelles questions s’imposèrent. Gribouillées à tout va au travers de feuilles volantes, ses notes s’accumulèrent, se superposèrent, s’entrecoupèrent les unes les autres en amas irréguliers, chahutées dans la dure-mère de ses lectures. Et puis, après maints retours sur maints travaux, il fallut que tout ceci accusa un sens, non moins par dépit que par une volonté d’y voir clair. Elle passa le tout en revue. Et recommença à noter, de nouveau. Oui, il fallait que tout ceci prît forme.

La semaine suivante, elle relut quelques passages. Et compléta ses notes. Bien, tout semblait avoir pris un peu plus de sens. Sans être convaincue mais par souci d’ordre et de systématisation, elle travailla encore un peu, plus avant dans la profondeur abyssale de nuits nébuleuses. Elle continua à noter. Elle y était peut être presque, là. Qu’avait-elle à présent, après être passée et repassée sur ses notes, après avoir lu et relu analyses et commentaires, et puis après avoir formulé et reformulé notions, idées et concepts pour faire ressortir des contrastes ou niveler des similitudes ? Pas grand-chose. Et pourtant il y avait du sens. Oui, une collection de notes, mais aucune forme de mouvement en avant, aucun élan, aucune prise au vent, rien que du plat, de l’écrit, encore et déjà.

À tout cela, elle ajouta une dose de lecture théorique pour la bonne mesure. Au moins son directeur ne pourrait pas la prendre à défaut là-dessus. Il n’était pas exclu qu’elle pût même, peut-être, commencer à articuler par écrit un balbutiement d’hypothèse de travail pour diriger ses recherches à venir. Si seulement. Elle devait mettre ses conclusions à l’épreuve. Oui, voilà, tout était déjà là, recroquevillé dans des coquilles imaginaires qui n’étaient pas siennes mais étaient déjà tout, qui déjà la dérobait et l’éloignait d’elle-même.

Et pourtant, il fallait lire, encore, malgré les doutes et malgré la fatigue, suivre le fil conducteur qui lui était tendu sans pour autant se prendre aux filets, continuer malgré les confusions et malgré les contradictions. Le temps ? Où ça ? Une journée ne pouvait être complète si tout n’avait pas été tiré au clair, extirpé des bas-fonds du non-sens, déconstruit, démontré, exposé. Quel mouvement en avant pouvait-elle bien espérer si les bases sur lesquelles elle allait devoir prendre appui pour se projeter continuaient à se mouvoir ?

Encore une semaine. Lectures et courses à pieds se succédèrent comme une mécanique infernale, une cadence étourdissante. Les notes s’empilèrent sur son bureau au rythme des séances d’entraînement. Ou l’inverse. Elle ne savait plus très bien. Son sommeil était devenu une entrave à sa dépense, les nuits de plus en plus courtes bien que les jours ne s’allongèrent pas pour autant. Elle laissa résolument de côté quelques tâches simples et pourtant obstructives, acheter du lait, vérifier ses e-mails, répondre au téléphone. A quoi bon, celles-ci n’auraient apporté aucune réponse.

Et puis un matin, peut-être par faiblesse, ou bien par mégarde, elle alluma son ordinateur. Perte de temps, bien sûr. Près d’une cinquantaine de messages se bousculaient sur son écran. Un coup d’œil rapide, les expéditeurs habituels. Aucun message indésirable ne faisait jamais route dans sa boîte de réception. Le conseil de recherche, la faculté, plusieurs appels à conférences, des échanges académiques sur des sujets qui lui étaient étrangers. Insignifiants.

Tout ça portait à la distraction. Son irritation fut telle qu’il finit par faire défiler les enveloppes sans même les ouvrir. Cependant, un message attira son attention. Elle ne reconnaissait pas l’adresse d’envoi. Une adresse privée, un nom inconnu. Probablement un étudiant, combien de fois faudrait-il leur répéter d’utiliser leur adresse universitaire.

Elle cliqua sur l’enveloppe. Le message s’inscrivit sur son écran :

« Bonjour Loïc,

Je me permets de te contacter par ton adresse universitaire et, ce faisant, espère ne pas causer de désagrément. Comme tu le sais probablement, Prof. W. a été invité à donner un cours magistral à l’intention des chercheurs sur le sujet des Lumières. Le cours aura lieu vendredi prochain à 17h00. J’imagine que tu as déjà été invitée alors peut-être nous reverrons-nous à cette occasion ?

Bien cordialement,

Ray. »

Elle avait effectivement aperçu un message de son directeur orné du titre « Invitation ». Surement à propos du même événement. Quelle bêtise de ne pas avoir vérifié ses e-mails plus tôt. Celui-là datait d’une semaine. Et celui de son directeur de dix jours. Quelle bêtise. A quoi donc pensait-elle ? Elle savait pourtant qu’elle n’agissait pas seule, qu’elle faisait parti d’une faculté et en était une de ses chercheuses, qu’elle devait être disponible et communiquer avec les autres, qu’elle devait faire part de ses progrès et discuter de ses hypothèses, qu’elle devait être ouverte sur ses activités et ses travaux, qu’elle devait… C’était là la nature même de son rôle, la nature-même.

Plus de dix jours sans consulter ses e-mails. Quelle bêtise. Quelle bêtise. Il ne s’agissait pas de faire des lectures dans son coin mais de collaborer à la construction des connaissances, mais de concourir à…, mais de coopérer, mais de s’impliquer, mais… Elle ne pourrait pas être une bonne chercheuse en s’isolant de la sorte, elle ne serait une bonne chercheuse que parmi les autres. Seule, elle n’aurait rien à défendre, alors qu’en s’alliant à d’autres, elle se distinguerait et, dans sa distinction, ce ne serait pas l’isolement de la réussite qu’elle accomplirait mais la satisfaction de savoir qu’elle avait rempli son rôle au plus haut de ses capacités, mais la satisfaction, oui, la satisfaction…

Quelle bêtise. En milieu d’année, il allait falloir qu’elle rendît compte de sa participation à l’effort collectif, sa bourse de recherche était en jeu, son indépendance financière conditionnée par sa participation, par sa participation… Elle avait perdu trois, peut-être quatre semaines d’engagement universitaire, il fallait maintenant les rattraper. Le cinglant échec de son papier l’avait quelque peu abasourdie, et les préparations de cours quelque peu distraite. Aucune nouvelle hypothèse de travail n’avait émergé et son plan d’étude était devenu trop lâche pour être efficace. Trop lâche…

Elle devait accepter cette invitation. Et pourtant elle ne pouvait souffrir ce Prof. W. qu’elle avait auparavant décrit comme un Rousseau en chaise longue alors qu’il dépensait toute son énergie professorale à décrier la perte irréversible de l’esprit des Lumières dans la culture Européenne, lamentations des plus floues et des plus vides de toute justification. Et puis pourquoi Ray avait-elle utilisé une adresse privée ? Devait-elle faire de même? Il ne lui restait plus qu’un mois avant de soumettre le premier jet de son chapitre historiographique à son directeur, elle devait écrire, impérativement. Mais pourquoi donc Ray avait-elle utilisé son adresse privée ? Loïc cliqua sur le bouton « Répondre » puis commença :

« Bonjour Ray,

Merci pour ton invitation. Oui, je viendrais te rejoindre au cours magistral ce vendredi.

Bien cordialement,

Loïc. »

Elle lui répondrait à son adresse privée mais enverrait son message depuis son adresse universitaire. Était-ce convenable ? C’était un compromis. Mais peut-être qu’en répondant depuis son adresse universitaire elle semblerait garder ses distances. Et puis le ton de sa réponse était trop sec. Tout cela ne convenait pas au ton amical et chaleureux de leurs discussions la première et dernière fois qu’elles s’étaient rencontrées. Ça coinçait.

Imposait-elle non seulement une distance mais aussi une tournure contraire à sa réponse en refusant d’utiliser son adresse privée? Envoyer. Le temps qui s’écoulerait entre la réception de son message et leur prochaine rencontre ferait le reste. Elle fit part du même message à son directeur en prenant soin de ne faire aucune allusion au travail dû.

La poignée de journées qui la mena au vendredi suivant se tordit entre les méandres imprévisibles de ses humeurs. Et puis elle sut que ce vendredi se présentait enfin, non pas par conscience du temps mais parce que la série des tâches qu’elle s’était assignée vint à épuisement. Ainsi Loïc découpait son temps, un découpage en conformité avec le calendrier semestriel de la faculté et donc en phase avec les séances de cours qu’elle dirigeait et les dates butoirs des soumissions de rapports, ou de chapitres, ou de compte-rendu. Certaines semaines plus longues que d’autres. Les longues semaines tournaient ainsi en de lentes semaines. En fait, leur longueur était relative à la décélération du temps. Son regard tombant sur sa montre, si mou qu’elle ne pouvait lutter, presque liquide, alors qu’elle s’engageait dans un combat contre elle-même pour garder un intérêt forcé à des lectures difficiles ou obscures.

Bien sûr, rien ni personne ne l’obligeait à l’expérience de cette décélération temporelle qu’elle s’évertuait à tenter de ne pas perdre en rêveries inutiles, observant par la fenêtre les ouvriers qui retapaient avec force cliquetis et martelages le magasin adjacent à la station essence de Woodlands Road, rêveries que, bien souvent, elle n’arrivait cependant pas à réprimer malgré des efforts louables de concentration. Pour beaucoup, comme Diane ou son directeur par exemple, une longue semaine consistait en ce qu’ils appelaient une « semaine bien remplie », occupée à un grand nombre de tâches successives. Leurs longues semaines à eux étaient relatives à l’accélération temporelle alors que la cadence s’imposait, difficilement tenable, sous le poids des engagements. Il était évident qu’alors beaucoup de tâches devaient intégrer un espace-temps plutôt restreint. En étendant leurs semaines à sept jours et en se donnant plus de temps pour honorer leurs engagements, peut-être gagneraient-ils non seulement du temps, mais les semaines leur sembleraient également plus courtes.

Les semaines que Loïc appelait courtes, ou plutôt rapides, étaient celles durant lesquelles le temps paraissait comme suspendu parce qu’une lecture, ou l’élucidation d’un problème ou d’un concept, l’accaparait toute entière. Les semaines courtes étaient celles où elle ne faisait qu’une avec elle-même. Certain y aurait vu une tendance à la procrastination, mais elles étaient avant tout des semaines pendant lesquelles le travail devenait fluide parce qu’il devenait lui-même transformation, des semaines pourtant dures, toute entière impliquée qu’elle était dans l’expérience de la mutation de ses vues, de sa compréhension, de son monde. Pour d’autres, ce genre de travail rendait les semaines interminables, mais pas pour Loïc. Il en était ainsi de son temps, relatif aux mouvements de son esprit mais libre de s’écouler hors de sa conscience dans la régularité externe du calendrier universitaire.

Donc, la semaine précédant l’intervention du professeur W. fut longue. Bien que de cinq jours. Et largement occupée par des lectures en histoire économique et sociale en vue des cours de la semaine suivante. Après avoir complété ses journées de préparation, ce qui revenait à un temps assez long en comparaison du nombre total d’heures de travail, à lire ou relire Richard Wall, Peter Laslett, A.P. Thomson, ou Eric Hobsbawm (là, un historien sans soucis et les étudiants raffolaient de l’histoire sans soucis), elle trouvait difficile de compléter les lectures ayant trait à sa recherche et de transiter vers Hayden White ou Charles Taylor.

Le contraste était si grand entre ces différentes lectures qu’elle se surprenait à y introduire de la valeur pour satisfaire à l’organisation de ses idées. Ces premiers avaient le dessus sur ces derniers par la force de leurs argumentations. Mais ces derniers avaient le dessus sur ces premiers par la force de leurs critiques. En final, bien peu de transformation se produisaient en elle à la lecture de ces deux groupes d’historiens et, au lieu de cela, elle faisait sans cesse une évaluation de leurs mérites respectifs. Autant dire qu’elle perdait son temps, un temps qui pourtant s’efforçait, lui, à la trouver et à s’allonger de tout son long devant elle, vautré, dirait-on, et provocateur.

Lorsque ce vendredi tant attendu vint enfin à sa rencontre, Loïc était d’humeur modérément enthousiaste, mélancolique même, l’esprit ballant, le corps vacant. Elle s’était certes acquittée de ses préparations de cours mais elle n’avait rien appris qui l’eût absorbé. Autant dire que ce refus de l’événementiel avait su tarauder tout élan vital hors d’elle. Son attention, difficilement dévouée à ses lectures, avait été décevante non pas parce qu’imparfaite mais parce qu’elle ne lui avait rien fait. Une frigidité de papier. Elle se sentait maintenant plus lasse et non plus vivante, plus sombre et non plus embrasée.

Malgré cela, elle ressentait aussi un brin d’impatience à l’idée qu’elle était à la fois attendue et en mesure de répondre à cette attente. Ou non. Bien sûr, si Loïc venait à refuser de répondre à l’attente de Ray, Ray n’en aurait probablement cure, mais si elle y répondait, alors elle saurait la satisfaire. Honorer l’autre, c’était aussi satisfaire ses attentes, un don simple, désintéressé. Aussi Loïc ressentait-elle une certaine fierté malgré sa lassitude. Etrange sensation. Elle se devait d’aller à ce cours, qu’elle en eût envie ou non, c’était une question de fierté, une fierté qui l’appelait à un devoir, il le fallait. Cette fois, sa décision fut aisée.

Elle s’était présentée devant l’entrée de l’amphithéâtre avec dix minutes d’avance, non pas par convention mais par anticipation. Voir plutôt qu’être vue. Exclamations et rires déboulaient en cascade du hall de réception où les invités s’étaient accoquinés, salutations et félicitations ponctuant le flot tumultueux du brouhaha d’initiés aux occasions exceptionnelles, tout occupés au « schmoozing » sans pudeur et aux échanges conversationnels dans lesquels chaque parti s’efforçait à laisser entendre quelques détails sur son indispensabilité.

Loïc ne pouvait décidément guère rester plus longtemps, là, à attendre, stoïquement. Elle avait déjà passé en revue les fresques d’ornement le long du couloir, scruté l’emploi du temps d’occupation des salles, gratté la croûte sèche d’un résidu de plaie sous le menton, rançon d’un relâchement d’attention lors de la fermeture de son pull à col roulé deux jours auparavant. De toute évidence, le cours commencerait avec un léger retard, bien trop long pour qui souffrait de l’embarras de son être exposé, comme ça, aux quatre vents des conventions de circonstance.

Sa patience ayant été mise à l’épreuve de son ennui, Loïc n’avait plus le choix. Remplaçant un embarras par un autre, il allait falloir affronter le hall de schmoozers. Elle en reconnaissait un bon nombre, ceux qui avaient assisté à cette satanée conférence. Ils se brossaient maintenant les uns les autres des épaules. Voilà qui ne facilitait pas les choses. Hésitante, elle s’approcha d’un groupe de thésards en s’efforçant de se composer un air détaché bien qu’avenant. Elle s’immisça dans un échange classique, soit une critique faussement encourageante sur les publications récentes ou à venir des collègues.

Faussement encourageante, bien sûr, puisque chaque nouvelle publication était une forme de régression alors que l’avancement des uns signifiait le recul des autres ou que la publication d’un papier plutôt qu’un autre par un journal savant, comme certains appelaient encore ce genre de forum académique consumés par la nostalgie d’un temps où les savoirs ignoraient le doute, assurait à son auteur une tête d’avance sur le reste du peloton. Les places étaient chères, comme disait son directeur, il fallait chercher à les occuper avec force.

En même temps, on se satisfaisait d’une telle nouvelle car on se disait que si le journal en question avait bien daigné publier le travail plus ou moins médiocre d’un tel, il serait alors probablement aussi intéressé par la publication d’un travail plus engageant, plus tranchant, plus savant, si bien qu’on pourrait combler son retard, voire même prendre à son tour une tête d’avance. Il était fort à parier que le journal dont on discutait la parution récente recevrait, dés le lendemain, une demi douzaine d’e-mails de thésards de la même institution dont la recherche, assuraient leurs auteurs, changerait l’histoire comme on la connaissait jusqu’alors et qu’ils seraient assez généreux d’en faire part à un public averti si toutefois le journal en question acceptait de publier leurs articles qui, cela tombait bien, étaient déjà édités et prêts à l’emploi, etc., etc.

Loïc n’intervint pas. Les lignes d’argumentation étaient déjà toutes tracées le long des contours de chaque interlocuteur. Elle sourit en hochant ou secouant la tête en signe d’affirmation souhaitée ou de désapprobation concertée, dans une harmonieuse chorégraphie aux relents de jugements presque moraux et partagés. Du moins jusqu’à l’arrivée de Ray. Et ce fut seulement à son entrée dans le hall de réception que Loïc, chose étrange, sentit les traits de son visage se relâcher, légèrement, avec une délicatesse et une retenue dont elle ne put rester maîtresse.

Cette tension n’était pourtant pas justifiée. Après tout, elle n’avait rien à craindre de ce genre d’événement. Elle n’avait ni à intervenir, ni à prendre part aux débats, elle pouvait même s’assoupir pendant le grand déballage d’intellectualisme distingué si cela lui chantait. Si sa présence impliquait bien peu d’obligation, alors pourquoi cette tension ? C’était incompréhensible.

Son impuissance face à cette question trouva une résolution avec l’apparition de sa collègue alors qu’elle venait directement à sa rencontre sans plus se préoccuper du reste de l’assemblée. Loïc aurait pu se sentir flattée. Elles échangèrent quelques civilités d’usage dont l’immanquable analyse de première main (« une belle journée plus ou moins gâchée par le vent désagréable, ‘t goes through yea », « au moins on évite la pluie aujourd’hui, see last week ? a right wash aff»). Le groupe de thésards s’était déjà  embarqué dans une conversation sur la gestion des ressources naturelles écossaise, sujet sur lequel Loïc n’avait rien d’autre à ajouter que d’afficher de silencieux mouvements de tête désordonnés, non pas par désintérêt mais par impatience alors qu’elle brûlait de poser des questions qui auraient ralenti la progression des échanges. Mais là encore, peut-être que ces questions auraient aussi trahi son ignorance et son incapacité à déceler ce qu’elle ignorait et qu’elle aurait du savoir.

Feindre l’intérêt et la compréhension, la partie supérieure de son corps immobilisée dans des expressions nerveuses, puis ensuite les muscles du cou, des épaules et le haut du dos, pour finir une rigidité forcée que révélait un port du corps de guingois. L’arrivée de Ray soulagea cette douleur, l’attention spontanée qu’elle lui porta la combla. Souriante, Ray semblait confortable en toutes circonstances, avec n’importe qui et dans n’importe quelle situation. Elle affichait un esprit vif, un œil intelligent, une aisance déconcertante. Sa mère aurait dit de Ray qu’elle était partout dans son élément. Comme si c’était vrai.

L’amphithéâtre enfin ouvert, l’auditoire s’y engouffra, immatériel comme une pelote d’abstraction, et prit place sur les petits strapontins bleutés parant l’hémicycle, comme un seul homme. Mais dans le vacarme ambiant, on hésitait quand même à s’assoir tout de suite, soit pour éviter de précipiter un mal de dos bien réel, soit pour être vu en restant debout juste un petit peu plus longtemps ou en riant aux éclats tout en affichant néanmoins un visage sérieux (forme très délicate de l’exercice universitaire).

Ce jour-là, Loïc savait que l’auditoire se divisait en deux types distincts. L’un était venu par curiosité intellectuelle et pour nourrir ses propres réflexions. Ou bien pour s’informer des développements dans un secteur de recherche étranger mais sur lequel il se devait de garder un œil alerte dans le cas incertain où on y développerait des conclusions significatives et utiles à son propre sujet d’étude. L’autre type venait par soucis de collaboration, de camaraderie, ou d’affinité afin de former un esprit de corps avec le reste de la communauté que composait sa faculté. Les motivations mais aussi les enjeux de leur présence étaient différents bien que le tout formait une masse homogène et puissante pour quiconque allait venir s’installer sur scène.

Ce quiconque était assis à l’extrémité droite de l’estrade. Il attendait patiemment d’être invité à l’action. Pour le moment, un homme frêle et de petite taille, hésitant, affichant un sourire forcé, serrant entre ses mains noueuses des miscellanées de feuillets studieusement manuscrits, prit place sous un grand écran sur lequel était projeté en lettres frugales l’intitulé du cours, « Les Lumières écossaises : une réévaluation », ainsi que le nom et les mérites du future intervenant accompagnés de ses prestigieuses affiliations académiques. Au rendez-vous des huiles, aurait dit sa mère. Qu’aurait dit sa mère au juste ?

Après qu’une présentation succincte conduite par le petit homme aux studieux feuillets en question loua avec générosité et gratitude toute l’importance de l’événement pour le bien général de la cohorte d’experts universitaires inquiétés par les mêmes questions historiques, ainsi que l’excellence de l’institution qui permettait à de tels savoirs de fleurir et à de grands talents de s’exercer en toute liberté, c’est-à-dire sans contraintes financières, Prof. W. prit enfin place au centre de l’estrade, derrière un sobre pupitre aux couleurs bleues sombres de l’institution. Grand, large et ventripotent, la rançon de la gloire académique voulue, semblait-il, qu’il payât de sa personne et selon le régime strict des réceptions d’honneur : cholestérol, sel et alcool. Le geste mou, le visage grisâtre bien que jovial, tout traduisait un manque d’égard envers lui-même. Manifestement, Prof. W. vivait, ou plutôt survivait, son corps au service de son art et aux délices de ses mérites, un mélange d’altruisme et d’égoïsme largement excessif pour un homme qui semblait néanmoins gêné par l’exposition publique de son ambition.

Il s’excusa tout d’abord pour l’imprécision de l’intitulé de son allocution en espérant, fausse modestie obligeait, qu’il ne décevrait ni ne tromperait son auditoire, non sans avoir préalablement retourné ses louanges au petit homme aux studieux feuillets (ami de longue date, précieux, rare et cher), remercié maintes collègues, fait hommage derechef aux institutions qui le soutenaient dans son labeur, rendu compte de son long chemin d’étude jusqu’à ce jour, insisté sur l’importance des « grains de génie » (mais voulait-ils dire de folie ?) l’ayant poussé à la constante remise en cause de son travail, bref, non sans avoir justifié la légitimité qu’il avait à se trouver ici, devant un auditoire curieux et attentif. Ce qu’il avait à dire était important, expliqua-t-il, mais loin d’être exhaustif, de toute évidence légitime bien que néanmoins contestable, à l’ordre du jour de toutes les recherches actuelles et cependant sur le point d’être ici révélé, devant cet auditoire tout particulier et grâce à la bonté d’un tel, etc., etc., etc.

Les formules de conventions épuisées, sans pour autant avoir mis à l’épreuve un auditoire qui se gobergeait de tant de noms selectes, Prof. W. se mit à l’ouvrage, affectant maintenant l’humilité et la simplicité de son approche. Il usait d’une technique simple mais efficace pour soudoyer puis, dans un grand bang, abasourdir ceux qui avalaient goulument chacun de ses mots en attente d’extase. Il ne dirait rien de nouveau, ni rien de brillant, mais l’agencement de son récit le placerait au centre des connaissances académiques de son temps. Les conclusions en deviendraient irrésistibles.

Tout d’abord, il fallait en appeler à la conscience commune et à l’expérience universelle. Aux « tout comme vous, cela me surprends que… » succédaient les « ceci n’est évident pour personne mais alors pourquoi ne pas se demander si …». Ôtant toute timidité, voire toute honte qu’aurait pu ressentir un humble auditoire face à un sujet d’une rare complexité, chacun se callait à présent au creux d’une ouverture aussi accueillante que généreuse, à la recherche d’une position plus cotonneuse dans le fond de son sobre strapontin, abaissant sur la feuille vierge qui s’offrait à lui un stylo en signe d’approbation, le même stylo qui, quelques minutes auparavant, s’agitait dans des doigts crispés, prêt à saisir au vol la parole professorale.

Mais il était indéniable que Prof. W. était descendu parmi ses ouailles afin de mieux s’élever. C’était lui qui, par la présentation subtile de questions futiles, avait été la conscience de tous, le gardien de l’esprit curieux, mais aussi la force qui pousserait chacun à s’aventurer plus profondément dans une connaissance pour l’heure voilée à l’esprit du commun et du vulgaire mais bientôt révélée à tous comme une inévitable évidence. Il ne pourrait révéler que la vérité, voilà toute l’humilité que ses postures manifestaient. Prof. W. avait d’hors et déjà conquis son auditoire.

Comme tout universitaire de son acabit, Prof. W. ne serait néanmoins pas dupe. Aux louanges qui suivraient son intervention, il savait qu’un dur travail de décryptage de la critique allait être nécessaire. Son allure confiante et ouverte ne suffirait pas à cacher sa profonde insécurité. Car il en était ainsi de la critique universitaire qu’elle ne faisait jamais surface au grand jour, rarement visible à l’œil nu. Elle vivait dans des lieux souterrains, se faufilait dans les interstices libérées par de vigoureux rhizomes qui enracinaient la force vive en surface. La profondeur du mal jamais mise à nue avant que la plante fût engloutie dans ses entrailles jusqu’à la dernière feuille frétillante et bientôt étouffée. C’était ainsi que le royaume de la connaissance agissait dans l’obscurité de ses profondeurs, gouverné par ses aveugles. L’arrogance de surface pouvait s’avérer une vaine tentative d’offensive pour la survie, mais bien plus souvent on implorait la pitié, tout aussi vainement, en déployant une humilité habile et néanmoins vindicative si bien que, dans d’autres occasions, elle finissait par ouvrir un accès inespéré à la gouvernance de ce royaume.

Prof. W. marqua une pause forcée pendant laquelle il réajusta tour à tour les feuilles volantes sur le pupitre, ses petites lunettes ovales argentées, son nœud de cravate lâche bien que savamment exécuté, avant de retourner à l’alignement des feuilles volantes, détentrices de toute la justification de sa présence ici, devant un parterre d’ouïes qui osait à peine respirer. « Qu’est-ce que les Lumières ? », commença-t-il, évitant tout contact visuel comme si l’horizon se dessinant devant lui aurait pu l’éblouir n’eût été la sombre austérité à présent régnante. « C’est gonflé !», pensa Loïc, probablement en cœur avec l’auditoire. Toute humilité de bon ton réduite en cendres, peu importait ce qui adviendrait après cela. L’honnêteté de son arrogance avait finalement fait surface.

« Loin de moi la prétention de vouloir répondre à cette question, Kant l’a fait, Foucault l’a analysé, n’attendez pas de moi à ce que je me ridiculise en voulant y répondre. Cependant, il y a une question à laquelle Kant n’aurait pas su répondre : qu’est-ce que les Lumières pour nous qui vivons au XXIème siècle ? Si, pour Kant, les Lumières furent une réalité, je veux ici mettre cette réalité en doute pour nous, hommes et femmes du XXIème. Oui, les Lumières sont un monde englouti, un monde qu’on a perdu. Notre monde, lui, s’assure d’un esprit de tolérance devenue nouvelle croyance sans fondation, la tolérance comme Voltaire la défendait est maintenant une affaire de processus administratifs. Qu’est-ce donc que les Lumières au XXIème siècle si ce n’est le souvenir d’une époque que l’on s’imagine révolue. Défendre les Lumières se résume dorénavant à la vision d’un cosmopolitisme anti-communautaire, un rejet du multiculturalisme et l’apanage d’une citoyenneté totalisante voire totalitaire. Ici, on prétend que le multiculturalisme a échoué, là on prétend que l’intégration est un fiasco. Résultat ? Pendant que nous tournons en rond, les fondamentalismes s’engraissent. La vieille Europe ne réussit qu’à soulever des problèmes sans pour autant réussir à apporter de solutions ».

Nouvelle pause forcée, alignement des feuilles, des lunettes, du nœud de cravate, le grand déballage d’une imposture, pensa Loïc tout en cherchant cependant, chose surprenante, à être convaincue. Prof. W. scrutait maintenant l’auditoire. La pause se faisait trop longue, soulignant le rigorisme ambiant. Et puis enfin : « Et bien c’est ça les Lumières au XXIème siècle. C’est le refus d’apporter des solutions aux problèmes, le refus des finitudes ».

Prof. W. passa le reste de son cours à justifier la problématisation comme un exercice intellectuel louable par lequel la tolérance, la vraie, sortirait vainqueur, à démontrer que le questionnement fini favoriserait une ouverture infinie sur le monde comme le démontrait si bien le CERN (« La beauté des recherches entreprises par le CERN, c’est que jamais elles ne permettront de découvrir, ou plutôt de démontrer, l’origine de la matière. Si c’était le cas, ces chercheurs trouveraient une solution au paradoxe de Zeno. Le temps et l’espace ne seraient plus infinis, la notion même d’infini disparaitrait, ce qui rendrait la somme des finitudes officiellement concevables. La vérité de la réalité pourrait alors se comprendre en nombres théoriques alors que ceux-ci sont, par nature, infinis. L’un ne peut exister sans l’autre mais leurs royaumes d’application sont déconnectés. La flèche atteint la cible, le calcul théorique non. La vérité universalisante est un oxymoron, voilà notre vrai rempart contre tous les totalitarismes, voilà l’esprit des Lumières »), qu’alors la justice saurait se passer de la loi, etc. etc. etc. Il y avait dans tout cela quelque chose d’à la fois hautement logique, terrifiant et séduisant qui annonçait la mort des institutions et le règne de la raison sceptique. L’aplomb et l’autorité avec lequel Prof. W. présentait son cours aurait fait douter n’importe quel élève de collège sur l’honnêteté intellectuelle de son exposé, mais la communauté universitaire semblait largement acquise à sa cause, du moins les applaudissements respectueux qui s’en suivirent en témoignèrent.

Loïc prit également part aux applaudissements, non moins par conviction que parce que la bienséance l’imposait, peut-être en fut-il de même pour tout le monde mais la dramatisation cachait une vérité à laquelle il était futile de vouloir croire. Et puis une fois que les applaudissements furent réduits au silence, cette intervention vint à la troubler. En effet, comment réconcilier l’unanimité que provoquait le cours du Prof. W. non seulement avec son appel au questionnement, mais aussi avec son rôle à elle, Loïc, au sein de l’institution universitaire ? Son propre poste de chercheuse, et donc son devoir contractuel, ne lui permettait pas l’indulgence des applaudissements auxquels elle prenait part. Comment participer à un échange de connaissances avec ses pairs si elle s’appliquait à ne défendre que le doute ? Comment engager le reste de la communauté universitaire avec son sujet de recherche si elle ne pouvait délivrer aucune conclusion, si elle n’aspirait à aucun but de recherche, si elle ne se présentait comme rien d’autre qu’une péripatéticienne de l’esprit, une fois ici, une fois là, voire même à la fois ici et là, affublée d’une omniprésence qui taisait à peine son nom alors que le mutisme en était l’inévitable issue ?

A supposer que ceci eût été possible, alors jamais n’aurait-elle obtenue de bourse de recherche, jamais n’aurait-elle pu s’engager dans sa thèse, jamais n’aurait-elle pris part à l’activité dans laquelle elle se trouvait engagée à présent et qui prétendait que le contraire était non seulement possible mais aussi désirable. Tout ceci était insensé. Sans conviction ni détermination, le devoir qui la liait à son activité journalière deviendrait caduc. Pour sûr, tout le monde applaudissait mais personne ne pouvait véritablement croire à l’honnêteté de ces applaudissements.

A quoi rimait donc tout cela ? Pourtant il y avait là quelque chose de déstabilisant. Si toute activité universitaire devait visée à la recherche de la vérité et si ses devoirs étaient scellés par le conseil de recherche, alors ce que tout un chacun applaudissait ici était la possibilité et le désire de penser qu’aucune vérité n’était atteignable, que la tâche scientifique pourrait très bien s’avérer maîtresse dans la rechercher de la vérité, mais qu’au fond personne ne souhaitait qu’elle fût réalisée. Ne pas savoir semblait bien plus excitant que la possibilité d’un savoir. L’existence de chercheurs qui voudraient ne pas trouver semblait à Loïc une contradiction assourdissante alors que son devoir contractuel entrait en collision avec son désire.

Ce fut précisément la gêne que provoqua cette contradiction qui poussa Loïc à fuir les échanges mondains qui suivirent le cours autour de l’apéritif organisé en l’honneur du respectable professeur et marchant de poussière d’étoiles. Bien que ce fût précisément lors de ce genre d’occasions que pouvait se jouer toute une carrière universitaire, elle ne sut se résoudre à prendre part à des échanges d’idées qui trahiraient la théorie défendue par l’académicien dont on célébrait ici la pertinence et l’audace. Si elle s’accordait vraiment avec l’idée de Prof. W., il fallait qu’elle quittât immédiatement l’espace social qui s’était ouvert dans le hall d’entrée et où boissons alcoolisées et petits fours remplissaient déjà les tables empruntées aux salles de classes avoisinantes. Elle aperçut Ray, un verre à la main et en conversation avec un professeur de linguistique historique qui travaillait en collaboration avec la faculté, et crut bon de rentrer chez elle.

[Chapitre 10]

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