Nouveaux aphorismes inactuels

1-

Sans cesse, nous inventons des formes. Par notre mémoire, nos expériences, nos sensations, notre compréhension, nos observations, sans cesse nous transformons, nous créons, une nouvelle mémoire, de nouvelles expériences, sensation, compréhension, observations. Sans cesse nous transformons le monde (voir deux fois le même tableau n’est jamais la même expérience) et il n’y a rien, pour nous, qui soit à l’identique ou qui se répète. Il n’y a jamais impression, mais toujours transformation. C’est pourquoi chaque souvenir, expérience, sensation, etc. est une activité : elle est l’œuvre d’une résistance (et non répétition) pour la création de nouvelles formes. Et chaque construction de nouvelles formes est une victoire sur cette résistance. Ce monde de résistances conquises est notre seule réalité, c’est ainsi qu’il nous apparait.

2-

Ah, pouvoir croire. Doit-on encore répéter les mots de Sénèque, « On n’apprend pas à vouloir » (Lettres à Lucilius 81, 14) ? Et alors ? L’ataraxie ou suspension de jugement ne prévaut-elle pas? Mais alors, quel cadre d’analyse ou système des représentations est à même de faire sens (i.e. de nous donner une orientation) hors du néant ? Comment être par-delà la croyance ? Quel cadre symbolique s’impose à nous ? A quoi devons-nous répondre ? Qu’est-ce donc qui nous commande ? Quel système d’évaluation devons-nous adopter ? (et avec Sisyphe se demander : le voudrais-je de telle sorte que je le voudrais encore d’innombrables fois ?) Si l’âge des Lumières s’est caractérisé par l’examen critique de toutes nos croyances, notre âge de la connexion ne se caractérise-t-il pas par l’examen critique de tous nos doutes ? Au lieu de substituer la raison à la tradition, ne sommes-nous pas en passe de substituer la tradition à la raison ?

3-

Lire, écrire et pratiquer l’histoire peut être douloureux. Ces activités mettent en exergue une impossibilité à croire qui commande bien à la suspension de jugement. Exercer notre jugement (sur tel ou tel fait historique ou sur tel ou tel événement) se résumerait non seulement à un devoir moral plutôt qu’à une recherche de la compréhension, mais aussi à un devoir moral fondé sur rien d’autre que le hasard (choisir, c’est aussi et encore être injuste). C’est bien cela qui est troublant dans l’histoire, c’est bien cela qui doit être dépassé. Ce trouble peut aussi être notre force.

4-

Peu importe comment on les tourne ou on les retourne, à chaque chose correspond son contraire. A la tradition, correspond la radicalité (la « table rase »), à la démocratie, correspond l’aristocratie, etc. Pour sûr, c’est une erreur que de concevoir chaque chose comme unique, tout comme son contraire. Mais à la démocratie, doivent correspondre les démocraties, à l’aristocratie, doivent correspondre les aristocraties. Le problème devient alors différent. Le problème n’est plus de se positionner par rapport à une dialectique des contraires, mais de faire en sorte soit de rompre avec l’unique par la multiplicité, soit d’affirmer l’unique par la multiplicité (c’est-à-dire par son manque). Comme l’unique, dans le monde tel qu’il existe, n’est réductible qu’à l’unité, c’est donc la multiplicité qui prévaut au-delà de l’un.

5-

La liberté, ce monde où tout est permis. Dans ce monde-là, il n’y a pas de choix. La question n’est pas que nous ne savons quoi faire de notre liberté mais plutôt que nous ne savons comment agir en l’absence de choix.

6-

Vivre dans la peur : Mes amis, tout était bien plus facile lorsque nous étions encore jeunes, la simplicité de nos existences et du monde tel qu’il nous apparaissait nous était bonne et douce, nous nous bercions dans une pleine jeunesse, à grandes brassées. Notre jeunesse, une époque où tout autour de nous, s’il n’était pas immédiatement sensé, était néanmoins vite absorbé et imprimé de notre sceau. De ce qu’il fallait se méfier (l’influence anglo-saxonne par exemple), nous faisions notre sans entrave, nous vivions l’autre comme une possibilité, comme une ouverture, comme un ajout à la douceur d’une jeunesse tournée sur elle-même. Mais cette époque-là ne s’est ouverte que sur la désintégration, l’instabilité, la vitesse. « Tout va trop vite », « on s’y perd », s’entend-on dire, ah, la vitesse est devenue notre nouvel espace, plus elle est grande, plus on s’y perd. On s’entend dire « tout est devenu bien trop compliqué, ça va trop vite » alors que bien souvent on a l’impression de courir après un monde qui n’est pas là pour nous et qui, nous en sommes sûrs, ne nous attendra pas. On courre après notre monde comme on courre après un train : tout simplement pour ne pas rester sur le quai. Même là où tout semble facile, la peur des arrière-mondes s’est installée : nous avons honte de notre crédulité. C’est une peur qui génère la honte.

7-

Plus que dans la peur, nous vivons dans la honte. Je crains le retour de la rédemption et de l’ascèse.

8-

En chaque occasion, la nature n’est pas belle (ce serait un jugement moral porté sur le monde). En toute occasion, la nature cherche à dominer (elle fait ce qu’elle peut).

9-

C’est en découvrant l’incohérence du monde que l’on découvre l’absence de vérités.

10-

Il faut avoir vécu assez longtemps pour savoir ce que l’on est en droit d’attendre de la vie. Malheureusement, le savoir en signal déjà les limites, il vient toujours trop tard.

11-

Puisque nous ne croyons plus en la justice, il nous faut croire en la liberté.

12-

Comment en arrive-t-on à ne plus pouvoir décider jusqu’au point où tout est soit égale, soit son contraire, et donc non avenu. Parce que c’est bien cela, lorsque tout est égale ou son contraire, tout est aussi inexistant puisque rien n’est jamais atteint. Quel bonheur se serait d’être liquide, de se sentir couler, comme ça, entre les choses, parmi les plus petits interstices, sur les surfaces, le long des inclinaisons. Se liquéfier. C’est comme lorsque la vie nous coule dessus, pour la vivre, il faudrait être liquide soi-même.

13-

La vie pour la vie comme l’art pour l’art.

14-

Le passé s’invente avec raison, le présent se vit sans se comprendre, et le future n’existe pas. De tout cela, une seule chose est à la fois certaine, raisonnable et vraie : la mort.  Cependant, ce que l’on sait avec certitude est un bien maigre réconfort par rapport à ce que l’on ne sait pas : quand, comment, dans quelle circonstance va-t-on mourir ? C’est ce non-savoir qui nous hante : on prépare notre avenir (une carrière, une famille), « on en profite », on ne veut pas vivre de regrets, on ne veut pas être seul, malade, pauvre, etc. Tout ce qui nous fait agir, penser, notre volonté-même, sont définis par ce non-savoir. N’est-ce pas irrationnel?

15-

If you don’t make literature, then you don’t make anything meaningful with your life.

16-

Entre un moi maladif et un manque d’humilité, les mesquineries moribondes des petits fait rage.

17-

Quel est ce « je » dont ma mère parle ?

La courbe d’un monde concave ou convexe ?

Le silence d’un « tu » dont le nom se tait ?

La demande d’un pardon pour un non-dit insondable ?

Quel est ce « je »  dont ma mère parle ?

18-

Pourquoi ne pas être ce qu’on lit plutôt qu’être n’importe quoi d’autre ? Soigner ses lectures devient alors, et avant tout, un égard envers soi-même qui témoigne d’un respect de soi.

19-

On prétend voir le choix en toutes choses, de nos goûts jusqu’à notre sexualité. Mensonge ! On ne peut pas avoir de choix sans contraintes, or nous n’avons aucune contrainte, de nos goûts jusqu’à notre sexualité.

20-

Le pub, c’est notre soleil d’Alger, après tout, il nous chauffe quand même les os.

21-

Si l’histoire nous pousse à ne plus pouvoir croire, elle rend aussi nos existences plus sèches là où elles devraient regorger d’inspiration.

22-

Amin Maalouf a tord. Les identités religieuses n’ont pas remplacé les identités mourantes (nationales ou internationales), elles ne sont pas un souhait de l’universel en soi. Non, les identités religieuses ne sont que l’expression d’un souhait de vérité. Tous, nous savons que derrière l’identité nationale, la nation est un mythe, que derrière l’identité communautaire, la communauté est un mythe, que derrière l’identité sexuelle, la sexualité est un mythe. Nous savons tous cela, et notre croyance aux mythes s’est épuisée, on ne peut tout simplement plus y croire. Et alors, si on ne peut plus déposer notre pouvoir de croyance dans ces mythes, quoi de mieux que de le déposer dans l’autre même de la croyance : la religion. L’identité religieuse n’exprime rien d’autre que notre volonté de croyance, encore.

23-

S’il est vrai, comme l’on pensé Pindare, Nietzsche ou Camus, que l’on ne devient que ce que l’on est, comment être lorsque l’on est sans avenir ?

24-

Si notre culture sacrifie la sagesse à l’exigence de choix, de prise de position, de distinction, de solution là où aucune n’est de l’ordre du possible, en d’autres termes, si notre culture sacrifie la sagesse à l’exigence de finitude, la suspension de jugement reste une exigence d’équité, de modération, elle révère, en elle, l’harmonie ancienne contre les partis-pris.

25-

Il faut faire un « choix » dans la vie : bonheur ou créativité. Voilà le seul véritable choix auquel nous faisons face durant notre vie. Ceux qui nous disent qu’on peut trouvé du bonheur dans la créativité ou de la créativité dans le bonheur sont des charlatans.

26-

Pour Erich Fromm : Le contraire du bonheur, ce n’est pas le malheur ou la tristesse. Le contraire du bonheur, c’est la dépression. Et qu’est-ce que la dépression ? C’est l’ennui et l’incapacité à ressentir quoi que ce soit, même la tristesse.

27-

La téléologie est si absurde face à la réalité de l’existence et l’absence de finalité est si criante que tout n’est plus qu’à vivre sans vaine recherche de but, sans même chercher une finalité dans une autre existence ou ailleurs, rien ne sert de chercher des fins ou des buts dans la prochaine existence puisque la prochaine existence ne sera qu’une expression de plus du manque de but, de fin ou de sens de l’existence, soit une fuite vers une autre futile existence comme fausse finalité.

28-

Peu nous importe car la vie n’a aucun but, seule l’histoire en a un.

29-

Viens un jour où, dans l’existence de chacun, nous cessons de croire. La question est alors : qu’advient-il de nous une fois que nous avons cessé de croire ?

30-

D’où tenons-nous cette certitude que nos actions sont la peuvent de notre liberté ? Quelle certitude chrétienne continue, malgré tout, à percer notre horizon de pacotille ?

31-

Plus que jamais nos vies sont déterminées par nos peurs. Plus que jamais nous sommes suspendus par les cordes d’une vie équilibrée, déjà, encore, et toujours, par la peur du précipice, cette peur qui nous fait travailler, manger, économiser, courir, baiser, voyager, acheter, vendre, amasser, paraître, consommer, haïr, posséder, donner, réagir, reproduire, parler ou ne rien dire. C’est encore la peur. Aucune détermination sociale, économique ou culturelle ne rivalise avec la peur, elle à tous ces droits sur nous, elle nous commande. Elle détermine notre volonté, notre bonheur, notre désire, notre goût, notre morale. C’est encore elle, que nous savons être la seule chose, l’ultime chose, vraie.

32-

Ce que j’ai découvert de l’autre cote du miroir, ce vide, m’a tué.

33-

Pourquoi donc l’être humain use-t-il de tant d’ingénuité, de ressources, et d’énergie à cacher son humanité ?

34-

Comment vivre dans une époque où la culture est synonyme de stimulation ?

35-

Chercher à se transformer nous pousse à vivre différemment. Chercher à transformer notre corps nous pousse à agir différemment. Question : vers quoi veut-on tendre ? L’agilité d’Achille, la clairvoyance de Montaigne, la simplicité de Proust.

36-

Quand on a perdu l’amitié, on a perdu l’amour. Il n’y en a eu qu’un.

37-

Nos questions à nous sont les mêmes que celles de nos alter egos du XVIIIème et XIXème : Faut-il croire ? Puis-croire ? Faut-il croire que je dois faire quelque chose plutôt que rien ? Faut-il croire que je peux mieux faire ? Faut-il croire que je peux mener ma vie décemment ? Faut-il croire à la décence ? Faut-il croire en nous-mêmes ? En autrui ? En quoi puis-je croire ? Pourquoi croire ? Et comment ?

Nos questions à nous, cependant, prennent une forme bien différente que celle de nos alter ego parce que si, pour eux, croire avait un objet (Dieu), pour nous, la croyance n’a pas d’objet, elle est un absolu.

38-

Se jeter dans le réel, c’est s’y perdre.

39-

Nous devons nous poser la question de la vie saine tout comme nous devons nous poser la question de la vie belle.

40-

La maladie est notre moteur,

La santé notre seule fin.

41-

La grande santé, c’est aussi la mémoire du corps.

42-

Les sentiments toxiques naissent de la comparaison. Pourquoi autrui mériterait-il plus de respect que soi-même ?

43-

Qui sont ces gens qui dégoulinent de ces immeubles, de ces bureaux, de ces bus ? Quelle est leur volonté de vivre ? Vivent-ils sans errances ? Comment le peuvent-ils ?

45-

Il nous faut rechercher la philosophie, l’histoire, la littérature ou les arts pour mieux vivre et non pas pour mieux comprendre la vie.

46-

Ce n’est pas la vie qui est absurde, c’est de vivre tout en sachant que vie et mort ne riment à rien, pour finir.

47-

Le néant ne peut avoir mille facettes puisqu’il n’existe pas. Et pourtant, nous voulons le dire toujours et encore, sous toutes formes, puisque c’est la seule sensation qui persiste.

48-

Vivre, c’est douter. La profondeur du doute est la mesure de notre humanité.

49-

La clef du bonheur, peut être, est de connaître sa place. Mais le monde est si vaste !

50-

On lit pour mieux chercher, pas pour trouver.

51-

Il existe une différence majeure entre les cultures du nord européen et les cultures du sud européen, et au-delà. Les cultures méditerranéennes dévalorisent une nature timide et sèche au profit de la noblesse de relations humaines. Les cultures des contrées nordiques dévalorisent une humanité toute aussi timide et sèche au profit d’une grandeur luxuriante de la nature.

52-

Nous ne courrons plus le danger de devenir des esclaves ou des robots, nous courrons le danger de ne plus devenir du tout.

53-

L’espoir est encore le plus précieux capital que les classes moyennent continuent à défendre avec passion.

54-

Tous ceux qui prétendent vouloir résoudre une problématique commencent toujours par poser leur sujet de réflexion au centre de deux (des fois trois !) extrêmes, en d’autres termes, en un centre où se situe déjà leur raison. Ces extrêmes, cependant, sont toujours les mêmes (universalisme – particularisme, idéologie – empirisme, théorie – pratique, etc.) si bien que leur raison est également, dans sa situation d’arbitre, toujours la même : au centre. C’est se leurrer que de croire que la résolution à toute problématique est là, au milieu. La problématique se situe dans notre conception des extrêmes comme problèmes en eux-mêmes. Mais les extrêmes ne sont pas des problèmes en eux-mêmes. Ils sont posés comme jalons pour cerner la possibilité d’une résolution. Ils sont instrumentaux mais non-effectifs. Ils permettent de résoudre une problématique qui, au fond, n’en est pas une et de donner à lire ou à comprendre une résolution qui, elle aussi, n’en est pas une si ce n’est dans les limites conditionnelles des extrêmes.

Dans cette mascarade, la philosophie se situe au centre, au milieu, alors que l’art se situe dans les extrêmes.

55-

Il existe une différence entre les lieux communs qui se posent en vérité mais que nous ne ressentons pas, et les vérités que nous ressentons et qui se trouvent être des lieux communs.

56-

Ne pas chercher à éclaircir et à expliquer, ne pas donner raison au langage au-dessus de l’incohérence de l’être.

57-

Je suis, moi, mon passé,

Les gens qui m’habitent,

Les gens qui s’invitent.

J’ai plus d’arcs à ma flèche

Que de cordes à mon cou,

Et pourtant, je reste pauvre.

58-

Comment ne pas vaciller entre le manque de moralité des arrivistes et l’arrogance des établis?

59-

Quand on est malade, on ne se souci guère plus que de mieux aller. Mais quand on a la santé, on réalise rarement combien la maladie nous épargne.

60-

Prudence : La prudence est une forme de sagesse qui se concilie avec les faits, c’est une sagesse conditionnée par le hasard des choses, une forme d’adaptation mesurée. Elle est tout le contraire de la lâcheté.

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