Prélude à l’avenir de l’Europe

Matière à projet, elle s’est cherchée, continuellement,

De Westphalie à Maastricht,

De la Grèce à la Suède,

De la Renaissance au Modernisme,

Des tours d’ivoires aux bas-fonds,

De Charybde en Scylla, à hue et à dia,

L’Europe est maintenant fatiguée de chercher

Il est temps pour elle d’apprendre à trouver.

*

Qu’elle continue à creuser, cette Europe,

Que de son pied elle atteigne ses propres profondeurs

Qu’elle découvre ses racines à la lueur du grand jour

Que nulle voix ne lui chuchote comme un murmure malfaisant :

« à quoi bon les profondeurs, elles ne sont autres que l’eau qui dort ».

*

Elle cherche la guérison, cette Europe, mais ne trouve que l’oubli.

*

Qu’elle ne cherche ni trop bas

Qu’elle ne cherche ni trop haut

Car ce n’est qu’à mi-hauteur

Qu’elle trouvera sa propre beauté.

*

Que l’Europe ne suive personne

Elle se suivra ainsi elle-même.

*

Déjà l’Europe change de peau,

Caméléonienne ? Reptilienne ?

Déjà elle se laisse guider par ce qu’elle est,

Rampante et glissante parmi les obstacles

Menée par ce qui l’a toujours mené,

Par le terreau changeant de son sol meuble.

*

Le bonheur de l’Europe, comme tous les bonheurs, veut rendre heureux.

Ce matin il éclot, pour être cueilli telle la rose

Il faut se piquer à ses épines

Lécher ses plaies pour en jouir

Car le bonheur de l’Europe est aussi soupe-au-lait.

*

Verte et brune, bourgeoise et prolétaire

Pragmatique et introspective, réaliste et idéaliste

Réservée et farouche, austère et généreuse

Rencontre des passionnés et des prudents

Elle est, elle veut être tout cela

Elle sait être suave, fière et volontaire, notre Europe.

*

Pour ne pas être aveuglée, elle se doit de courir au-devant du soleil

– à l’aube de toutes choses.

*

C’est dans les grippements de ses rouages que l’Europe se fait aussi savamment moins jeune.

*

« Comment bâtir cette Europe ? »

Bâtis, et n’y pense pas !

*

Plus elle est large

Et plus l’Europe déborde de ses différences.

*

Brexit : Pour exister, ils ont lancé des paroles en l’air,

Et pourtant, à cause d’elles, l’Europe est tombée.

*

L’Europe ne peut pas être son propre critique,

Elle suit sa route et s’élève à mesure de ses pas

Pour finir par créer ce qu’on en voit.

*

Ah ! Sans cesse elle gémit, cette vieille Europe, mécontente et râleuse

Ah ! Elle s’en remet alors à ses antiques certitudes

Elle grogne, elle rue, elle profère

Et perd pied, son âme chavirée.

Ecoutons, mes amis, la sagesse de Chamfort

Pressons-nous d’avaler ces petits crapauds joufflus tous les matins,

Pour se défendre plus ardemment des sombres couleuvres le reste de la journée

Et ainsi se garder de toute indigestion.

*

Nous, européens, regardons le monde avec certitude

Sans pour autant chercher à nous connaitre nous-mêmes.

Plutôt que de nous éloigner pour mieux nous élever,

Nous nous rabonnirions à nous rapprocher tout contre nous-mêmes.

*

– On s’arrête en plein vol et on s’ausculte : Est-ce un retour des années 30 ? Est-ce la résurgence des nationalismes ? Les populismes frappent-ils de nouveau à nos portes ?

– Ainsi que tout peuple qui a été enchainé, l’écho de nos chaines nous poursuit en tous sens.

*

Esprit Européen. Prudence, ceux qui t’exaltent manquent parfois d’esprit.

*

C’est dans la lutte et la discorde qu’elle s’est faite,

C’est par les contraires qu’elle a révélé son utilité,

C’est devant l’insurmontable que l’Europe a créé ses plus profondes amitiés

(Les Alliances, elles, n’ont créé que l’inimité).

*

Plutôt s’attaquer ensemble au pied du mur

Que d’enfoncer seul des portes ouvertes

Et plutôt retrousser nos manches

Que de se voiler la face.

*

Nul pays aspirant à la gloire

Ne sauvera l’honneur de l’Europe.

*

Elle n’est jamais que dans l’agenda du jour,

Elle ne peut ni vivre du passé, ni se nourrir du futur.

*

Elle ne refusera une nouvelle aurore

Sans être vidée de sa volonté de vivre.

*

Vous annoncez déjà le déclin de l’Europe

Mais si elle s’incline ainsi,

Ce n’est que pour se mettre à votre portée.

*

Que tous les passeports

Soient donc avidement froissés

Et que devant toutes les douanes

Se présentent des apatrides.

Voila le vœu pieux de tout apatride.

*

Timorée et muette quant à son passé,

Quant à son avenir

Gaie et chantante

Sa petitesse sera-t-elle devenir majesté ?

*

« L’Europe ne va pas dans le sens de notre nation ». Et pourquoi donc ?

Depuis quand les nations se soumettent-elles à un quelconque sens ?

Ne sont-elles pas le produit de leur propre histoire ?

Ne se font-elles pas au fur et à mesure des événements ?

Pour finir, on donne au sens le sens qu’on veut bien lui donner.

Et quel est ce sens ? Celui dans lequel on reconnait son histoire.

*

L’Europe grince : des entrailles infernales.

Est-elle ainsi condamnée à grincer ?

Avec courage, elle peut se saisir de son inspiration,

Se produire par vagues déferlantes d’invention, de vers libres,

Vagues rondes et sonores, gonflées à bloc d’hymnes à la joie de vivre

Héroïque trois fois plutôt qu’une,

Sa créativité, il est vrai, confuse et débordante,

Mais tant pis. Qui écoute encore ces vagues déferlantes ?

*

La voilà venue à maturité, cette vieille Europe

Une génération, nouvelle hier encore, s’écoule, et on tremble

Depuis toujours elle s’est cherchée sans se trouver, et maintenant elle vacille.

La voilà venue à maturité, cette vieille Europe

Son histoire est marquée d’errance et de douleur

Que cherche-t-elle encore en elle-même ? Pourquoi ?

C’est exactement ce qu’elle cherche en elle, pourquoi.

[Retour]